Lire aussi sur > Des grenouilles dans la vodka

Corinne Jacques : « En Russie, j’ai un peu l’impression d’être au théâtre »

Corinne Jacques est vice-présidente de Rive gauche, une chaîne de magasins de vente de parfums et produits cosmétiques. Rencontre.


1
 

Corinne Jacques est vice-présidente de Rive gauche, une chaîne de magasins de vente de parfums et produits cosmétiques. Elle est l’une des pionnières du secteur du luxe en Russie, notamment pour le groupe LVMH. Rencontre avec une « immigrée » pas comme les autres.

Corinne Jacques

Corinne Jacques

Corinne Jacques : J’ai étudié les relations internationales car le rapport entre l’Est et l’Ouest m’a toujours passionnée. C’est dû en partie à mon professeur d’allemand au lycée : il était intervenant à la Sorbonne, et donnait des cours à Beauvais, où j’habitais. J’ai tout de suite accroché avec lui : il nous parlait comme à des étudiants de fac. Il avait appris le russe en Russie, où il avait été prisonnier. Dans son enseignement de l’allemand, il faisait toujours des parallèles avec la langue russe, et ça m’intriguait. Il a fini par me donner des cours de russe, gratuitement.

LCDR : Votre premier séjour remonte à quand ?

C.J. : J’avais dix-huit ans à l’époque, tout le monde réclamait des bourses pour Harvard, ils voulaient tous aller aux États-Unis. Moi, j’ai trouvé une bourse pour Moscou : je suis venue en 1981, pour six semaines. Je suivais des cours à l’Institut du gaz et du pétrole avec des étudiants de polytechnique. Puis j’ai continué mes études, j’assistais aux cours d’Hélène Carrère d’Encausse sur l’espace soviétique et est-européen à Sciences Po, j’ai travaillé à Bruxelles – je voulais être fonctionnaire européen, et j’ai finalement décroché une seconde bourse en 1983 pour repartir en Russie, à l’université MGU.

Le pays constituait une immense prison

LCDR : Quelles furent vos premières impressions ?

C.J. : En 1981, j’avais atterri à Sheremetievo par un beau dimanche après-midi, c’était l’été, il n’y avait que de la verdure. C’était très apaisant. Bon, par la suite, il y a eu aussi les cafards, beaucoup. Mais on s’habitue. Je me sentais comme un poisson dans l’eau dans ce système soviétique, je jouais avec les règles – sans provoquer, mais j’essayais toujours de trouver la faille. Ce qui m’a plu également, c’était l’absence de publicités, de panneaux d’affichage, ça avait l’air propre, moins futile – plus sain. On était littéralement transporté dans un autre monde, sans toutes ces grandes enseignes. Mais les Russes se sont dépêchés de nous prendre ce qu’il y avait de pire dans notre capitalisme… La seule sensation désagréable qui me reste de l’époque est que le pays constituait quand même une immense prison : tu ne pouvais pas inviter un ami, comme ça, à passer un mois chez toi, en France.

LCDR : Un autre souvenir de ces années soviétiques ?

C.J. : Je me souviens qu’on avait de vrais hivers : on entrait dans les températures négatives pour n’en ressortir que six mois plus tard. Tu n’abîmais pas tes chaussures parce qu’il avait neigé, puis que la neige avait fondu, et ainsi de suite comme c’est le cas maintenant. Je me rends compte que le réchauffement climatique existe vraiment !

LCDR : Qu’avez-vous fait après vos études ?

C.J. : De 1985 à 1989, j’ai travaillé à l’ambassade de France, j’étais attachée aux biens de consommation pour les services économiques. Je devais faire en sorte que les centrales d’achat soviétiques achètent des produits français. Il y avait des choses aberrantes : on a voulu me faire vendre des volets en Russie – il n’y a pas de volets en Russie. On vendait certains équipements industriels, des médicaments…

LCDR : Et des parfums.

C.J. : Oui. Et comme j’avais beaucoup aidé les parfumeries, lorsqu’ils m’ont dit, chez Givenchy, qu’ils cherchaient quelqu’un, j’ai brandi mon CV. Je suis devenue leur responsable export en France (la première femme à ce poste, mais ils n’avaient pas vraiment le choix !) pour tous les pays de l’Est. Ce fut une bonne chose que de changer de travail à ce moment-là : c’était la perestroïka, il fallait que moi aussi, j’aie un regard neuf. J’avais par exemple l’Allemagne de l’Est sur mon territoire. Quelques mois avant la réunification, j’ai enlevé ce pays de ma « zone » : le mur était déjà tombé. Mais lorsque le directeur international l’a appris, il est entré dans une colère noire. Moi, j’avais le sentiment qu’il refusait simplement de voir la réalité en face : on ne peut pas arrêter l’histoire – l’Allemagne de l’Est vivait ses derniers instants.

Je ne suis jamais venue en Russie pour faire de l’argent

LCDR : Pourquoi avoir quitté Givenchy ?

