La Yakoutie ou république de Sakha est la plus grande région de la Fédération de Russie. Sa superficie équivaut à six fois celle de la France.


favorite 153

Avec Mon Meurtrier, le réalisateur Kostas Marsan, 40 ans, s’apprête à exporter le cinéma de Yakoutie au-delà des frontières de sa république sibérienne. Le Courrier de Russie l’a rencontré avant la sortie nationale du long-métrage, le 3 novembre.

Kostas Marsan Mon meurtrier
Kostas Marsan (à droite) sur un tournage. Crédits : Art Doydu

Le Courrier de Russie : Mon Meurtrier est le premier film yakoute à décrocher une diffusion dans toute la Russie… Victoire ?

Kostas Marsan : Oui ! C’est effectivement le premier film indépendant yakoute à sortir non seulement dans tout le pays mais aussi dans la CEI, notamment en Biélorussie et au Kazakhstan. C’est une chance formidable de découvrir le cinéma yakoute sur grand écran. Auparavant, les gens en avaient seulement entendu parler comme d’une curiosité, du genre : Oh ! Il se trouve qu’on fait des films là-bas, dans cette Russie profonde ! Mais désormais, ils pourront voir de leurs propres yeux un vrai thriller, réalisé dans les règles de l’art. C’est un véritable succès pour tout le cinéma russe.

LCDR : C’est d’ailleurs, aussi, le premier thriller du jeune cinéma yakoute.

K.M. : Il y a eu des tentatives, par le passé, de réaliser des films policiers, mais infructueuses – les récits étaient trop historiques, plaçaient l’intrigue dans les années 1950… Mon Meurtrier est une histoire contemporaine, la nôtre, qui met en scène un héros moderne. C’est ce que veulent voir les gens.

« La criminalité en Yakoutie est forcément liée aux ressources naturelles »

LCDR : Votre film est tout de même basé sur des faits réels qui se sont déroulés dans les années 1970.

K.M. : Nous avons mis à l’écran le livre de l’écrivain yakoute Egor Neïmorov Incident sur le lac Saïsary, qui relate un fait divers survenu à Yakoutsk en 1970. C’est une histoire très populaire dans la république. Mais nous avons décidé de l’adapter à notre époque, afin que le spectateur yakoute d’aujourd’hui s’y retrouve. Notre héros est un détective de Yakoutsk, jeune diplômé de l’académie policière. Il n’est pas encore perverti par l’existence, il est plein d’idéaux. Il se retrouve confronté à un meurtre, à première vue simple – un crime passionnel. Sa direction veut boucler l’affaire le plus rapidement possible, mais lui, non – il cherche la vérité. L’action commence à Yakoutsk puis se déplace dans les montagnes, dans le village d’Oust-Nera, où l’on extrait l’or. La criminalité en Yakoutie est forcément liée aux ressources naturelles. C’est la contrebande de l’or, des diamants ou même des défenses de mammouths. J’aurais aimé adapter Agatha Christie à notre environnement mais le public n’aurait jamais accroché. Une famille aristocratique à la recherche d’un bijou volé… ça ne parle à personne ici, alors qu’un crime passionnel lié à la contrebande, c’est un sujet d’actualité !

kostas Marsan mon meurtrier
Lors du tournage de Mon Meurtrier de Kostas Marsan à Oust-Nera, dans le nord-est de la Yakoutie. Crédits : Art-Doydu

LCDR : Comment votre film est-il parvenu à sortir des limites de la république ?

K.M. : Mon Meurtrier est sorti dans les salles yakoutes le 18 février dernier et est resté cinq semaines à l’affiche. C’est énorme. Sachant qu’au même moment, on passait le blockbuster américain Deadpool. Beaucoup de gens sont venus voir notre film, et nous aurions pu le diffuser deux semaines de plus si Batman VS Superman n’avait pas été programmé. Pour nous, c’était déjà suffisant, nous pensions passer à autre chose. Sauf que le jury du Festival international du film de Moscou, après l’avoir vu, a décidé de le diffuser hors concours dans le cadre du programme « Un autre cinéma russe », en juin dernier. Et suite à cela, nous avons été contactés par des producteurs russes pour une diffusion nationale, ainsi que par plusieurs festivals internationaux.

