Récit d’enfance de Russes à Tarbes

Fille d’un capitaine du régiment de cavalerie des hussards Izioumsky, Evguenya von Rosenschild-Paulin est née près de la ville turque de Gallipoli, dans un campement de l’armée de Wrangel en repli. Sa famille est ensuite passée en France (à Tarbes notamment) par la Serbie. La comtesse de 91 ans vit aujourd’hui à Boston.

Mémoires. Première partie

Russes en France. Le carreau des Halles par Victor-Gabriel Gilbert, 1880

Le carreau des Halles par Victor-Gabriel Gilbert, 1880

Plus de quatre ans durant, mon père, Konstantin von Rosenschild-Paulin, combattit sous Denikine, puis sous Wrangel. Il me semble que ces quatre années furent pour lui les plus importantes de sa vie. Plus tard déjà, loin de Russie, père installait toujours sa chambre de façon à ce que le regard soit croise infailliblement le portrait d’un camarade de régiment, soit se pose sur la photographie d’un quelconque de ses ancêtres en habit militaire.

Nous vivions aux alentours de la ville de Tarbes, sur la rivière Adour, au pied des Pyrénées. Le lieu n’avait pas été choisi au hasard : on y trouvait de longue date des casernes de cavalerie, il y avait un haras, s’y tenaient des courses célèbres dans tout le pays. Père était fortement attiré par l’idée de se trouver près des chevaux. La passion pour les promenades équestres était sa deuxième nature, après la première – l’armée.

Papa avait été embauché à réparer des wagons, et on nous en avait mis un à disposition. C’est là que nous vivions, l’hiver surtout était dur. Ma pauvre maman, Tatiana Petrovna née Papengut, fille du vice-gouverneur de Samarkand, s’occupait des poules et du potager, vendant au marché notre modeste production. Ma maman était impossiblement belle. Bien faite, joyeuse, elle avait toujours dans la poche un étui avec des cigarettes. Elle fumait joliment. Elle fume, dès qu’elle voit venir un acheteur, elle cache le petit étui dans sa poche et commence de vanter la marchandise. Les Françaises – fermières, paysannes – la méprisaient, disaient entre elles : « C’est une grande originale, cette Russe ! ».

Et véritablement : parlant un français impeccable, toute fine, de belles manières citadines, et elle vend sur le marché des œufs et des oies.

Je me suis souvent posé la question s’il leur avait été difficile, nobles, de soudain, brusquement, se transformer en paysans villageois

Aussi loin que je me souvienne, mes parents jamais n’ont refusé aucun travail. Porter des sacs de charbon ? Je vous en prie ! Fendre des bûches, réparer des wagons ? Je vous en prie !

Travailler comme cuisinière, blanchisseuse, élever des poules, enseigner le russe à des élèves, coudre, raboter ? Naturellement. Seulement chez eux, à la maison – quelque pauvre qu’elle put être –, mes parents redevenaient des représentants de la noblesse russe. Il y avait toujours chez nous beaucoup de livres, des peintures et des pinceaux, un instrument de musique. Dans ce petit village à quelques kilomètres de Tarbes, j’ai vécu jusqu’à mes seize ans.

Le carreau des Halles par Victor-Gabriel Gilbert, 1880

Le carreau des Halles par Victor-Gabriel Gilbert, 1880

Mes amies les plus proches étaient Henriette Formage et Alice Maignon – des filles qui faisaient paître les vaches non loin de notre petite maison. Elles sont restées mes amies les plus fidèles jusqu’à présent, bien qu’il soit peu probable qu’elles aient lu Shakespeare ou Baudelaire.

Avec le temps, une automobile est apparue à la maison – vieille, pétaradante. Père nous apprit sur-le-champ avec mon frère à la conduire. Il disait : « Je me fiche de savoir à quel âge on autorise aux enfants à s’asseoir au volant. Et si quelqu’un dans notre trou perdu se trouve mal, si survient l’urgence d’aller en voiture à l’hôpital, en ville, et qu’excepté les enfants, personne ne peut le faire ? Même les enfants doivent savoir, dans notre situation, conduire une voiture. » Jusqu’aujourd’hui, j’ai du mal à supporter même une seule journée sans aller faire un tour en voiture au moins quelque part : j’aime le mouvement.

Je me suis souvent posé la question s’il leur avait été difficile, nobles, de soudain, brusquement, se transformer en paysans villageois. Père avait l’air assez serein dans ces conditions pas faciles pour lui. Quand il recevait chez nous des invités de son cercle, il était un hôte cordial et mondain. Sur le marché, on pouvait l’entendre proférer des mots vigoureux, grossiers, à la maison, sous peine de châtiment, il était interdit non seulement de jurer, mais même de lire les vers équivoques de poètes contemporains. Ainsi, un jour, un de nos invités les plus aimables avait-il récité ces lignes de L’Esclave, de Brioussov :

Je fus le témoin des nocturnes
ensorcellements
De tout ce que couvre secrètement
la couche,
De leurs frémissements, de leurs gémissements.

L’indignation de papa n’avait pas de limite : comment pouvait-on, en présence d’une jeune fille de dix-sept ans, réciter de tels vers ?

Suite dans deux semaines…

 

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