« Lorsque tu prends une bombe de peinture et que tu dessines sur un mur, tu ressens une sorte de pouvoir, tu prends possession de ce mur et, peu à peu, tu conquiers la ville. »


favorite 26

Il a percé avec son pochoir du « patriarche-tirelire  », marqué avec ses portraits de SDF, défrayé la chronique avec son « Salebourg »… Le street artiste ekaterinbourgeois Slava PTRK, 26 ans, a l’art d’appuyer là où ça fait mal. Rencontre.

Slava PTRK
Slava PTRK transforme Ekaterinbourg en Griazbourg (« Salebourg »), en avril 2016. Crédits : Slava

Le Courrier de Russie : Commençons par la fin. En avril 2016, tu as changé les panneaux indiquant l’entrée de Ekaterinbourg en Griazbourg (« Salebourg »). C’était quoi, un coup de gueule ?

PTRK : En quelque sorte, oui. La saleté est un thème récurrent à Ekaterinbourg. Il est difficile d’en faire abstraction lorsque tu vis avec elle, que tu la ressens en permanence, qu’il semble impossible de s’en débarrasser. Les Ekaterinbourgeois ont cette plaisanterie : la saison la plus propre, dans notre ville, c’est l’hiver – parce que la neige couvre tout. Ce surnom de Griazbourg visait donc moins à réaliser une action originale et belle qu’à soulever – ou relancer – un débat.

LCDR : Et ça a fonctionné ! Même le maire et membre de l’opposition Evgueni Roïzman a participé aux discussions, en qualifiant notamment ton action d’« écart de conduite plébéien ».

PTRK : Evgueni Roïzman a pris cette affaire comme une critique personnelle. C’est un homme simple, assez impulsif, qui n’a pas peur de dire ce qu’il pense. Il est né et a vécu toute sa vie à Ekaterinbourg, et m’a attaqué sur le fait, précisément, que ce n’était pas mon cas. C’est vrai, je viens de Chadrinsk, dans l’oblast de Kourgan – une petite localité pauvre, dans une région qui l’est tout autant, mais j’ai vécu huit ans à Ekaterinbourg. Je connais mieux la ville que beaucoup de ses habitants, je l’aime, et j’ai le droit de donner mon avis. Certains médias locaux ont commencé à s’exciter, à demander à leurs lecteurs qui avait raison, entre Roïzman et moi… C’est limite si on ne nous a pas organisé une table ronde pour que nous nous rencontrions. Mais la question n’est pas de savoir qui a raison ou tort. J’ai pointé du doigt un problème – à la société, ensuite, de questionner ses dirigeants.

LCDR : Il y a trois ans, tu as produit une série de portraits de SDF, avec de la poussière comme matière première. Que voulais-tu mettre en avant : la vie des sans-abri ou – déjà – l’état de la ville ?

PTRK : Quand je me suis lancé dans ce projet avec le photographe Vladimir Abikh, les deux aspects revêtaient pour nous une importance égale. L’idée était de dessiner à la colle des portraits sur des panneaux blancs, puis de les accrocher au bord de la route ou sur les trottoirs. Avec le passage des gens et des voitures, les dessins prenaient forme et cela montrait que s’il n’y avait pas eu de saleté, il n’y aurait pas eu de portrait. Puis, j’ai commencé à suivre Vladimir dans ses rencontres avec des sans-abri à Perm et Krasnoïarsk, à parler avec ces gens, à les écouter. Et j’ai compris que ce projet leur était bien destiné, qu’il leur convenait.

Slava PTRK et SDF
Vladimir Abikh (à gauche) et Slava posent à côté d’un des portraits réalisés pour leur série « Saleté de rue ». Crédits : Slava

LCDR : Il est d’ailleurs toujours actuel ?

PTRK : Je ne vois pas comment mettre un point final à ce travail. Le thème, lui, est toujours d’actualité, et pas seulement en Russie. Nous avons répété l’expérience dans plusieurs villes, dont Mourmansk, Saint-Pétersbourg et Perm, et avons même présenté une série de portraits finis au Danemark, qui nous ont valu le premier prix au festival Portrait Now ! Notre projet est également attendu à Paris fin 2016 – je pense que le thème y est aussi très actuel…

LCDR : Comment les passants réagissent-ils ?

