Quels défis à venir pour l’économie de la Crimée ?

Le ministre des finances de la Fédération de Russie, Anton Silouanov, a annoncé début mars que son département avait procédé à des consultations sur l’ampleur de l’aide que la Russie pourrait fournir à la République autonome de Crimée.

Balaklava, Crimée @courrierderussie

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Une péninsule sous perfusion

Si on ne sait pas encore de quels volumes d’investissements la presqu’île a besoin, il est en tout cas évident que la Crimée ne peut pas survivre seule. La région est ainsi faite : sans subventions du continent ukrainien ou de la Russie désormais, la Crimée restera un des coins les plus pauvres d’Europe, avec une économie très fortement saisonnière et des coupures de l’alimentation en eau potable et en électricité.

Selon les estimations de Silouanov, le déficit du budget de la zone autonome de Crimée atteint aujourd’hui 10 milliards de hryvnias : un peu plus d’un milliard de dollars selon le cours actuel. Sur ce plan, la Crimée se distingue peu de l’Ukraine en général, qui ne peut pas non plus, aujourd’hui, joindre les deux bouts et engloutit une grande partie de ses revenus.

Plus tôt, le vice-Premier ministre de Crimée, Rustem Temirgaliev, avait énoncé d’autres chiffres. À l’en croire, il faudrait près d’un milliard de dollars pour soutenir le système budgétaire, et encore trois autres milliards de dollars d’investissements dans l’économie de la presqu’île.

On ne sait pas bien, à vrai dire, dans quel délai doivent être assignées ces ressources mentionnées par Silouanov et Temirgaliev.

L’année dernière, le volume global des dépenses du budget de la république s’est élevé à 5,5 milliards de hryvnias, les dotations et subventions accordées par le Trésor ukrainien ont atteint 2,7 milliards de hryvnias, et le déficit a été d’environ 300 millions de hryvnias. Selon l’estimation de Temirgaliev, en 2013, la république a reversé au budget de l’Ukraine ces mêmes 2,7 milliards – c’est-à-dire qu’elle a rendu autant qu’elle a reçu.

De l’eau et de l’électricité pour survivre

Pourquoi la Crimée a-t-elle si cruellement besoin d’investissements ? Il se trouve que la péninsule, à l’heure actuelle, n’est pas autosuffisante pour un large groupe de marchandises et ressources vitales. Lorsque la république autonome se séparera de l’Ukraine, elle devra alors acheter ces ressources au prix du marché. On ne peut pas non plus exclure un scénario dans lequel Kiev voudrait établir tel ou tel embargo à l’encontre de Simferopol, suite au référendum du 16 mars.

La première question qui inquiète aujourd’hui les habitants de la Crimée est la présence d’eau potable. La péninsule n’a pas de grands fleuves ni de lacs d’eau douce. Une part significative de l’eau arrivant sur le territoire de la république provient du Dniepr, par l’intermédiaire du Canal de Crimée du Nord. Aujourd’hui, les Criméens bénéficient de l’eau du « continent » gratuitement.

En outre, selon les estimations des écologues locaux, le canal est fortement pollué et encombré, et une partie de l’eau est déjà impossible à purifier au niveau des standards de qualité. La zone autonome n’a pas de ressources propres pour épurer le canal ; et certains barrages intérieurs de la Crimée ne sont pas non plus dans un état idéal.

Le produit régional brut de la Crimée pour l’année 2012 a atteint 4,3 milliards de dollars – soit un peu moins de 3 % du PIB de l’Ukraine (170 milliards de dollars). La Crimée affiche un excédent commercial : elle exporte à l’étranger plus de marchandises qu’elle n’en importe. Le secteur principal de son export est celui des produits alimentaires, et avant tout du vin et des produits bruts pour la fabrication du vin.

On observe les mêmes difficultés avec l’énergie électrique. À l’exception de quelques stations électriques solaires et éoliennes, la Crimée n’a pas de sources propres, et plus de 90 % de sa consommation (1200 MW de puissance) lui est fournie par le territoire principal de l’Ukraine.

Selon le nouveau Premier ministre de la zone autonome Sergueï Axionov, le plan de ravitaillement de la presqu’île en cas d’urgence est déjà élaboré — « avec le concours de nos collègues de Russie ». Mais de quelles mesures concrètes est-il question, on n’en sait rien pour l’instant – il est peu probable que l’on puisse, dans des délais très courts, étendre une ligne de transmission électrique à travers le détroit de Kertch.

