Qatar : un petit joueur au gros portefeuille

L’auteur est un ancien diplomate de la Fédération de Russie au Qatar, spécialiste des questions d’investissements énergétiques dans les pays du Proche Orient et d’Afrique du Nord. Il a publié récemment l’ouvrage Le Qatar au XXIème siècle : tendances actuelles et pronostics de développement économique, où il revient sur les secrets de la modernisation de l’émirat et la façon dont cette monarchie de matières premières est devenue un des acteurs les plus éminents de la politique mondiale.

Doha, Qatar

Doha, Qatar

On aura beau permuter en tous sens les figures sur l’échiquier syrien, la logique de la partie demeurera incompréhensible si l’on ne prend en compte que les joueurs traditionnels et leurs intérêts : USA, Occident, Russie, Chine, Iran, Arabie saoudite ou Israël. Dans les événements actuels, un nouveau joueur est extrêmement actif, que l’on pourrait qualifier d’éminence grise, si une telle terminologie avait sa place en Orient.

Il s’agit du Qatar – cette monarchie arabe du Golfe persique, petite en superficie (11 500 km2) comme en population (1,7 million d’habitants), se tient en effet non seulement derrière le début de la guerre civile en Syrie, mais aussi derrière la série d’événements ayant conduit à la chute des régimes égyptien et libyen. Mais d’où tire-t-elle de telles forces, est-on tenté de demander. En ma qualité d’individu ayant travaillé plusieurs années dans l’émirat, observé la réaction de ses leaders face au « printemps arabe » et eu la possibilité d’examiner de près la stratégie énergétique qatarie, je puis vous le certifier : ces ressources existent bien, et elles sont alimentées en permanence par les revenus croissants de l’export d’énergie (du gaz naturel). Et l’absence de tradition politique est largement compensée par les ambitions : depuis quelques années déjà, le minuscule émirat ne quitte pas les unes des grandes agences d’information. Mais commençons par le commencement.

La taille ne compte pas

La confusion actuelle en Syrie est la suite logique des événements qui ont démarré en 2011, lorsque les régimes de Mouammar Kadhafi et Hosni Moubarak sont tombés avec le financement actif et le soutien idéologique de Doha et Riyad. Il faut s’en souvenir : plus la chute approchait, plus fréquemment l’on voyait les adversaires de ces leaders dans la capitale du Qatar, venus recevoir des ordres concrets et récolter de l’argent pour leurs campagnes « subversives ».

 Hamad Al Thani

Hamad Al Thani

L’émir du Qatar était à l’époque Hamad Al Thani, le père de l’actuel émir Tamim. Le cheikh Hamad est une figure-clé non seulement de l’establishment qatari, mais du monde arabo-musulman en général. Monté sur le trône en 1995 après le renversement pacifique de son père (parti ensuite pour un confortable exil européen), Hamed a littéralement remis debout l’État bédouin autrefois pauvre, dont l’activité principale des habitants se résumait alors à la collecte de perles et à la pêche. Il a modernisé absolument tout, depuis l’armée jusqu’à l’extraction gazière et la télévision (c’est un de ses décrets qui a fondé la célèbre chaîne Al Jazeera).

En 15 ans, le cheikh Hamad a fait du Qatar un acteur puissant au Proche Orient, et le pays s’est découvert des ambitions mondiales. Alimentées non seulement par son développement économique (selon les estimations des économistes britanniques, l’émirat a affiché, pour la première décennie du XXIè siècle, les rythmes de croissance les plus rapides du monde), mais aussi par une politique étrangère pragmatique – non dénuée, comme c’est souvent le cas, de doubles standards.

Un exemple. Sur les divers espaces internationaux, ainsi que dans les conversations privées et les négociations de couloir, les Qataris s’expriment toujours pour des solutions pacifiques des problèmes régionaux existants. Parallèlement, utilisant l’espace de deux organisations internationales – le Conseil de collaboration des États arabes du Golfe persique et la Ligue des États arabes –, l’émirat a de jure obtenu le droit de bombarder, au nom même de ces deux organisations, le peuple frère de la Jamahiriya libyenne qui fait, au fond, partie intégrante du monde arabe et de la oumma musulmane.

Pour comprendre ce comportement des Qataris, il faut prendre en compte deux facteurs : le politico-économique et l’autre, personnel.

