France-Russie : franchir un nouveau cap

Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe, analyse les relations franco-russes à quelques jours de la première visite du président français en Russie.

Moscou, France-Russie Hollande

Moscou, la Place rouge

La visite du président François Hollande à Moscou, le 28 février, est naturellement l’occasion de s’interroger sur l’état et les perspectives des relations franco-russes. Traditionnellement bonnes au plan politique mais longtemps peu conformes au potentiel des deux pays s’agissant des échanges commerciaux, elles semblent se développer aujourd’hui selon le modèle inverse.

La France a en effet renforcé ses parts de marché en Russie, où la plupart de ses grands groupes sont désormais solidement implantés. Pour certains d’entre eux, comme la Société Générale, Renault ou Air Liquide, la Russie est un élément essentiel de leur stratégie de développement international. A l’inverse, incompréhensions et motifs d’irritation se sont accumulés ces derniers mois au plan politique. Outre le différend sur la Syrie, des dossiers périphériques – voire anecdotiques – ont alourdi le fond de l’air : opposition de la mairie de Paris au projet de construction du centre spirituel orthodoxe Quai Branly, refus de visa pour une universitaire française devant prendre ses fonctions à Moscou (et délais anormalement longs pour la délivrance de celui du nouveau consul général de France à Ekaterinbourg), affaire Depardieu.

Les renvois du ministre russe de la Défense, Anatoliï Serdioukov, en novembre 2012, et du président de KSK, Akhmed Bilalov, début février 2013, ont par ailleurs fait naître des doutes sur la pérennité de deux projets bilatéraux emblématiques de la présidence Medvedev – la construction en Russie de deux bâtiments de projection et de commandement de type « Mistral » et le projet de sites touristiques du Caucase Nord, auquel est associée la Caisse des dépôts et consignation.

Doit-on pour autant parler de « coup de froid » entre Paris et Moscou ? Sûrement pas. La nomination de Jean-Pierre Chevènement comme représentant spécial de la France pour la Russie a été bien accueillie au Kremlin. La position russe sur le Mali a été d’autant plus appréciée par l’Elysée que les épisodes libyen et syrien ne laissaient pas entrevoir un scénario constructif. L’heure n’est plus aux accolades chaleureuses ni aux tapes sur l’épaule des années Chirac-Sarkozy, mais au pragmatisme. Ce qui évitera les désillusions et permettra peut-être à François Hollande et Vladimir Poutine de consolider durablement le partenariat bilatéral.

Paris et Moscou ont de bonnes raisons d’envisager une relation plus ambitieuse

La France et la Russie peuvent-elles aller plus loin dans leur rapprochement et donner corps à leur « partenariat stratégique » ? Les obstacles à un tel scénario sont nombreux. Les plus sérieux sont sans doute l’absence de vision stratégique (constat valable aussi bien pour les élites russes que françaises) et des perceptions mutuelles guère en rapport avec la réalité (ce qui traduit au fond une méconnaissance du partenaire). Pourtant, Paris et Moscou ont de bonnes raisons d’envisager une relation plus ambitieuse. Anciens empires attachés à leur indépendance stratégique, à leur langue et à leur histoire, la France et la Russie ont été les grandes perdantes à la fin de la « Guerre froide ».

La mondialisation telle qu’elle s’opère depuis une quinzaine d’années remet en cause leur modèle traditionnel et affaiblit leur influence relative sur la scène internationale. Une analyse lucide devrait conduire les dirigeants français à considérer la Russie comme un partenaire de première importance. Alors que le redressement productif et la réindustrialisation constituent les priorités du gouvernement Ayrault, il n’est pas inutile de rappeler que la Russie est l’un des rares pays émergents où la France accroît ses parts de marché et exporte des produits à forte valeur technologique.

Les objections – prévisibles – sur la nature du régime Poutine ne sauraient être balayées d’un revers de la main, mais la vérité oblige à dire que les droits de l’homme (et de la femme) sont moins malmenés en Russie qu’en Inde, que les médias français présentent néanmoins systématiquement comme « la plus grande démocratie du monde ». Engagée dans un processus de modernisation aussi vital qu’incertain, confrontée à une situation stratégique inédite puisqu’étant entourée, pour la première fois de son histoire, par des ensembles géopolitiques plus puissants ou dynamiques qu’elle, la Russie devrait elle aussi réévaluer l’importance de sa relation avec la France.

Un véritable « partenariat stratégique » franco-russe, qui ne serait plus tourné contre l’Allemagne comme à la fin du XIXème siècle mais au contraire ouvert et précurseur d’une réunification du continent européen, comme le souhaitaient Mitterrand et Gorbatchev au début des années 1990, a tout son sens.

AUTEUR Arnaud Dubien dirige, depuis mars 2012, l’Observatoire franco-russe à Moscou. Diplômé de l’INALCO et de l’IEP de Paris, il a été, de 1999 à 2006, chercheur Russie-CEI à l’Institut de relations internationales et stratégiques. Il a ensuite dirigé plusieurs publications spécialisées sur l’espace post-soviétique, parmi lesquelles l’édition russe de la revue Foreign Policy et les lettres confidentielles Russia Intelligence et Ukraine Intelligence. Ces dernières années, Arnaud Dubien a par ailleurs travaillé comme consultant pour le Centre d’analyse et de prévision du ministère des affaires étrangères, ainsi que pour de grands groupes industriels français. Il est membre du Club Valdaï.
OBSERVATOIRE FRANCO-RUSSE Créé en mars 2012 à l’initiative du Conseil économique de la Chambre de Commerce et d’Industrie Franco-Russe (CCIFR), l’Observatoire a pour vocation de produire une expertise approfondie sur la Russie, ainsi que de promouvoir une meilleure connaissance des réalités françaises auprès des élites politiques et économiques russes. Il publie des notes thématiques et un rapport annuel sur la Russie. Il organise également des manifestations (colloques, séminaires, conférences de presse) à Paris, à Moscou et dans les régions russes. L’Observatoire franco-russe s’est doté d’un conseil scientifique réunissant une douzaine d’universitaires et d’experts (Jean Radvanyi, Marie-Pierre Rey, Isabelle Facon, Pierre Kopp, Alain Blum, Pascal Boniface, Sergueï Karaganov, Konstantin Simonov, Rouslan Poukhov, Fedor Loukianov, Evgueni Gavrilenkov, Sergueï Gouriev) qui participent activement à ses travaux.

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