Le gaz est, en pratique, la seule chose dont la Crimée n’ait pas besoin. En 2013, l’extraction de gaz par l’entreprise Tchernomorneftegaz s’est élevée à 1,65 milliards de mètres cubes. La zone autonome consomme moins d’un milliard de mètres cubes par an, affichant une balance positive, et fournit du combustible à la partie « principale » du pays. La république aura plutôt besoin de fournitures de pétrole et d’essence, mais ces livraisons ne sont relativement pas difficiles à organiser.

Remédier à ces « insuffisances » dans l’économie exigerait des centaines de millions (sinon de milliards) de dollars, et quelques années au minimum. Pourtant, il est peu probable que la Crimée puisse réaliser une croissance économique lui permettant de générer de façon autonome les sommes nécessaires à des investissements infrastructurels à grande échelle. L’économie de la zone autonome est assez archaïque, et étroitement spécialisée.

Le tourisme à la rescousse

Balaklava, Crimée. @courrierderussie

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Son secteur principal demeure, comme depuis un siècle, le tourisme. L’année dernière, la quantité de touristes a atteint presque six millions d’individus, soit un tout petit moins que le record de 2012. La majorité des ménages locaux sont d’une façon ou d’une autre liés à ce secteur – soit directement, soit par le biais des domaines adjacents.

En termes de PIB par habitant, tout comme en termes de salaires, la Crimée est au bas de la liste des régions ukrainiennes. Le Criméen moyen a touché 2693 hryvnias en janvier 2014 (pour une moyenne ukrainienne de 3148 hryvnias). À titre de comparaison, le salaire moyen dans la région de la Fédération de Russie voisine –le kraï de Krasnodar– était de 21 800 roubles (5 500 hryvnias), et de 19 700 roubles (4 900 hryvnias) dans la région de Rostov.

Le bénéfice annuel du secteur touristique se compte en milliards de dollars, mais une partie significative de cette rente est dissimulée. La Crimée – comme c’était déjà le cas à l’époque soviétique – intéresse principalement les amateurs de vacances « sauvages ». Les citoyens locaux louent généralement leurs appartements et chambres pour la saison balnéaire. Mais naturellement, ces entreprises échappent presque toujours à l’inspection fiscale. Et il serait étrange d’espérer que le nouveau pouvoir puisse faire évoluer les choses rapidement. Et pour mettre en place sur la péninsule un tourisme organisé, il faudrait des injections colossales dans le renouvellement de l’infrastructure, comparables à celles qui ont été réalisées à Sotchi.

Cela, d’ailleurs, ne garantirait pas un afflux de touristes, mais ferait en revanche infailliblement grimper les prix. Aujourd’hui, l’attractivité touristique de la Crimée est telle qu’elle garantit aux habitants au moins le minimum vital. Quoique, peut-être pas cette année : selon les calculs d’un certain nombre de tour opérateurs, la saison actuelle est déjà gâtée.

Presque tous les secteurs de l’économie de la Crimée ne fournissent que la consommation intérieure. À l’exception, en plus du tourisme, de la viticulture, qui s’est activement développée, ici, dès le XIXème siècle (la Crimée était le premier centre de l’industrie du vin de l’empire russe).

Le plus gros importateur de vin de Crimée était et demeure la Russie. Hors des limites de la CEI, en revanche, la production de Massandra et d’Inkerman ne peut intéresser que des amateurs d’exotisme géographique.

Ces dernières années, les livraisons de vin à la Russie se sont réduites. C’est en partie lié au durcissement des contrôles douaniers à la frontière russo-ukrainienne de l’année dernière, qui a aussi frappé la production criméenne. L’augmentation constante des accises russes sur l’alcool a également eu une influence négative. Pourtant, même dans ce contexte, la Crimée a fourni à la Fédération de Russie plus de 18 millions de bouteilles de vin en 2013, soit 30 % de moins qu’en 2012. Dans l’ensemble, les vins de Crimée occupent une part tout à fait solide du marché global de la Fédération russe : 6 % environ.

Sachant que la consommation de vin en Russie croît à des rythmes assez rapides, les Criméens ont des perspectives plutôt bonnes de gagner plus d’argent dans ce secteur. Cependant, là aussi, des investissements sont indispensables. Les vignes de la péninsule vivent majoritairement une quarantaine d’années – c’est leur période limite de fertilité. Et de nouvelles plantations exigent de l’argent. Il n’est pas certain que les viticulteurs de Crimée –région au climat idéal pour la culture d’un vin de qualité- sauront renouveler convenablement leurs « ressources de base » sans aide extérieure.

Pour relever son économie au moins jusqu’au niveau d’une région moyenne de la Fédération de Russie (elle le cède à la majorité d’entre elles en termes de PIB par habitant), la Crimée aura besoin d’énormes investissements – elle ne pourra pas s’en sortir avec seulement ses propres forces.

 

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