L’échiquier syrien

Concernant l’économie et la politique, tout est plus ou moins clair : en affaiblissant d’abord la Libye, puis l’Égypte, l’émirat a accru ses chances de devenir un centre de force au Proche Orient. Mais ce n’est pas tout. La violente haine de l’émirat pour ces régimes était également le fruit des relations tendues de leurs leaders. L’émir Hamed a notamment été plus d’une fois la cible des sarcasmes de Moubarak et Kadhafi : ils moquaient tantôt le surpoids du Qatari, tantôt le décalage entre les dimensions du territoire de l’émirat et l’échelle des ambitions de ses dirigeants.

Bien sûr, on aurait pu se tranquilliser après la chute de ces deux poids lourds politiques – mais, c’est bien connu, l’appétit vient en mangeant. Après les concurrents d’Afrique du nord, ce fut le tour de la Syrie – un des pays clés dans la partie de cartes proche-orientale. Ce rôle particulier de la Syrie est lié autant à sa géographie (le pays possède une situation stratégique pour le transport des ressources énergétiques depuis le Golfe persique vers l’Europe) qu’à sa puissante armée (elle a acquis, dans les guerres contre Israël, une solide expérience militaire, et est considérée, avec raison, comme l’une des plus professionnelles de la région). Pourtant, il aurait été difficile hier encore d’imaginer que le Qatar fut capable d’ébranler ce régime-là aussi.

Aujourd’hui, la communauté mondiale des experts accuse les va-t-en-guerre américains de tous les maux pour leur conception toute personnelle de la démocratie universelle. Mais il faut, à mon avis, se méfier du stéréotype qui rend Washington coupable de tous les conflits du globe terrestre. Les propos récents du secrétaire d’État américain John Kerry sur le fait que des pays arabes seraient d’accord pour financer une opération militaire de renversement du régime syrien si les Américains montaient au créneau obligent à reconsidérer la situation. Il s’agit bien évidemment de l’Arabie saoudite et du Qatar, qui, dans leurs audacieux fantasmes, voient déjà Assad à la place de Moubarak, ou même, qu’à cela ne tienne, de Kadhafi.

Mais pourquoi le Qatar tient-il tant à faire tomber Assad et renverser la Syrie ? Eh bien, pour toute une série de raisons.

Premièrement, la Syrie est un allié de l’Iran qui constitue le principal concurrent du Qatar dans le secteur des matières premières. Si le régime d’Assad tombait en Syrie, les Iraniens auraient en effet bien plus de mal à résister à leur petit voisin, sérieusement disposé à une guerre des ressources. La raison : l’Iran et le Qatar partagent le plus gros gisement du monde (South Pars pour sa partie iranienne et North Dome pour le territoire qatari), et chacun des deux côtés en obtiendrait volontiers l’exploitation exclusive.

Deuxièmement, le nouvel émir du Qatar Tamim Al Thani, monté sur le trône cet été après l’abdication volontaire de son père, a agi activement, alors qu’il n’était encore que prince héritier, pour éliminer Assad et son régime. En qualité de chef d’État, Tamim, 33 ans, a bien l’intention de jouer jusqu’au bout sa partie syrienne, même s’il lui faut délier les cordons de la bourse. De façon générale, le Qatar est passé maître dans l’art de résoudre les problèmes grâce à son portefeuille : la stratégie actuelle de l’émirat, heureuse et efficace, est pour beaucoup assise sur le facteur financier.

Et il semblerait d’ailleurs pour le moins étrange qu’un État affichant un des PIB par habitant les plus élevés du monde (plus de 100 000 dollars) et qui, dans la crise actuelle, rachète pour des bouchées de pain les actifs de gros consortiums basés en Occident ne trouve pas l’argent dont il a besoin. Rappelez-vous la façon dont les Qataris ont obtenu le droit d’organiser un des plus gros shows mondiaux – le championnat du monde de football de 2022. Les ressources financières de l’émirat, qui sont allées – comme l’ont écrit de nombreux médias –  remplir les poches profondes des fonctionnaires de la FIFA, y ont contribué pour beaucoup.

