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Gonzague de Pirey
Présent en Russie depuis 1992, Saint-Gobain a déjà investi plus de 500 millions d’euros dans l’économie russe. Le groupe possède six usines et en construit actuellement une septième dans la région de Nijni Novgorod. Son président, Gonzague de Pirey, retrace pour Le Courrier de Russie l’histoire du développement de Saint-Gobain dans un pays où tant de choses restent à construire.
Le Courrier de Russie : De quels succès du groupe êtes-vous particulièrement fier ?
Gonzague de Pirey : Notre première implantation industrielle en Russie, l’usine Isover à Yegorievsk, à 140 km au sud-est de Moscou, constitue sans doute notre plus grande fierté. Établie en 2002, l’usine est entrée depuis dans un mécanisme de progression continue et fait partie des meilleures usines Saint-Gobain dans le monde. Il y a un an, les derniers efforts ont été faits au niveau environnemental, et le résultat est là : à l’heure actuelle, l’usine ne produit plus de déchets, tout est recyclé, réutilisé.
LCDR : Quels sont les obstacles les plus notables auxquels l’entreprise a dû faire face ?
G.d.P. : Sur les obstacles spécifiquement russes, je citerai l’exemple d’un deal d’acquisition annulé à la dernière minute, quelques jours seulement avant la signature. Mais qui nous a à la fois permis de réaliser l’importance qu’il y avait à prendre en compte encore plus les logiques et intérêts de nos intervenants. Je pourrais mentionner encore les délais interminables des procédures administratives qui freinent quelque peu notre développement. En Chine, où j’ai travaillé durant quelques années, il est parfaitement normal de bâtir le projet d’une usine, de la lancer et de sortir le premier produit en l’espace de douze mois. En Russie, on parle plutôt de deux à trois ans. Mais nous connaissons bien cette réalité et nous en respectons les règles à la lettre. Et la lenteur des démarches, même si elle constitue une contrainte, n’entame en rien la volonté de Saint-Gobain d’investir en Russie.
Le premier conseil que j’aurais à donner aux frileux, c’est de mettre un pull-over !
LCDR : Quels conseils donneriez-vous aux investisseurs français qui hésitent encore à entrer sur le marché russe ?
G.d.P. : Le premier conseil que j’aurais à donner aux frileux, c’est de mettre un pull-over ! Le deuxième, ce serait de dire que leurs craintes ne sont pas infondées et qu’ils feront bien de les garder en tête : elles les aideront non à renoncer à leurs projets mais précisément à les réussir. La difficulté d’une implantation en Russie est à mettre en balance avec l’attrait du marché russe. Il est indispensable de s’entourer de bons partenaires locaux, notamment sur tout ce qui est lié au droit. Vouloir faire tout soi-même est une erreur. D’autre part, il est essentiel de nouer de bonnes relations avec toutes les parties prenantes du projet : autorités locales, fournisseurs potentiels, distributeurs, clients, etc. Il faut prendre le temps de bâtir ce réseau relationnel – ce qui me conduit au conseil suivant : s’armer de patience. Il faut enfin faire preuve d’une grande capacité d’adaptation et être prêt à admettre qu’en Russie, les choses changent souvent, notamment le cadre réglementaire.
LCDR : Avez-vous été confronté au problème de la corruption ?
G.d.P. : Le premier élément de notre stratégie anti-corruption est de communiquer beaucoup, en interne comme en externe, de faire comprendre que nous sommes un groupe international et que nous refusons toute forme de corruption. En Russie, concernant les implantations industrielles et les projets d’investissements, nous avons toujours surmonté le problème. Dans le business de tous les jours, le risque existe : on ne peut nier l’existence de la corruption en Russie, notamment dans le secteur du bâtiment où nous évoluons. Mais ce n’est pas une fatalité. Il convient, pour ne pas y être confronté, d’utiliser les bonnes approches du marché, de trouver les bons moyens pour y résister et, surtout, de s’entourer de collaborateurs loyaux, attachés aux valeurs du groupe.
LCDR : Vous êtes présents dans l’Oural, dans le centre et le sud de la Russie, mais aussi dans la région de la Volga. Quels critères ont présidé au choix de ces zones ?
G.d.P. : Saint-Gobain a vocation à servir des marchés locaux, et ces régions ne constituent que le début d’un véritable maillage territorial. Nous aspirons à nous étendre et à nous diversifier : à posséder des usines à la fois dans toutes les régions et spécialisées selon nos différentes lignes de production.
Si les Russes boivent moins de vodka, ils achètent plus de produits haut de gamme
LCDR : Saint-Gobain opère sur le marché des produits destinés au bâtiment et sur celui du conditionnement en verre. Comment caractériseriez-vous ces secteurs ?
G.d.P. : Ce sont deux marchés attractifs. Celui des produits pour la construction particulièrement : les besoins de la population russe en termes de logement restent très importants. Le nombre de mètres carrés par habitant en Russie est deux fois moins élevé qu’en Europe de l’ouest. Il existe également une très forte aspiration des Russes à améliorer la qualité de leurs habitations. Voilà les deux leviers de notre croissance sur le marché de l’habitation durable où nous nous positionnons.
La situation sur le marché du conditionnement en verre est plus nuancée. Le gouvernement russe s’efforce actuellement de réduire la consommation d’alcool fort dans le pays, ce qui est tout à fait louable. Mais on pourrait supposer que, dans ce contexte, le marché du conditionnement en verre ne connaisse pas de réelle croissance et devienne moins attractif. Pourtant, nous continuons de nous y intéresser. Si les Russes boivent moins de vodka, ils achètent plus de produits haut de gamme, solides ou liquides, en emballages de verre, et c’est précisément sur ces segments que nous concentrons nos efforts.
LCDR : Saint-Gobain est un groupe multinational mais c’est aussi un groupe français. Dans quelle mesure est-il important pour vous de conserver votre spécificité française ?
G.d.P. : Saint-Gobain s’assume pleinement comme une compagnie française et a choisi le français comme langue dominante. Notre groupe a presque 350 ans, et nous sommes fiers de nos racines. Parallèlement, nous sommes présents partout dans le monde – et il est essentiel, pour nous, d’être indiens en Inde et russes en Russie. D’où l’importance de former des cadres russes capables de diriger des usines en Russie et de vendre leurs produits à des clients russes. Saint-Gobain est un groupe non global, mais multiculturel.
LCDR : Vous avez passé plusieurs années en Chine : par comparaison, comment voyez-vous la Russie ?
G.d.P. : La France et la Russie sont beaucoup plus proches culturellement que la France et la Chine. Bien entendu, la Russie a aussi ses spécificités, qui représentent pour moi des zones d’intérêt et de curiosité. Certaines choses me frappent particulièrement, telle la richesse de la vie culturelle moscovite.
LCDR : Que pensez-vous du traitement de l’actualité russe par les médias français ?
G.d.P. : Les médias français ont trop tendance à interpréter l’actualité russe en fonction de leurs idées préconçues. Une approche plus nuancée serait la bienvenue.
LCDR : Qu’est-ce que Saint-Gobain apporte à la Russie ?
G.d.P. : Dire que nous apportons quelque chose de substantiel à la Grande Russie serait prétentieux ! Mais nous pouvons parler, disons, de contributions. Par exemple, en proposant des solutions pratiques à cet enjeu stratégique qu’est l’efficacité énergétique. Nous cherchons à sensibiliser nos partenaires institutionnels, clients et fournisseurs sur cette thématique et à les convaincre d’utiliser nos solutions.

