J’irai embrasser vos tombes

Le 5 mars 1953, ma mère a eu ses quatre ans. Mais elle n’a pas eu le droit de souffler les bougies : « Maman est rentrée à la maison en courant et a dit que Staline était mort. Elle était tout en pleurs ». La fête a été annulée.

5 mars 1953

5 mars 1953

Dans la famille de mon père, ce jour-là, personne n’a pleuré. « Papa n’avait pas d’illusion sur Staline, même s’il ne nous disait rien » : mon père avait alors seize ans. Deux jours plus tard, il est allé assister aux obsèques : des rues inondées d’une foule noire, des tas de chaussures aux bords des routes, des cadavres entassés sur les trottoirs de la Tverskaïa. Heureusement pour lui et pour moi, mon père n’a jamais atteint la Maison aux colonnes où était déposé le corps. Il a eu la judicieuse idée de s’extirper de la foule quand il le pouvait encore et de rentrer chez lui par les toits de la ville.

Depuis, ma grand-mère, celle qui pleurait la mort de Staline, a toujours marqué du respect à l’égard du Secrétaire général – « parce que j’ai vécu sous son pouvoir, et c’était bien ». Quand on demandait à ma grand-mère, épouse d’un colonel soviétique ayant participé entre autres à la répression du putsch en Hongrie, de commenter la peine capitale infligée à son oncle, proche de Lénine, en 1937, et les répressions de ses cousins, elle rejetait la faute sur Beria qui ne méritait lui, à ses yeux, aucun pardon. Mon père, de son côté, chef de chantier et fils d’un employé de bains collectifs, ne s’est jamais, de toute sa vie, fendu d’un commentaire positif à l’égard d’un dirigeant russe, Staline en tête. Mon père pense que la Russie, en matière de gouvernants, n’a tout simplement pas de chance – et rien ne viendra, il me semble, l’en dissuader.

Et comme en Russie, pour réaliser pourquoi les choses vont de telle façon et jamais d’une autre, il ne faut pas diviser mais, au contraire, tout prendre en soi, j’ai tendance, moi, à comprendre les deux – mon père aussi bien que ma grand-mère.

S’il est des Russes qui osent encore dire du bien de Staline en ce 5 mars 2013, ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas conscience des répressions, ni parce qu’ils les justifient. S’ils le font, c’est avant tout parce que leur image de l’histoire soviétique est plus complète que celle qu’en ont les Occidentaux. Ceux-là qui, depuis Napoléon, n’abandonnent pas le rêve de délivrer les Russes de leur « nature d’esclaves ».

Les Russes se souviennent du Goulag mais aussi des transformations radicales qu’ils ont connues sous le règne du « Petit père des peuples ». Rappelons-nous que le peuple russe, de longs siècles durant, vivait à plus de 90% dans les campagnes – et que c’est sous Staline qu’il en est sorti en masse pour aller à l’école, à l’usine et à l’armée, pour entrer au parti et accéder au pouvoir. Les années 1930 ont été le théâtre d’une mutation de la société dans son ensemble, entière, profonde, sans précédent : ceux qui avaient toujours vécu au sous-sol ont soudain pris l’ascenseur pour en ressortir aux étages supérieurs. Au grand dam des anciens locataires qui ont dû céder leurs beaux appartements à ces nouveaux arrivants – cheveux ébouriffés, vêtements sales, sentant encore l’ail, la sueur et les ténèbres. Le Goulag a existé parce que la Ville ne pouvait pas admettre tous les paysans d’hier qui affluaient à ses portes, il a fallu que ces derniers balayent le terrain, fassent eux-mêmes leur place. Sauf qu’à peine arrivés, après avoir abattu les anciens locataires et s’être confortablement installés sur leurs coussins, ils ont rapidement entendu quelqu’un sonner à la porte. C’étaient d’autres nouveaux arrivants, les suivants, qui venaient prendre leur place.

On peut se demander ce qui fut le plus immoral : vivre pendant des siècles dans les étages sans se soucier de ceux qui crevaient en bas ou prendre l’ascenseur et assassiner ses voisins. Mais quelle que soit la réponse, le fait est là : sous Staline, les Russes ont acquis une liberté que les si nobles et charitables gouvernants d’antan n’ont jamais même songé à leur accorder. Sous Staline, les Russes ont, tout simplement, appris à lire, et pu faire des carrières jusqu’alors impensables. Leurs enfants ont eu accès aux études supérieures pour pouvoir ensuite, diplômes en poches, fustiger dans leurs pamphlets la réalité soviétique. Certes, leurs parents avaient souvent pratiqué des métiers peu nobles. Mais autrefois, ils n’auraient même pas pu rêver de faire autre chose que labourer la terre.

Le Goulag, c’était ce prix démesuré que les Russes ont payé pour franchir en deux décennies un chemin qui prend un siècle. Ils ont dû s’imposer les pires supplices et passer par des épreuves atroces pour devenir, en un temps record, un empire possédant l’arme la plus puissante au monde et inspirant peur et respect sacré à la terre entière. Certains n’aiment pas entendre mentionner ce constat. Mais il demeure, et les Russes en ont conscience.

Le peuple russe ne se hâte pas de blâmer Staline parce qu’il sait que lui et personne d’autre a mis fin à sa vie d’antan, lui a ouvert des voies nouvelles. Le peuple sait également que Staline n’est que l’incarnation de sa propre aptitude à la violence (on sait que les enfants des bourreaux de Staline ont été également maltraités par les instituteurs des internats où ils étaient placés une fois leurs parents fusillés). Surtout, ne demandez pas au peuple russe de se repentir pour le Goulag : il est déjà passé par là et a bu son calice jusqu’à la lie. La montée rapide en ascenseur et les cadavres des anciens locataires, il a dû les payer, un par un, et en collectivité. Il n’est pas un bourreau qui n’ait eu droit à sa balle dans la nuque. Aujourd’hui, leurs cendres se mêlent dans les fosses communes, et mal vous en prenne d’aller les déterrer.

Une réflexion au sujet de « J’irai embrasser vos tombes »
  1. Le veilleur

    Cet article est intéressant car il exprime un point de vue russe qui mérite d’être entendu et permet de mieux comprendre certaines réactions autrement incompréhensibles du point de vue français.
    Mais par ailleurs, il utilise un argumentaire très spécieux dans la mesure où il crée une relation de nécessité entre les purges et le progrès social et économique de l’URSS qui est tout à fait contestable.
    Dire qu’une révolution ne se fait pas sans “casse” et que le progrès fait des dégâts, c’est une banalité. En revanche, réduire les millions de morts des purges staliniennes à un simple “mal nécessaire”, à une regrettable mais indispensable condition du progrès me semble inadmissible.
    Cela me fait penser à certains amoureux de l’ordre qui disent que “Hitler n’a pas fait que de mauvaises choses…”
    Que le régime communiste ait pu apporter d’immenses progrès pour le peuple Russe est une vérité incontestable. Que le goulag en aie constitué l’inévitable prix à payer est en revanche a minima un raccourci malheureux, au pire une imposture indigne.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>