Troisièmement – et pour finir : la Syrie est un couloir véritablement essentiel pour le transport des matières premières vers les marchés européens, et le contrôle sur ce couloir coûte cher. Ce n’est un secret pour personne : l’Iran, frappé de sanctions par l’Occident, envisage la fourniture du combustible bleu via la Syrie comme une réponse possible à l’embargo pétrolier étranger. Quant aux Qataris, ils ne seraient pas contre faire d’une pierre deux coups : laisser la Syrie sans rien, qui s’est découvert des réserves de gaz au large de ses côtes méditerranéennes orientales ; et étrangler encore plus l’Iran, en le privant de son accès aux marchés européens. En un mot, le Qatar aurait avantage à écraser le régime syrien et à prendre le contrôle d’un tuyau qui rejoindrait l’Europe via la Syrie et la Turquie – un tel projet existe bien. Et ces ambitions sont compréhensibles : l’Europe est déjà une des destinations prioritaires d’écoulement du gaz naturel liquéfié (GNL) qatari.

Expansion exportatrice

Aujourd’hui, plus d’un quart du GNL utilisé en Europe provient de l’émirat. D’autant que, d’année en année, Doha ne réduit pas ses livraisons de gaz naturel – au contraire, elle les intensifie, tout comme elle intensifie ses extractions.

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Je souligne que les récentes statistiques, élaborées par des éditions aux profils divers (le CIA World Factbook, l’Oil&Gas Journal ou le BP Statistical Review of World Energy, par exemple), ne reflètent pas nécessairement l’état réel du secteur des matières premières de l’émirat. En effet, ces données devront être réévaluées lors de la publication des statistiques qataries (généralement fournies avec un important retard) pour obtenir des chiffres plus exacts.

Ainsi le Qatar, contrairement à ce qu’ont annoncé certains experts, n’a pas réduit ses extractions gazières au cours de l’année passée. Il les a, tout au contraire, intensifiées, élargissant en outre ses marchés d’écoulement et augmentant sa consommation intérieure. Les bilans de l’année 2012 indiquent que le Qatar a extrait 157 milliards de mètres cubes de gaz naturel (contre 146,8 milliards en 2011), sur lesquels près de 105,4 milliards de mètres cubes ont été livrés sur les marchés extérieurs (contre 102 milliards en 2011).

Aujourd’hui, le GNL qatari est exporté dans plus de 20 pays, avec un élargissement constant des marchés d’écoulement au cours de la dernière décennie. C’est dans le cadre de cette stratégie que s’inscrit la construction d’un terminal GNL en Pologne, où la société Qatargas prévoit, à compter de 2014, de livrer un million de tonnes annuelles, avec une perspective d’augmentation des volumes exportés dès 2017-2018. Des négociations pour la livraison de GNL qatari sont actuellement en cours avec les pays baltes, la Biélorussie et l’Ukraine.

Dans ce contexte, le constat est évident : il est moins question de la Syrie en soi que d’une lutte pour la place d’armes d’un nouveau bond de l’export du gaz. Une seconde chose est claire : la croissance des livraisons de combustible qatari vers l’Europe promet, en perspective, de créer des difficultés même au russe Gazprom, étant donné que l’Europe est la première consommatrice de la production de ce dernier.

Cette perspective est-elle vraiment si éloignée : voilà la question la plus intéressante. Aujourd’hui, les volumes des livraisons qataries, s’ils entament la concurrentialité de la matière première russe, ne sont pas encore assez significatifs pour être inquiétants. Toutefois, l’« alternative qatarie » pourrait dans le futur devenir un argument de poids pour les Européens : c’est en effet une chance non négligeable de diversifier ses fournisseurs. Il est ainsi tout à fait envisageable que dès après 2014, quand sera aboli le moratoire sur l’exploitation de North Dome (en vigueur depuis 2005) et que seront ouverts dans les pays de l’UE de nouveaux sites de réception du gaz liquéfié, l’émirat se mette à fournir de façon bien plus active le marché européen et, par conséquent, touche directement les intérêts de Gazprom. Et de la Russie.

Revenons enfin à la question syrienne. En tentant de renverser Assad et d’établir en Syrie un régime fantoche, le Qatar continue de chercher à atteindre ses objectifs géopolitiques et économiques propres, à se ménager en Syrie un territoire pour la livraison de son gaz naturel aux consommateurs européens. Et si l’on se remémore la proposition de Doha de financier une action militaire de la coalition occidentale contre Damas, le constat, dès lors, saute aux yeux : un nouveau joueur est apparu sur l’arène mondiale, extrêmement passionné et ambitieux, et qui sait comment contraindre à agir dans ses intérêts même les plus grandes puissances du monde.

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