La fin des marchroutkas

L’administration de la ville de Moscou a promis de faire disparaître de la ville toutes les marchroutkas d’ici deux à trois ans et de mettre en place un nouveau réseau de transports terrestres. Chaque itinéraire sera alors attribué sur concours : pour remporter un itinéraire, les sociétés devront obligatoirement être munies de minibus climatisés dotés de moteurs aux normes « Euro 5 », de fauteuils confortables et du système de navigation par satellite russe GLONASS. À l’occasion de cette annonce retentissante, le journal Moskovskye Novosti recueille le témoignage de trois conducteurs.

Vitali marchroutkaVitaliï, 45 ans, originaire de Moguilev [Biélorussie], 8 ans d’expérience, travaille sur l’itinéraire numéro 609.

Sur Moscou

« J’ai déménagé à Moscou il y a deux ans, après avoir travaillé six ans comme conducteur de marchroutka à Moguilev. Ici, je gagne deux fois en deux semaines ce que touchais là-bas en un mois. Je pense que Moscou a besoin de marchroutkas, car c’est une ville immense. »

Sur son travail

« On dit que les conducteurs de marchroutkas sont capables d’accomplir plusieurs tâches à la fois. C’est vrai, mais cela demande de l’entraînement. Les deux premières années, c’est difficile de conduire tout en comptant l’argent. D’autant qu’en Biélorussie, on doit en plus taper les tickets sur une caisse enregistreuse. »

Sur le plan

« Le soir, nous remettons la caisse à la société qui nous emploie. On doit faire une recette minimum de 4500 roubles [112 euros] par jour, c’est le plan. L’excédent va directement dans notre poche. Quand il y a peu de passagers et qu’on ne peut pas atteindre le chiffre, on complète avec notre propre argent. Si ça se répète, nous nous réunissons entre conducteurs et expliquons à la direction que nous ne pouvons plus atteindre le plan. Ils vérifient alors sur les vidéos le nombre de passagers de chaque marchroutka. Une caméra est installée dans chacune des voitures de la compagnie. »

Sur la musique en cabine

« J’écoute toujours de la variété russe dans la marchroutka, elle convient à tous les genres de passagers, et même, elle les calme. Souvent, les chansons ont un sens très profond. Personne ne s’en est jamais plaint en huit ans de service. Alors que si je diffusais ne serait-ce qu’un morceau de rap, un passager me demanderait de couper la musique dans la seconde. »

Sur les passagers

« J’essaie de ne pas me souvenir des passagers, je ne mémorise que ceux qui ne paient pas ou qui se plaignent. Un jour, j’ai pris cinq passagers à un arrêt alors qu’il ne me restait que trois places. Je ne l’ai pas fait pour l’argent, mais parce que les gens me faisaient de la peine à attendre comme ça dehors. Le lendemain, la direction m’a appelé pour me dire que quelqu’un s’était plaint. Désormais, si je vois qu’il y a plus de gens à un arrêt que de places dans ma marchroutka, je ne m’arrête plus.

À Moscou, les gens ne sont pas comme en Biélorussie, ils sont tendus. Certains passagers sautent dans la marchroutka et me hurlent dessus : « Pourquoi vous ne m’avez pas attendu ? » ou « Arrêtez-vous ici ! ». Or, le plus souvent, ils n’ont aucune raison de se plaindre. Sans compter ceux qui se prennent pour le parrain en personne et vous menace de faire appel à une connaissance bien placée. En Biélorussie, la mentalité est différente. »

Les marchroutkas

Les marchroutkas

Mekhrafrouz, 30 ans, originaire du Tadjikistan, 9 ans d’expérience, travaille sur l’itinéraire numéro 37.

Sur Moscou

« Vous savez, j’aime beaucoup la Russie. Au Tadjikistan, il y a du travail, mais les salaires sont trop bas pour couvrir toutes les dépenses de la famille. Là-bas, je ne gagne que 10 000 roubles par mois (250E) et le coût de la vie est très élevé.

J’aime beaucoup la langue russe, pour le moment je ne la parle pas très bien, mais je compte y remédier. Le russe est indispensable, puisque même dans d’autres pays d’Asie centrale comme le Tadjikistan, on le parle. »

Sur son travail

« Bien sûr, c’est un travail difficile. Tout le corps est sollicité : les yeux, le cerveau, les mains, les jambes. Par exemple, je ne téléphone jamais quand je suis au volant. »

Sur le plan

« Dans ma société, nous travaillons 16 heures par jour en deux roulements. L’essence est à nos frais. Je gagne entre 1500 et 1800 roubles par jour (35/45 euros). On reçoit aussi un salaire mensuel, assez bas : 3000 roubles (70 euros). L’été, il y a peu de travail, tous les étudiants partent en vacances. Pendant cette période, il est difficile d’atteindre le plan. »

Sur la musique en cabine

« Dans la marchroutka, j’écoute la radio « Romantika » – je l’aime beaucoup. »

Sur les passagers

« Sur mon itinéraire, je croise de nombreuses universités. Certains étudiants montent sans payer. Les adultes, jamais. »

Pavel marchroutkaPavel, 47 ans, originaire de Koursk, 5 ans d’expérience, travaille sur l’itinéraire numéro 76

Sur son travail

« J’ai commencé à travailler dans les marchroutkas quand j’habitais à Koursk. Là-bas, on nous autorisait à écouter de la musique, et le conducteur pouvait fumer dans la cabine, personne ne disait rien, alors qu’ici c’est interdit. Au début c’était difficile, mais maintenant je travaille sans même m’en apercevoir. L’homme est un animal qui s’habitue à tout. »

Sur la musique en cabine

« Dans les marchroutkas, on passe souvent de la variété. Il y avait un temps où la chanson russe valait la peine d’être écoutée. Aujourd’hui, je trouve les paroles faciles et les mélodies tièdes. »

Sur les passagers

« Dans les marchroutkas, les gens oublient toujours quelque chose en fonction des saisons. L’hiver, ils oublient leurs gants.

Il faut s’habituer aux passagers qui font du scandale. Il y a des gens qui déversent toute leur haine sur le conducteur. C’est parfois difficile de supporter tous les ordres qu’ils nous donnent. Ou au contraire, ceux qui ne parlent pas assez fort, tu dépasses leur arrêt et ils se vexent. Sans parler des gens qui claquent la porte. Je suis obligé de la faire réparer après. »

Beaucoup de gens ne payent pas. Dans ma marchroutka, j’ai 19 places assises et 8 places debout. En une seconde, je peux compter combien de personnes n’ont pas payé.

La criminalité touche aussi les marchroutkas. Il y a quelques années, ce n’était pas rare qu’un conducteur se fasse découper les poches de son gilet pour quelques roubles. »

Les marchroutkas sont des taxis collectifs privés mais suivant un itinéraire précis. Ces minibus, plus rapides que les bus, sont présents dans tous les pays de l’ex-Union soviétique. Ils ont une capacité de 10 à 20 places, mais aux heures de pointe, le conducteur fait souvent monter plus de passagers. Le paiement s’effectue au début du trajet – vous vous asseyez, vous faites passer votre argent jusqu’au conducteur et la monnaie vous revient par le même chemin, de mains en mains.

11 réflexions au sujet de « La fin des marchroutkas »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>