« Les Golden Globes ont accepté notre candidature »

LCDR : Et pas des moindres. L’Asian World Film Festival (AWFF) à Los Angeles, les Golden Globes…

K.M. : C’est une histoire assez folle, oui. Après avoir sélectionné Mon Meurtrier, le directeur du programme de l’AWFF, Georges N. Chamchoum, nous a téléphoné et nous a dit : « J’ai vu votre film. Pourquoi ne le présenteriez-vous pas aux Golden Globes ? » Nous sommes restés littéralement bouche bée. Il y a quelques mois, nous n’imaginions même pas le projeter en Russie et voilà qu’on nous parle des Golden Globes ! Nous lui avons dit que c’était probablement trop, mais ça ne l’a pas arrêté ! « Remplissez le formulaire de candidature, je m’occupe du reste ! », a-t-il répondu. Nous nous sommes exécutés et, contre toute attente, les Golden Globes ont accepté. C’est la première fois dans l’histoire qu’un film yakoute est présélectionné par ce festival prestigieux. Nous saurons courant décembre si nous sommes officiellement sélectionnés.

LCDR : Si je ne devais retenir qu’une chose de cette histoire, ce serait que la Yakoutie fait partie de l’Asie !?

K.M. : (Rires.) Vous savez, la Russie n’est européenne qu’à 30 %. Tout le reste – Sibérie, Yakoutie, Kamtchatka, Extrême-Orient – fait partie de l’Asie. On oublie trop souvent que la Fédération de Russie n’est pas l’Europe mais bien l’Eurasie. Que beaucoup de peuples asiatiques vivent en son sein, dont les Yakoutes. Que je sois en Europe, en Chine ou en Thaïlande, la réaction des gens, quand ils me voient, est partout la même : « Tu es de Russie, toi ?! Mais ton père est chinois, non ? » Ils n’imaginent même pas qu’il puisse y avoir d’autres peuples que les Russes en Fédération de Russie. De fait, je suis heureux que mon film puisse montrer au monde qu’il existe des régions asiatiques en Russie, qu’il y a ce peuple, les Yakoutes, qui font un cinéma de qualité. Ça facilitera les choses pour les futurs réalisateurs de ma république.

Bande-annonce de Mon Meurtrier 

LCDR : Parlez-nous, d’ailleurs, de ce fameux « Sakhawood »… [la Yakoutie est aussi nommée république de Sakha, ndlr]

K.M. : L’industrie cinématographique yakoute est née au début des années 2000. Elle n’existait pas à l’époque soviétique. Nos premiers longs-métrages étaient des comédies et des films d’horreur. Les Yakoutes étaient très heureux de voir leurs visages, leur vie quotidienne, leur folklore et leurs plaisanteries sur grand écran, dans leur langue. Car une grande partie des habitants de la république maîtrisent mal le russe. Puis, le déclic est arrivé avec le film Mon Amour, de Sergueï Potapov, en 2014. Un succès commercial qui a prouvé qu’il était possible de tourner des films avec de petits budgets, de les diffuser – et que les Yakoutes étaient prêts à aller les voir ! Ce fut le début de l’explosion du cinéma yakoute. Depuis, dix à quinze films sortent chaque année et enregistrent localement plus d’entrées que les grosses productions russes, voire américaines.

LCDR : Qui sont ces patriotes régionaux cinéphiles ?

K.M. : On estime que sur le million d’habitants que compte la république, 20 % vont régulièrement au cinéma. Et ce sont précisément ces 20 % qui font vivre l’industrie cinématographique de la Yakoutie. C’est grâce à eux que nous pouvons réaliser de nouveaux films, nous développer, grandir… Nous devons remercier les dieux de nous avoir donné une région où les spectateurs sont aussi reconnaissants pour notre travail – aussi mauvais puisse-t-il être, parfois !

« Le cinéma yakoute pourrait devenir une véritable marque régionale »

LCDR : Le « dieu » de la région ne vous aide pas ?

K.M. : Très peu… Je pense qu’il n’a pas encore pris conscience de l’ampleur et du potentiel de son industrie cinématographique, alors qu’elle pourrait devenir une vraie marque régionale, à l’image de nos diamants. Pour Mon Meurtrier, le ministère régional de la culture n’a attribué que 700 000 roubles (environ 10 000 euros). C’est peu, même si le film n’avait qu’un budget de 5 millions de roubles (environ 74 000 euros). Nous avons trouvé des fonds grâce aux bénéfices des films précédents, aux contrats de placement publicitaire, au soutien de sponsors. C’est un sujet délicat… Le cinéma yakoute se trouve aujourd’hui face à un choix difficile. En continuant de vivre seulement sur les épaules de nos spectateurs actifs, nous ne pourrons pas prévoir de budgets supérieurs à 5 ou 7 millions de roubles, si l’on veut faire des bénéfices… Cette situation peut vraiment freiner le développement de notre cinéma.

kostas marsan mon meurtrier yakoutie
Kostas Marsan (à gauche) et son opérateur Iskander (au centre). Crédits : Art Doydu

LCDR : Pourquoi ne pas vous développer en Russie, voire attirer des financements étrangers ?

