Quelles sont les causes du changement de pouvoir au Daghestan ?

Les spéculations sur le départ du président du Daghestan ont donné lieu à un vrai thriller politique et ont alimenté les débats dans la république caucasienne. Les Daghestanais sont persuadés qu’un conflit d’intérêts entre des clans influents se cache derrière ce changement de pouvoir. Quoi qu’ils puissent penser, les faits sont bel et bien là : le 28 janvier 2013, Magomedsalam Magomedov a été destitué de ses fonctions par Vladimir Poutine et remplacé ad interim par Ramazan Abdoulatipov.

Magomedsalam Magomedov

Magomedsalam Magomedov

A qui revient la victoire ?

- C’est d’une lâcheté incroyable, a commenté un membre du gouvernement daghestanais sur la « démission » de Magomedsalam Magomedov.

La veille de sa destitution, il semblait pourtant que le président daghestanais garderait les rênes du pouvoir. Les premières rumeurs sur son départ sont apparues le 20 janvier, mais deux jours plus tard, Magomedov s’était envolé vers Moscou pour s’entretenir avec Vladimir Poutine. Dès son retour, son entourage s’était senti soulagé. Narimane Gadjiev, ministre des médias, avait d’ailleurs posté sur son compte Twitter : « Cela ne laisse présager qu’une chose : la victoire !!! », sous-entendant que Magomedov ne partirait nulle part. Ce week-end-là, c’est pourtant bien l’autre clan qui a crié la victoire.

Une source du gouvernement local a confié à l’hebdomadaire russe Rousskiï Reporter, sous le couvert de l’anonymat, qu’aucune raison évidente n’expliquait la démission de Magomedov :

- Nombreux pensent qu’un conflit entre Magomedov et les forces de l’ordre a provoqué son renvoi, car il empêchait les troupes daghestanaises de travailler à plein régime. Personnellement, j’ai une autre explication. Je pense que Magomedov a signé la fin de sa carrière en ne tenant pas les promesses faites à l’oligarque Souleïman Kerimov, un éminent investisseur au Daghestan.

Qu’est-ce que Kerimov a à voir là-dedans ?

Pourtant au Daghestan, il semblerait que rares sont les fonctionnaires locaux prêts à confirmer officiellement que Souleïman Kerimov est responsable du licenciement de Magomedov. Cet oligarque, membre du parti libéral démocrate au Conseil de la Fédération, aurait soi-disant eu des vues sur l’aéroport et le port maritime de Makhatchkala, capitale du Daghestan. Magomedov lui aurait fait des promesses qu’il n’aurait pas tenues, ce qui a amené l’oligarque, qui avait appuyé sa candidature à la présidentielle, à provoquer sa destitution.

- Le président du Daghestan doit être indépendant et ne doit obéir qu’aux ordres du Kremlin, a précisé Saïguidpacha Oumakhanov, considéré comme l’adversaire numéro 1 de Magomedov, à Rousskiï Reporter. Il ne peut pas être le pantin des oligarques. Si un chien a cinq maîtres et que ceux-ci lui lancent un bâton, la pauvre bête ne saura où donner de la tête. Au début, les oligarques jouaient aux investisseurs désireux de redresser l’économie du Daghestan. En fait, ils ne font que réduire les habitants à l’esclavage. Qu’y a-t-il à piller au Daghestan ? Hormis les exploitations agricoles, la république compte aussi un aéroport, un port et des biens immobiliers. Nous aimerions voir apparaître de nouvelles offres d’emploi pour que quelque chose de bien soit enfin fait pour les Daghestanais.

Ramazan Abdoulatipov

Ramazan Abdoulatipov

Une source du gouvernement local, refusant de décliner son identité, a expliqué que, devinant les intentions de Kerimov, Magomedov aurait à son tour sollicité l’aide de deux oligarques moscovites d’origine daghestanaise. Dès que Kerimov l’a découvert, celui-ci aurait fait appel à toutes ses connaissances au Kremlin dans le but de destituer Magomedsalam Magomedov.

A l’heure actuelle, le départ du président n’est plus le seul sujet de conversation au Daghestan. Les rumeurs racontent déjà que le président par intérim Ramazan Abdoulatipov, prétendument étranger à tout clan, aurait l’intention de nommer au siège présidentiel Khizri Chikhsaidov, premier ministre sous Magomedali Magomedov, le père de Magomedsalam. De leur côté, les experts ne prévoient aucun changement sous un Abdoulatipov qui ne touchera pas au système des clans.