C.J. : Je voulais revenir en Russie de façon permanente, y ouvrir un bureau, mais le siège n’était pas partant… J’ai démissionné et j’ai rejoint un ami qui rêvait de créer sa boîte de distribution de cosmétiques. Je ne suis jamais venue en Russie pour faire de l’argent : mes parents étant entrepreneurs – je savais trop bien que ça ne rendait pas plus heureux d’être patron. Alors je suis partie à l’aventure comme employée, et sans filet. Cela a duré de 1995 à fin 1997 puis, en 1998, je suis allée chercher un financier suisse pour monter une sorte de filiale de LVMH, à la demande de son ancien président. Par la suite, j’ai été chargée par LVMH de créer LVMH média, dédié à l’achat d’espace média en Russie.

LCDR : Et Rive gauche, alors ?

C.J. : Après trois ans chez LVMH média, j’ai reçu un appel de Larissa Karaban, co-fondatrice, avec son mari Pavel, de Rive gauche, à Saint-Pétersbourg. Elle m’a proposé, pour résumer grossièrement, d’être l’œil de Moscou. Il y a d’ailleurs une vraie différence de marché entre Moscou et Saint-Pétersbourg : ce ne sont pas les mêmes attentes, pas les mêmes goûts.

LCDR : Vous connaissiez les Karaban ?

C.J. : Oui. Ils faisaient partie, dès le début des années 1990, de mes plus grands clients russes, avec Maxime Klimov [fondateur des magasins l’Etoile et l’Île de Beauté, ndlr]. Ces gens vendaient nos parfums en partant de zéro, montaient des kiosques… mais il fallait les cadrer. Leur inculquer la culture des vraies parfumeries, sans en faire trop non plus : si j’ai réussi à élever Givenchy à un niveau très important en Russie, c’est parce que je me suis adaptée aux moyens des pays de l’Est. Je n’ai jamais exigé des distributeurs des investissements qu’ils ne pouvaient pas se permettre. L’argent devait aller dans le stock, pas dans le marbre et l’or. On peignait les murs en blanc, on mettait des étagères en verre, il fallait que le tout ait l’air propre, mais ce n’était pas la peine d’en faire plus.

LCDR : La mort récente de Maxime Klimov vous a beaucoup affectée…

C.J. : Il était malade depuis 1997, et estimait que chaque jour qu’il vivait était un de gagné. Nous, dans son entourage, nous nous étions habitués à ce qu’il résiste. Sa mort a été un choc. J’ai beaucoup appris de lui, nous avions vécu ensemble les débuts de la création du monde du parfum en Russie, ainsi que la bataille contre le marché parallèle. Klimov faisait partie de ces gens qui voulaient faire les choses normalement, dans les règles. Nous étions des pionniers, et nous aimions ce que nous faisions : les Karaban étaient des guerriers à Saint-Pétersbourg ; Klimov l’était à la fois à Moscou et dans les régions. Ce sont des gens brillants, qui avaient une vraie vision de la Russie : ils savaient qu’il y avait une brèche dans leur pays et ils n’avaient pas peur. Vous savez, à l’époque, il fallait aller très vite !

LCDR : Aller vite ?

C.J. : Tout était à faire. Foncer et se tromper était moins grave que de laisser passer les opportunités. Désormais, ce n’est plus le cas : se tromper peut coûter beaucoup plus cher, voire être irrémédiable, car la concurrence est bien là.

La Russie est sans cesse surprenante, intéressante

LCDR : Qu’est-ce qui vous tient ici ?

C.J. : Eh bien – je crois que j’aime bien vivre ici ! Je me sens vraiment moscovite. J’ai eu la chance de ne pas faire toujours le même travail, de voir différentes facettes du monde du luxe et des cosmétiques – donc je ne me suis jamais lassée. Chaque jour est une nouvelle histoire. La Russie est sans cesse surprenante, intéressante. En France, quel que soit le résultat des élections, on ne s’attend plus à de grands changements. Ici, ça bouge tout le temps, à tout moment, il peut se passer quelque chose d’inattendu : j’ai un peu l’impression d’être au théâtre.

LCDR : Qu’est-ce qui manque à la Russie d’aujourd’hui ?

C.J. : Je ne suis qu’une immigrée dans ce pays, je ne me permettrais donc pas d’émettre un jugement de valeur dans un sens ou un autre. J’ai une obligation de neutralité : comme tous les immigrés, si ça ne me plaît pas, je n’ai qu’à aller bosser ailleurs ou retourner chez moi ! La seule chose que je remarque, c’est que parfois, les Russes sont trop partisans de la Russie « über alles » : les Russes sont les plus forts, les plus beaux, etc. ; ou alors c’est complètement l’inverse, et ils sont trop négatifs envers leur pays, ils répètent à l’envie que Paris doit être tellement mieux… Moscou bénéficie d’un plein-emploi qu’il n’y a pas à Paris : chaque ville a ses avantages et ses inconvénients. Je leur dis aussi d’aller voter. Il n’y a plus beaucoup de différences entre les enfants et les adultes si tu ne vas pas voter.

LCDR : Comment la Russie vous a-t-elle fait évoluer ?

C.J. : Je ne sais pas si j’ai changé grâce à la Russie. Mais il existe un proverbe russe qui dit « Qui ne se risque pas ne boit pas de champagne » : je trouve qu’il me correspond assez bien.

Laisser un commentaire