Pourquoi Anatoliï Vassiliev a racheté une usine de lingerie en France et pourquoi il la revend

La cinquantaine, crinière blanche et mâchoire forte, Anatoliï Vassiliev a travaillé vingt ans chez Avtovaz avant d’ouvrir, dans les années 90, un magasin de lingerie française de 18 mètres carrés à Togliatti. Sa marque, Parijanka, compte aujourd’hui 20 magasins en nom propre et autant de franchises, opère sur tout le territoire russe, fournit Auchan et Metro. Le Courrier de Russie a rencontré cet acteur du marché, premier Russe à avoir acheté une usine française de lingerie : Wilgal Diffusion Bip Bip, Juan-les-Pins, Côte d’Azur.

Anatoli Vassiliev, usine de lingerie France

Anatoli Vassiliev

Le Courrier de Russie : Depuis quand votre firme travaille-t-elle avec des fabricants français de lingerie ?

Anatoli Vassiliev : Depuis le début : ce n’est pas par hasard si j’ai baptisé mon premier magasin Parijanka, « La Parisienne ». Je n’y vendais que des marques françaises. Et je reste fidèle à la France aujourd’hui, même si j’ai dans mes boutiques des marques d’ailleurs.

LCDR : Que pensez-vous des fabricants français ?

A.V. : Ils vivent comme s’il n’y avait jamais eu de crise ! Ils ont pourtant été nombreux à devoir vendre leurs affaires à des étrangers. La France a perdu ses positions de leader sur le marché russe, ce qui m’attriste fortement. Il y a encore dix ans, la lingerie française se vendait à merveille ici, toutes les Russes la considéraient comme sans égale. Mais depuis, les Italiens sont passés devant. Les Français ne pouvaient même pas se mettre d’accord entre eux sur comment opérer sur le marché russe – les Italiens, eux, ont rapidement créé une union, fait adhérer les Russes… Ce qu’il y a, c’est que les entreprises françaises n’ont pas compris qu’on ne peut plus rester enfermé dans son Hexagone en attendant que quelqu’un veuille bien vous promouvoir à l’étranger. Les Russes, entre temps, ont appris à fabriquer et à vendre de la lingerie de bonne qualité, ce qui explique que l’intérêt pour la production française baisse tranquillement.

LCDR : Pourquoi avoir décidé d’acheter Wilgal Diffusion Bip Bip ?

A.V. : Wilgal Diffusion Bip Bip, qui produit la marque de maillots de bain Bip Bip, était un partenaire de longue date, nous étions parmi leurs principaux clients. Nous savions qu’ils avaient très mal vécu la crise de 2008. Pour nous, c’était un achat d’image. Mon idée de départ était de monter un bureau de création sur la base de l’usine.

LCDR : Comment avez-vous procédé à l’achat ?

A.V. : La décision datait du début de l’année 2011. La procédure de due diligence nous a pris six mois, faute de trouver des consultants russes ou étrangers sur un achat de ce type. Nous étions bien conscients que nous achetions une entreprise déficitaire depuis quelques années. Mais nous pensions que cette acquisition permettrait de joindre nos atouts respectifs : l’expertise et le savoir-faire français alliés à notre vaste réseau de distribution.

Ce qui m’a frappé, c’est que les entrepreneurs russes sont, en France, considérés comme des bandits

LCDR : Quelles difficultés avez-vous rencontrées lors de la transaction ?

A.V. : Nous nous sommes adressés à des consultants russes. Mais tout le monde haussait les épaules, ils disaient être des pros dans les fusions et acquisitions en Russie mais ne rien connaître sur l’étranger. Du côté des autorités françaises, nous n’avons trouvé personne pour nous aider non plus.

LCDR : Des mauvaises surprises ?

A.V. : Ce qui m’a le plus frappé, c’est que les entrepreneurs russes sont toujours considérés comme des bandits. Cette glace de méfiance était impossible à briser, même avec des avocats. Je leur explique « Écoutez, je n’achète pas un fleuron de l’industrie française mais une entreprise déficitaire. Pour investir ensuite, créer des emplois, payer des impôts. Jamais un mafieux ne ferait une acquisition pareille ! ». Ils disaient « oui-oui » mais ne faisaient rien pour m’aider. Finalement, déjà à la phase de transaction, la banque française a refusé notre demande de crédit, sans l’ombre d’une explication. Et nous ne pouvions plus revenir en arrière. Jamais on ne m’a donné de raison officielle, mais officieusement, on m’a dit que c’était lié à un manque de confiance. Malgré notre excellente réputation, une médiatisation très positive… Tout le monde dit que le business russe vous joue tout le temps des mauvais tours, mais moi, c’était avec des Français !

