Lors de votre première visite à Moscou, Monsieur le Président, vous allez certainement, entre l’aéroport et la résidence de Poutine, ne voir de la Russie que ce qu’elle voudra bien dévoiler en apparence et pour quelques heures : voitures de luxe et Lada vétustes, barres d’immeubles à faire froid dans le dos et quartier de ladite résidence, présomptueux et bien gardé.

Photo : Galina Kouznetsova
Alors, Monsieur le Président, ceci de vous à moi : je ne parle pas en ma qualité de journaliste, et vous n’êtes plus président. Je vous emmène, bras dessus, bras dessous, voir ce que vous aurez manqué.
Nous n’irons pas au café Pouchkine et je ne vous parlerai pas de la Révolution d’octobre. D’ailleurs, je ne m’appelle pas Nathalie.
Nous irons plutôt boire un kvas dans une vieille cantine et je vous parlerai, l’air de rien, de l’excellente qualité de la presse russe. De sa capacité à être critique sans scandale, sans raccourci intellectuel, dans la plus grande discrétion. Vous ne m’écouterez certainement que d’une oreille, abasourdi par le spectacle de ces deux types, la quarantaine et bien portants, en train de se descendre un litre de vodka comme on sirote un jus d’orange.
Puis nous traverserons la place Rouge, qui n’est jamais vide, et nous rejoindrons Kitaï Gorod, la vieille ville, que j’ai tant rêvée quartier chinois [Kitaï signifie « Chine » en russe, mais aussi « ancien », ndlr]. Je vous dirai : j’aimerais voir des Chinois. Mais nous ne verrons que des Tadjiks. Alors sans transition, je vous parlerai des Bouriates, au long de notre marche jusque loin vers la Loubianka, je vous ferai oublier le siège du KGB en vous narrant la culture de ce peuple sibérien, et leur merveilleuse cuisine. Dans le passage souterrain, vous verrez une babouchka qui vend des cornichons ou des chaussettes en laine, emmitouflée dans un vieux manteau décrépi : vous aurez un pincement au cœur – j’espère ! – et je resterai silencieuse pendant que vous lui donnerez de l’argent.
Nous prendrons le métro à Teatralnaya, et vous vous amuserez du bruit de manège émis par les portiques lorsque l’on tente de frauder. En bon touriste, vous vous émerveillerez de la profondeur du métropolitain. Nous irons dans les deux sens : je vous montrerai les stations Novokouznestskaya, puis Mayakovskaya – mes préférées. Je vous bassinerai de mes propos de gauchiste lorsque j’oserai la comparaison agaçante entre le « palais du peuple moscovite » et le métro parisien, dont tout le monde s’accorde à dire qu’il est dégueulasse. Vous ne direz rien, mais vous verrez vous-même : ici, ça brille.
Vous ne parlerez pas beaucoup de peur de dire une bêtise, car vous aurez conscience – déjà ! – du risque de ne lancer que des banalités sur ce pays qui vous paraîtra désormais étourdissant de diversité. La Russie, on la respecte mieux en silence. Arrivés à l’étang des Patriarches, je vous réciterai Le Maître et Marguerite. Vous aurez l’impression que je suis ivre – c’est ce que procure la lecture d’un roman russe : l’ivresse littéraire.
Nous remonterons la Malaya Bronnaya, et vous verrez qu’il n’y a pas que des grandes avenues dans cette jungle urbaine. Je ferai même semblant de me perdre dans les contre-allées pour rendre l’illusion presque authentique.
En passant devant la bibliothèque Lénine, vous n’oserez pas me demander qui représente cette statue avachie avec un pigeon sur la tête. J’en ferai donc mon secret de polichinelle.
Nous reprendrons le métro jusqu’au mont des Moineaux, puis nous remonterons la Moskova jusqu’au parc Gorki. Je vous parlerai du rêve soviétique, en pointant du doigt les immeubles staliniens et ceux de l’ère Khrouchtchev qui se succèdent et ne se ressemblent pas : les uns donnent envie d’y croire, s’élèvent vers le ciel dans une démesure toute dictatoriale tandis que les autres, confrontés au réel, tassés sur eux-mêmes, procurent pourtant une inexplicable impression de bien-être et de cocon douillet.
Nous nous quitterons là, au milieu du parc – non que vous serez pressé, mais moi, je n’habite pas loin. Vous irez à l’ambassade toute proche, un peu étonné. Vous n’aurez plus d’avis sur la Russie – vous aurez compris qu’on ne peut pas en avoir. Mais j’espère de tout cœur que vous l’aimerez déjà.


Pour app rendre a connaitre la Russie il faut une ame et les politicians etrangers en general et Americans en particular n’en n’ont pas
Alors?…..
Bien d;accord avec toi… les politiciens americains en place maintenant ont des gros problemes. heureusement le peuple se reveille tout doucement
Très bel article. Vous devriez proposer la visite au pseudo-éditorialiste du Courrier de Russie, ça lui ouvrira les yeux.
tres joli commentaire presque poetique … Dommage que cette offre s ‘adresse a un homme politique de dernier choix. but can we have a raincheck pour quelques politiciens americains qui aimeraient bien connaitre la Russie que vous venez de decrire car celle que l’on peint en Amerique a plutot un visage triste