Plus surf’n’roll tu meurs


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En 15 ans, 11 albums et un millier de dates dans les doigts, Messer Chups a conquis le monde avec son mélange de surf-rockabilly saupoudré de comics d’épouvante et films de série B. Le Courrier de Russie a eu l’honneur de rencontrer son fondateur, le comte Oleg Gitaracula, entre deux tournées européennes.

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Le Courrier de Russie : Votre surf-rock est né dans les rues humides de Saint-Pétersbourg, loin des plages californiennes qui ont façonné le style, pour devenir une référence dans le milieu. Comment en êtes-vous arrivés là ?

Oleg Gitaracula : Messer Chups prend ses racines dans mon groupe précédent, Messer für Frau Müller, créé au début des années 1990. J’avais envie de me lancer dans un projet solo, quelque chose de 100 % instrumental. J’écoutais et collectionnais beaucoup de musique rétro à l’époque et j’adorais le son de la guitare surf-rock. Le choix s’est alors imposé naturellement, bien que je ne considère pas Messer Chups comme un groupe de surf.

LCDR : Tu parlerais de… ?

O.G. : Nous sommes un groupe mutant et primitif. Il y a un peu de tout dans Messer Chups : du surf, du rock’n’roll, du psychobilly, de l’horreur, du pin-up, de la magie et une bonne dose d’humour, comme il était de mise dans les années 1960. Les films fantastiques pseudo-scientifiques que nous diffusons au cours des concerts ont toujours fait partie de l’esthétique du rock’n’roll, et nous nous sommes juste accrochés à cette image. En réalité, nous n’avons rien inventé, tout a été fait avant nous. Nous dépoussiérons un peu tout ça, disons, et il semble que la formule fonctionne. Les connaisseurs du genre disent même que mon son de guitare est authentique. Personnellement, je me suis toujours considéré comme un mauvais guitariste.

LCDR : Votre cote de popularité est énorme en Europe. Vos concerts sont bondés, que vous jouiez à Helsinki, Cologne, Rotterdam ou Mulhouse. En revanche, en Russie…

O.G. : Le mouvement rock’n’roll revient à la mode en Europe ces dernières années. Il y a des clubs, des salles et un public qui continue d’aller écouter des concerts, même après 40 ans. Et il est clair que l’accueil en Russie est loin de cette ambiance enflammée de nos dates en Espagne ou aux États-Unis. Ici, nous avons beaucoup de fans, mais c’est un public différent – plus coincé, voire snob. Le rock’n’roll n’est pas inscrit dans la culture de la Russie.

LCDR : C’est pourquoi vous ne jouez qu’à Saint-Pétersbourg et Moscou ?

O.G. : Nous n’aimons pas voyager en Russie, aller loin, en train, en avion… J’ai autrefois beaucoup tourné à travers le pays mais cela ne m’intéresse plus. Notre musique est très underground, peu demandée dans les régions russes, et je n’ai pas envie de jouer dans des clubs où je dois expliquer pourquoi nous ne chantons pas devant des gens simplement venus manger et boire une bière pour profiter de leur week-end.

LCDR : Nul n’est prophète en son pays, en somme ?

O.G. : Cet adage est valable partout, pas seulement en Russie. Combien de groupes new-yorkais attirent une poignée de copains à leurs concerts à la maison et remplissent des salles entières dans d’autres pays… Nous n’avons pas à nous plaindre, surtout que nous ne jouons que rarement dans de grands clubs. Ce qui m’a toujours fait rigoler en Russie, en revanche, c’est que lorsqu’un groupe étranger vient jouer, les organisateurs s’efforcent de faire preuve d’une grande hospitalité, alors que quand il s’agit de musiciens russes, ils les traitent comme des SDF, en les faisant manger avec le personnel ou payer leurs consommations au bar. Un jour, j’ai élevé la voix en disant que nous n’avions jamais rien vu de tel à travers le monde et les organisateurs se sont empressés de nous dresser une grande table. En Russie, tant que tu ne gueules pas, personne ne fait rien.

LCDR : Vous n’avez jamais pensé à quitter la Russie ?

O.G. : Nous y pensons très souvent. Un de nos batteurs vit à Berlin et nous y avons beaucoup d’amis. Mais déménager implique toute une série de difficultés dont nous n’avons pas besoin. Il faut connaître la langue du pays, louer un appartement, obtenir un titre de séjour, payer des impôts… alors qu’en Russie, on peut ne pas payer d’impôts, ne pas apprendre de nouvelle langue et surtout ne rien faire. Rien faire est une vraie tradition russe, je trouve, ça conserve ! Puis, je n’ai pas envie d’être un immigré, je veux voir ce qui se passe en Russie et dire, comme tous les Russes : « Regardez comme c’est amusant chez nous, pas comme chez vous ! »

Svetlana Zombierella la bassiste de Messer Chups. Crédits : FB
Svetlana Zombierella, la bassiste de Messer Chups. Crédits : FB

LCDR : Quel regard portes-tu, d’ailleurs, sur la scène musicale russe actuelle ?

O.G. : Plus je vieillis [Oleg a la quarantaine, ndlr], plus mon horizon musical se réduit au style de musique que je joue, c’est-à-dire les groupes de rockabilly, de surf ou de garage rock russes. Je n’écoute plus d’électro et encore moins d’indie-rock, qui est pour moi de la vraie fioriture. Je n’arrive même plus à considérer les musiciens indie comme des êtres humains, bien que j’en aie été un autrefois [rires]. Je n’ai rien contre eux, néanmoins. Simplement, on dirait qu’en Russie, chaque jeune groupe commence de zéro, comme s’il n’y avait jamais rien eu avant eux. Ils ne connaissent pas l’histoire de la musique, pensent que le rock russe a commencé de nulle part, comme ça… C’est très typique de la majorité des jeunes musiciens et c’est ce qui rend souvent, malheureusement, leur musique inintéressante.

LCDR : « Surf from Russia », peut-on lire, à côté de votre nom, sur les affiches de vos concerts. Vous présentez une image rock’n’roll de la Russie, qui ne lui fait que trop défaut. Êtes-vous conscient de faire de la « propagande russe », dans le bon sens du terme ?

O.G. : Je dirais même que nous sommes la meilleure propagande russe qui soit ! [Rires] Avant de venir à nos concerts, la grande majorité des gens n’ont jamais vu de musiciens russes de leur vie – ils nous imaginent en costumes traditionnels, chantant en russe, etc. Mais grâce à nous, en repartant, ils se disent que les Russes jouent bien de la guitare et ont de belles filles. Poutine devrait d’ailleurs remettre à Svetlana « Zombierella » [la bassiste] et moi-même la médaille du mérite… Sauf qu’il n’a probablement jamais entendu parler de notre existence. C’est certain, en fait. Un jour, un festival de cinéma en Serbie voulait nous inviter. Les organisateurs se sont adressés à l’ambassade de Russie pour qu’elle participe aux frais. Ils ont téléphoné et, au bout du fi l, on leur a répondu : « Quoi ? Quel groupe ? Nous n’avons pas de groupe comme ça en Russie ! » À l’inverse, quand nous allons demander nos visas au consulat néerlandais à Saint-Pétersbourg, le consul descend nous voir pour se faire photographier avec nous… Mais tout ça nous importe peu, au final, nous n’avons jamais mis l’accent sur notre origine : le rock’n’roll est une affaire internationale.