Avec les impôts colossaux que je paie en France, on ne m’accorde qu’un visa touristique

LCDR : Après l’achat, qu’avez-vous fait ?

A.V. : La première année, on m’a étudié au microscope. Des gens me disaient : « Vous avez inventé quoi, vous les Russes, dans la mode ? La chapka ? ». J’ai fait une découverte aussi : la loi française ne m’autorisait à être directeur de mon entreprise qu’au bout d’un an après l’achat. Il a fallu que nous mettions un Français à ma place. Vous imaginez ? J’étais tout sauf prêt à être mis sur la touche – je suis propriétaire et investisseur. J’ai pu constater que le système français n’était absolument pas adapté à l’arrivée d’investisseurs étrangers. Rien qu’au niveau de la circulation – mon dernier visa, ils me l’ont fait pour trois mois ! Avec les impôts colossaux que je paie en France, on ne m’accorde qu’un visa touristique !

ventes

LCDR : Quelle est votre impression quant à la situation des PME en France, après deux ans de travail ?

A.V. : Le business en France, c’est comme partout : le gouvernement s’en fout, des PME d’autant plus. La législation étrangle les entrepreneurs. J’ai un bon exemple là-dessus. J’avais une coupeuse à l’usine qui a cessé un beau jour de venir bosser. Je demande à son chef quand elle est censée revenir, ils me disent qu’ils ne savent pas, qu’elle est trop stressée pour venir au boulot, ça passera peut-être dans un mois. Ou deux. Le stress, accrochez-vous, était apparemment dû au fait que l’usine avait été rachetée par des Russes ! J’envoie mon subordonné parler à cette femme, tenter de comprendre ce qui n’allait pas… le lendemain, elle porte plainte contre lui ! Je suis peut-être déconnecté mais j’ai eu l’impression que les jeunes Français n’avaient pas très envie de travailler. Je ne suis pas arrivé à les motiver même en doublant leur salaire ! Les filles continuaient de fabriquer leurs trois maillots quotidiens. Je n’ai rien d’un requin du grand capitalisme, je vous assure, et je n’ai pas de souci avec un Etat socialiste… Mais comment voulez-vous travailler dans des conditions pareilles ?

LCDR : Quels sont vos projets concernant vos activités en France ?

A.V. : Nous avons décidé de revendre l’usine. J’ai fait tout ce que je pouvais pour redresser le navire. Le business était à un niveau artisanal. Nous avons apporté de nouvelles technologies, formé des gens qui ne savaient même pas se servir d’un ordinateur. J’ai automatisé la production, diversifié la marque pour mieux l’adapter au marché en termes de coûts et de prix. Mais ce n’est plus supportable : la charge fiscale, la législation sur les entreprises réduisent tous ces efforts à néant. Lors de ma dernière visite, en janvier, nous avons pris la décision de vendre. Je ne vois pas de perspective. Je vais conserver le bureau de création et le département des ventes, mais la production… ça n’a aucun sens.

Parijanka en chiffres
CA 2012 :
48 mln d’euros
50 magasins
30 marques
Prévision de croissance pour 2013 : entre 23 % et 27 %
Prix par pièce : entre 500 et 8 000 roubles ( entre12 et 200 euros)
Volume du marché russe de la lingerie : 3,8 milliards d’euros
13 thoughts on “Pourquoi Anatoliï Vassiliev a racheté une usine de lingerie en France et pourquoi il la revend
  1. PASCAL RENDU

    C’EST BIEN CETTE INCOMPETENCE POLITICO ADMINISTRATIVE FRANCAISE ,CREATRICE DE CHOMAGE DEPUIS 30 ANS ,QUI ME CONDUIT A ME PRESENTER AUX PRESIDENTIELLES FRANCAISES 2017.PASCAL RENDU MOSCOU