Qu’en pensent les Avars ?

La destinée incertaine de Magomedov a suscité de toutes parts des réactions diverses. Le 22 janvier, alors que ce dernier se trouvait à Moscou, des fonctionnaires daghestanais ont occupé la place qui accueille le bâtiment du gouvernement local à Makhatchkala, la capitale du Daghestan, toute la matinée. On aurait pu croire qu’ils souhaitaient témoigner leur soutien au président toujours en fonction, mais maintenant que Ramazan Abdoulatipov a pris le relai, il semblerait plutôt qu’ils cherchaient seulement à savoir comment cette histoire allait bien pouvoir se terminer.

Ce jour-là, des Avars, représentants de la principale ethnie du Daghestan, se sont secrètement réunis dans le complexe sportif de Khassaviourt. Le maire de cette ville, qui n’est autre que Saïguidpacha Oumakhanov, aurait déclaré que seul un Avar pouvait diriger la république daghestanaise. Or, Magomedsalam Magomedov est un membre de l’ethnie darguine.

- A la base, cet évènement n’était pas d’ordre politique, a affirmé Mogomad Bissavaliev, le rédacteur en chef du journal avarien Millat. Nous avions prévu d’organiser une rencontre culturelle de l’intelligentsia avarienne. La rumeur a colporté que Saïguidpacha appelait les Avariens à se réunir, ce qui a rameuté une foule incroyable au vu du contexte politique. Pris de court, nous avons dû adapter l’ordre du jour. Nous n’avions nullement l’intention de parler politique, mais cette question intéressait tout le monde. Nous en avons conclu que le temps était venu de soutenir le meilleur des prétendants à la présidence.  A ce moment-là, la nomination d’Abdoulatipov n’était pas encore d’actualité.

Souleïman Kerimov

Souleïman Kerimov

Lui ne voit rien de lâche dans le départ du président. Il trouve au contraire que cette décision tombe à pic.

- La situation est hors de contrôle, a-t-il expliqué. Regardez autour de vous. Said Tchirkeïskiï, cheik et chef spirituel musulman, ainsi que Magomed Magomedov, juge de la Cour suprême, sont morts. Cela ne vous suffit pas ? Les autorités ne peuvent pas assurer la sécurité des hauts-fonctionnaires et encore moins celle des citoyens. J’ai moi-même un jour été la cible de menaces. Je me suis tourné vers le Service fédéral de sécurité où l’on m’a répondu que tout le monde pouvait se faire tuer dans la rue et qu’ils n’avaient pas le temps de s’occuper de moi, simple rédacteur d’un journal national. Les meurtres politiques résultent de la lutte des clans et non pas de différends entre les courants religieux. Abdoulatipov parviendra peut-être à démanteler ce système… Tout dépendra du pouvoir que lui confère le Kremlin. S’il fait valoir les intérêts des oligarques moscovites, nous hériterons d’une copie conforme de Magomedsalam.

Une jeune fille portée disparue

Il y a quelques jours, un autre évènement a davantage bouleversé les Daghestanais. Badi Mirzabekova a disparu le 23 janvier alors qu’elle travaillait dans un magasin islamique. Nul ne sait s’il s’agit d’un enlèvement ou d’une fugue. Dans le doute, la famille de la jeune fille a déjà lancé un avis de recherche. Cette disparition a capté l’attention, car les caméras de surveillance l’ont repérée trois jours plus tard à la gare, vêtue d’un hidjab et transportant un étui de contrebasse. Accompagnée d’un homme âgé dont la famille ignore l’identité, elle s’est procuré un ticket de train à destination de Moscou. Les journalistes daghestanais transmettent depuis le plus d’informations possible aux médias fédéraux, de crainte qu’elle n’ait des visées terroristes.

Bien entendu, ces deux évènements ne sont pas liés. Mais les opposants de Magomedsalam Magomedov soulignent que la disparition de cette jeune fille est une conséquence supplémentaire de la présidence chaotique de Magomedov.

Photo : pravozashita05.ru

Photo : pravozashita05.ru

A la question « Magomedov n‘a-t-il donc rien fait de bien durant son règne ? », le maire a répondu : « Il a peut-être essayé. Je n’en sais rien. C’est un gars intelligent, mais les personnes qui se prenaient pour ses maîtres ont limité son champ d’action »

Le problème de cette république, c’est que les partisans de Magomedov, prêts à louanger publiquement leur leader la semaine dernière encore, sont aujourd’hui incapables de citer ne fût-ce qu’un seul de ses mérites.

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