Champ sauvage

Crimée

Crimée

Au début, il vous semblera plus facile, évident de ne pas aimer la Russie. La neige est sale, on glisse, la nuit tombe vite et la lumière jaune des lampadaires, au lieu d’égayer, aggrave la mélancolie.

Même au cœur de la capitale, dans le plus hype des restaurants branchés, vous aurez toujours l’impression d’être au milieu d’un désert de glace, vous sentirez que la tempête de neige n’est jamais loin. Ici, rien n’apaise ni ne réconforte et, une fois retirés manteau et chapka dans la pièce bien chauffée d’un appartement russe, il faudra les remettre au bout de quelques heures, franchir le seuil dans l’autre sens et ré-affronter l’air mordant de la capitale qui sent l’essence et le métal. La détente, ici, ce n’est jamais pour longtemps : après le coup de chaleur arrive toujours la vague de froid. En arpentant son sol inégal, vous vous direz que la Russie est trop grande, trop peu aménagée, trop hostile à la vie « normale » : elle ne cessera de vous rappeler un hangar de bus ou une zone sinistrée tout droit sortie des films de Tarkovski.

Impossible, effectivement, d’aimer cet espace monotone, le même à chaque gare, à chaque aéroport. La Russie n’est belle que sur les cartes postales. La réalité, ce sont les rangées de barres HLM, les routes poussiéreuses – et une autre paire de chaussures bousillées ! –, les garages trempés, les usines monstrueuses, les villages abandonnés. Les Russes se fichent-ils à ce point de leur cadre de vie ? Pas vraiment. La raison de ce chaos ambiant est que, bien que sédentaires depuis des centaines d’années, les Russes restent liés par leurs racines nomades. Ils bâtissent leurs habitations comme les Mongols plantent leurs yourtes, juste le temps de se reposer entre deux révolutions, de reprendre haleine avant de tourner la page suivante de l’Histoire. En Russie, les isbas se laissent engloutir par la terre et les immeubles à quatre étages de l’ère khroutchévienne s’écroulent docilement sous les coups des excavateurs, laissant place à de nouveaux bâtiments. Combien de temps dureront-ils ?

Autant l’Europe est figée et astiquée, au point de ressembler à une maquette d’elle-même trônant dans un parc pour enfants aux environs de Bruxelles, autant la Russie est en mouvement et en reconstruction perpétuels. Elle se nettoie et se recrée, ne laissant intacts que ses églises et ses monastères, seuls gardiens de son passé tourmenté. Dans ce chantier gigantesque, les gens ont du mal à se poser, pousser des racines, cultiver un patrimoine, s’entourer d’une palissade, déclarer l’inviolabilité de leur domicile. Les Russes ne s’installent pas dans la vie, ils la réinventent. En permanence. Et ne vous laissez pas tromper par le lustre de leurs villas flambant neuves où les femmes dansent sur les tables et les hommes dorment dessous. Si l’on aime autant ce qui brille, c’est justement parce que l’on n’a aucune certitude que demain le vent ne changera pas, la météorite ne tombera pas, le monde ne s’arrêtera pas. Les Russes n’ont-ils pas confiance en leur avenir ? Ne se fient-ils pas assez au pouvoir ? Évidemment que non ! Et ce n’est pas parce que le pouvoir est ici plus mauvais qu’ailleurs – les rois de tous les coins du monde ne sont qu’incarnation des faiblesses des sujets. Les Russes, simplement, ne sont pas naïfs – ils ne croient qu’en eux-mêmes tout en sachant combien l’homme est mortel. Et, comme le précisait le grand Boulgakov, parfois brusquement.

En Russie, il n’y a pas de lois écrites, de cadres stricts, de portes bétonnées, de limites établies. Ici, les gens ne demandent pas de béquilles quand ils peuvent marcher sur leurs jambes, se passent d’intermédiaires s’ils peuvent se parler en face. Les Russes n’ont que peu d’estime pour le droit, la police et la propriété privée. Ils aiment en revanche la franchise, la force et le courage. En Russie, les gens n’ont pas de recettes de vie toutes faites : chaque génération doit inventer les siennes. Ici, pas de chemins tracés, parce que quand on trace un sentier parmi les congères, la neige le recouvre au bout de quelques heures – et tout est à refaire. Certains, lassés de remuer la pelle chaque jour, la plantent dans la neige et s’en vont vers des contrées plus clémentes. Mais il y a aussi quelques fous qui, au contraire, abandonnent les cieux d’azur qui les ont vu naître pour parcourir 650 km à cheval de Moscou à Saint-Pétersbourg, en février, sous des nuages de plomb. Et ceux-là, ils aiment vraiment la Russie.

6 réflexions au sujet de « Champ sauvage »

  1. Pierre Lavaud

    Ce que je ne comprends pas, c’est que les Russes continuent et plus que jamais à construire des barres d’immeubles hideuses dans toutes les banlieues. Pour les barres soviétiques, on peut les excuser, c’est l’histoire mais aujourd’hui je trouve cela désolant.

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  2. kira12

    Pourriez-vous m’expliquer en quoi une photo de Crimée (dont on sait qu’elle fait partie d’un tout autre Etat) convient le mieux pour illustrer un texte sur la Russie?

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  3. jumbofreddy

    “L’Europe astiquée, figée, qui ressemble à uen maquette dans un parc d’attraction”! excellente description! j’imagine donc que celle de la Russie est tout aussi pertinente! et cela parait autrement stimulant, énergique et dynamique!

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