K.M. : C’est une option, mais elle comporte des risques. Faire des films destinés au marché national russe impliquerait de tirer un trait sur notre langue et sur les acteurs yakoutes et, par conséquent, sur nos spectateurs… La preuve : les passages en yakoute de Mon Meurtrier sont doublés en russe dans sa version nationale. Les investissements étrangers sont tout aussi risqués : j’ai déjà vu des équipes de tournage européennes, notamment des Français, venir en Yakoutie. Tout ce qu’ils veulent voir, c’est de l’« authentique », comme ils disent : des éleveurs de rennes, des costumes traditionnels, etc. Et même quand on les a emmenés à notre fête nationale, ils ont trouvé à redire : « Mais pourquoi est-ce qu’ils parlent dans un micro, et pourquoi ces haut-parleurs ? » Ils ont une vision bien arrêtée de la Yakoutie, figée – folklorique, et ne veulent rien voir d’autre. La modernité, Yakoutsk, la jeunesse… ça ne les intéresse pas. Donc s’ils nous donnaient de l’argent, ce serait sûrement pour filmer « leur » Yakoutie – et pas la nôtre, la vraie.

« Nous avons en nous cette volonté de raconter des histoires »

LCDR : Que manque-t-il encore à votre industrie cinématographique ?

K.M. : Un film fondateur. Le cinéma yakoute n’a pas trouvé son style. Il est jeune, il copie beaucoup les autres. Si le mélodrame est à la mode, il fait du mélodrame, si la tendance est aux films d’horreur, il suit. Nous suivons de près ce qui se fait en Asie, et particulièrement en Corée du Sud et au Japon. Nous sommes la première génération, nous représentons l’effervescence de ce cinéma régional. En Yakoutie, tu es spectateur un jour, et réalisateur le lendemain. Il y a une vraie liberté, nous faisons ce que nous voulons, et tout le monde a son mot à dire lors du tournage. Certaines scènes de Mon Meurtrier ont été imaginées par l’éclairagiste, une autre par le maquilleur. J’étais à court d’idées et j’ai dit « Chiche ! ». Nous avons lancé un vrai mouvement cinématographique, la qualité de nos productions ne cesse de s’améliorer, de plus en plus de Yakoutes étudient les métiers du cinéma. Bref, ce sera à nos successeurs d’aller plus loin.

LCDR : Aucune région de Russie ne peut se targuer de posséder un cinéma aussi développé… C’est quoi, votre secret ?

K.M. : Nous sommes un peuple très créatif. Chez nous, l’hiver dure neuf mois, il est très froid – il faut survivre. Donc, nous faisons travailler notre cerveau en développant nos capacités artistiques. Si tu ne penses pas, tu meurs. Tu te vides. Autrefois, des conteurs parcouraient la région. Ils racontaient de très longues fables, qui pouvaient durer jusqu’à une semaine. Une tâche très difficile, qui requérait beaucoup d’imagination pour tenir l’auditoire en haleine. Et je pense que nous avons en nous cette volonté de raconter des histoires.

yakoutieLa Yakoutie, ou république de Sakha :  terre de records

• La Yakoutie est la plus grande région de la Fédération de Russie. Sa superficie équivaut à six fois celle de la France.

• Située au nord-est de la Sibérie, la république est une des régions les plus froides de la planète. C’est dans un village yakoute, à Oïmiakon, qu’a été enregistré le dernier record de froid planétaire : -71,2°C.

• La Yakoutie compte près d’un million d’habitants, dont 50 % de Yakoutes ethniques, 37,8 % de Russes et 2,2 % d’Evenks.

• Les Yakoutes, qui se nomment eux-mêmes « Sakha », sont un peuple d’origine turco-mongole. Le yakoute fait partie de la famille des langues turques du Nord. Comme le finnois, le hongrois et le turc, le yakoute utilise l’harmonie vocalique ; c’est une langue agglutinante, sans genre grammatical, utilisant, pour sa transcription, l’alphabet cyrillique.

• Les Yakoutes ont été massivement christianisés au XVIIIe siècle, mais les traditions païennes antiques demeurent très présentes dans la société.

• La Yakoutie a été intégrée à l’Empire russe en 1632. Elle est ensuite devenue une république, ou entité stato-nationale, en 1922, à l’époque soviétique. Soixante-dix ans plus tard, peu de temps avant l’effondrement de l’URSS, en 1990, la Yakoutie a déclaré sa souveraineté à l’intérieur de la Fédération de Russie. Elle a aujourd’hui le statut de république au sein de la Fédération de Russie. Sa capitale administrative est Yakoutsk.

• La Yakoutie célèbre deux nouvelles années en 12 mois.