  2. claude

    “pauvre” Anatoli? Comment fait-on pour reconnaître un industriel russe sérieux d’un russe mafieux? L’image du russe comme l’image du français sont à revoir: le français fainéant , avec sa baguette de pain et son litre de rouge, et râleur et le russe mafieux et toujours une bouteille de vodka à portée de main. J’ai rencontré les deux types de russes les voyous( à fuir en courant ou à dénoncer et à bannir du circuit professionnel) et des gens sérieux en affaires et des gens formidables. Il y a des règles (à nos chers élus de les assouplir avec prudence pour rendre nos échanges intéressants) et nos us et coutumes que nous devons effectivement connaitre et respecter. Nos lois ne sont pas les mêmes: on parle de charges qui pèsent sur les entreprises et sur les salariés en plus on a une TVA à 19.8%. Mais les russes qui viennent vivre en France sont contents de trouver les indemnités de chômage, de l’assurance maladie, de la scolarité de leurs enfants, des congés payés… Pourquoi les meubles IKEA coûtent ils plus chers en Russie (30% environ)? Pourquoi le même fer à repasser coûte-il 4800 roubles en Russie et 2400 roubles soit 60 euros en France? Pourquoi les jeunes serveuses dans les bars en Russie sont elles payées 60 roubles/heure alors que le café coûte 200 roubles? En France 50 à 60 roubles le café(1,20 à 1,30 euros) et notre serveuse est payée 370 roubles de l’heure. Dans d’autre professions des personnes touchent 180 roubles de l’heure, mais le service coûte aussi cher qu’en France. Cherchez l’erreur! qui empoche la différence en Russie? Les français respectent ces”coutumes” et les russes font de même quand ils viennent en France. Le russe Anatoli n’a pas à critiquer le travailleur français et le français Maurice n’a pas à critiquer le travailleur russe. Les deux doivent gérer leur entreprise au mieux avec les lois ,les règles et les coutumes du pays sinon ils ferment la boutique.

  3. Millesia

    Cet article est symptomatique de la situation française et pas seulement dans le secteur de la lingerie, des cosmétiques et produits hauts de gamme en général.
    La France a besoin de se remettre en question et surtout de changer si elle veut revenir sur la scène mondiale !

  4. Serge Bies

    Ô combien je partage cet article !
    Comme je le dis souvent à mes amis Russes, la France est un beau pays, mais nous vivons sous une dictature administrative.
    Anatoli me fait un peu penser à ces Français qui voulaient faire des affaires en Pologne lors de la chute du communisme et qui ont laissé quelques plumes par manque de connaissance du pays. Il faut bien connaître les us et coutumes du pays et ce qui est très important, c’est “l’homme clé” celui qui vous ouvre les portes et en qui vous pouvez avoir confiance, tant en France qu’en Russie. Depuis 1995 je fréquente la Russie et grâce à ces “hommes clés” je n’ai jamais eu de problèmes, ni même pour recevoir les “business visas annuels” en moins d’une 1/2 heure au consulat Russe de Strasbourg. Par contre, le côté négatif est cette obligation de se faire enregistrer dans un commissariat de police après 3 jours ouvrables de résidence en Russie (en hôtel pas de problème mais résidant chez le particulier, quelle perte de temps!). Il existe tout de même en France, quelques structures sérieuses (il faut les connaître) qui aident les entrepreneurs étrangers à s’installer en France et je ne citerai que l’AGEME en ce qui concerne ma région Lorraine et département de Moselle.
    A votre service mon cher Anatoli, car la Lorraine possède également de belles industries textiles!

  5. Serge Bies sur Facebook

    Ô combien Anatolïi Vassiliev a raison lorsqu’il dit: “La France a perdu ses positions de leader sur le marché russe, ce qui m’attriste fortement. Il y a encore dix ans, la lingerie française se vendait à merveille ici, toutes les Russes la considéraient comme sans égale. Mais depuis, les Italiens sont passés devant. Les Français ne pouvaient même pas se mettre d’accord entre eux sur comment opérer sur le marché russe – les Italiens, eux, ont rapidement créé une union, fait adhérer les Russes… Ce qu’il y a, c’est que les entreprises françaises n’ont pas compris qu’on ne peut plus rester enfermé dans son Hexagone en attendant que quelqu’un veuille bien vous promouvoir à l’étranger.”

    1. Durand

      Eh oui, c’est cela la France, il n’y a rien a faire chez nous, tout fout le camp, par contre l’hospitalité des étrangers fainéants qui ne veulent que recevoir des aideś , la pas de problème. Je suis très triste pour ce russe, ceux sont des gens tell liements accueillants

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