PTRK : Ça dépend. Lorsque le panneau est placé sur un trottoir fréquenté, certains l’évitent, d’autres marchent franchement dessus. Souvent, il suffit qu’une première personne passe dessus pour que les autres suivent. Au Danemark, les organisateurs du festival y ont vu une façon de faire participer les gens sans qu’ils ne s’en rendent compte. En marchant sur les panneaux, les citadins créent des portraits – et prennent ainsi une part dans la vie des sans-abri, de facto. Mais lors d’autres expositions, on nous a aussi critiqués, en nous accusant d’« humilier » les sans-abri. En réalité, notre travail est davantage une métaphore des rapports des citadins avec les sans-abri – de l’indifférence globale vis-à-vis de ces individus.

LCDR : On qualifie souvent Ekaterinbourg de capitale du street art en Russie. Qu’en penses-tu ?

PTRK : Il y a du vrai. Ekaterinbourg est l’une des rares villes de Russie où l’on trouve des œuvres urbaines de haut niveau. Le street art se développe quand les habitants d’une ville sentent qu’elle leur appartient. Quand ils en font partie, qu’ils ont une responsabilité envers elle. Moscou, par exemple, ne procure pas cette impression, on sent que le pouvoir y est aux mains du maire, Sobianine, et des hauts fonctionnaires. En outre, Ekaterinbourg a toujours approuvé la créativité, ce dont témoigne notamment le festival Stenografia [principal festival de street art en Russie, créé en 2010, ndlr]. La ville a ainsi vu naître toute une génération de très bons artistes, comme les Rayons, et surtout Timofeï Radia, qui a placé la barre très haut. Quand tu vis dans la même ville que Radia, tu ne peux pas te permettre de faire quelque chose de mauvais. Un peu comme si tu jouais du rock et vivais à côté des Beatles ! Radia donne l’exemple : si tu veux être un bon artiste, fais des choses intelligentes et de qualité. Malheureusement, les personnalités de ce type sont très peu nombreuses dans les autres villes russes.

Stenografia à partir de 17 min

LCDR : Quel regard portes-tu sur le street art en Russie ?

PTRK : Le street art se développe partout, de Vladivostok à Kaliningrad, mais pas dans le bon sens. Les autorités ont compris comment tirer profit du mouvement et l’utilisent comme une décoration. Dans la plupart des villes, les artistes veulent avant tout peindre. Et quand l’administration locale leur dit : « Tiens, voilà de la peinture, va peindre des fleurs sur ce mur », ils acceptent, sans s’interroger sur le sens de leur travail. Ils ne font que ce qu’on leur permet, mais jamais ce qu’ils veulent vraiment. Résultat, il se forme une génération d’artistes qui ne pensent pas par eux-mêmes. C’est Moscou qui a lancé la tendance, avec toutes ses grandes fresques murales patriotiques et publicitaires. C’est très mauvais, c’est du street art sans art, et de nombreuses villes russes copient la capitale. Je voudrais que les artistes prêtent davantage attention au monde qui les entoure – aux gens, à la société, aux villes – et qu’ils interagissent avec lui, plutôt que de faire de « beaux » dessins.

LCDR : Comment en es-tu arrivé là ?

PTRK : À 14 ans, quand j’ai commencé, j’avais soif de liberté. Lorsque tu prends une bombe de peinture et que tu dessines sur un mur, tu ressens une sorte de pouvoir, tu prends possession de ce mur et, peu à peu, tu conquiers la ville. C’est un sentiment que partagent de nombreux graffeurs. Puis, j’en ai eu assez d’écrire mon nom partout. J’ai déménagé à Ekaterinbourg et je suis entré à la faculté de journalisme. Si le métier a rapidement cessé de m’intéresser, cet enseignement m’a appris à penser de manière critique, à regarder autour de moi, à analyser et à influencer le monde environnant. Et soudain, j’ai eu quelque chose à dire et j’ai choisi de le faire à travers des pochoirs. Mon premier, à Ekaterinbourg, représentait des corbeaux volant au-dessus d’un tas d’ordures. Ça parlait d’écologie. Je pense qu’en traitant des problèmes, tu peux changer les choses. C’est naïf, mais ça ne coûte rien d’essayer !

La patriarche-tirelire par Slava PTRK, à Ekaterinbourg. Crédits : Slava
Le patriarche-tirelire par Slava PTRK, à Ekaterinbourg. Crédits : Slava

LCDR : Tu as quitté Ekaterinbourg il y a quatre mois pour t’installer à Moscou. Pourquoi ?

PTRK : J’ai réalisé beaucoup de choses là-bas. J’ai organisé plusieurs expositions, je me suis engueulé avec le maire, les habitants me connaissent et me soutiennent. Je dois avancer maintenant, j’ai besoin de défis. J’ai envie de conquérir Moscou – un rêve de provincial. Je veux que les Moscovites me connaissent. Et je pense réussir.