Jean-Luc Pipon : « La Russie est l’un de rares endroits du monde qui n’est pas encore défriché »

A l’occasion de ses 10 ans, Le Courrier de Russie propose aux lecteurs d’en apprendre un peu plus sur l’un de ses fondateurs, Jean-Luc Pipon. Arrivé en Russie en 1995, il est aujourd’hui directeur juridique de Sberbank CIB. Jean-Luc est aussi associé avec Emmanuel Quidet, actuel président de la Chambre de Commerce et d’Industrie Franco-Russe, de Novy Vek Media – qui édite Le Courrier de Russie, et pour lequel il rédige un éditorial de choc. Rencontre.

Jean-Luc Pipon et sa femme Laurence

Le Courrier de Russie : C’était quand, votre première venue en Russie ?

Jean-Luc Pipon : En 1992. J’étais venu voir un ami stagiaire de l’ENA à l’ambassade de France. Auparavant, je n’avais aucun lien avec la Russie, sinon, comme tout Français ayant fait son service militaire, d’être un anti-communiste primaire et d’imaginer des spetsnatz à tous les coins de rue ! Cependant en 1986, alors que je finissais mes études de droit à Paris, j’avais eu la chance de côtoyer une jeune étudiante d’origine arménienne et je m’étais vite rendu compte que les Russes étaient des gens comme nous – avec deux bras et deux jambes.

LCDR : Quelles ont été vos premières impressions ?

J-L. P. : La première visite sur la Place Rouge a été un choc, et au-delà, la ville toute entière m’est apparue grande, spacieuse, vivante et pleine d’énergie. Bien sûr, la situation n’était pas reluisante. Le chauffeur de taxi tadjik que je louais à la journée me coûtait quatre dollars. Face au Métropole, un vieux monsieur vendait trois poissons séchés qu’il tenait comme on tient des roses. Dans chaque quartier, au pied d’un immeuble à même le trottoir, de vieilles babouchkas vendaient babioles, meubles et livres. Ailleurs, c’était des hommes plus jeunes qui vendaient robinets ou carburateurs de Jigouli.

LCDR : Que faisiez-vous alors ?

J-L. P. : Je suis un pur juriste de formation ! D’origine normande, je rêvais à l’origine d’être avocat généraliste et de défendre la veuve et l’orphelin. Mais les choses sont ainsi faites que je me suis spécialisé en droit des affaires et en fiscalité. J’ai commencé ma carrière dans un cabinet d’avocats britannique. Mais je me suis vite rendu compte que je faisais partie des indigènes du cabinet, un Français local parmi des Anglais organisant le monde… N’imaginant pas passer ma vie entre un bureau climatisé boulevard de la Madeleine et des négociations parfois intenses sur toute la France et même en Afrique, je me suis mis à rêver de vrais espaces. Ayant noté lors de ma première visite à Moscou en 1992 qu’on trouvait plus de dictionnaires français-russe que de dictionnaires anglais-russe sur les trottoirs de la capitale, j’ai demandé à mon cabinet qui venait d’ouvrir un bureau à Moscou de m’y envoyer. Pendant trois ans, à chaque revue annuelle, j’ai essuyé un refus. Cela dit, en juin 1995, un chasseur de tête m’a contacté pour diriger un cabinet d’avocats français à Moscou. J’étais en poste dès novembre 1995.

LCDR : Et alors, ça a donné quoi ?

J-L. P. : Je me suis assez vite rendu compte qu’en dehors du beurre, des alcools ou des bâtons de rouge à lèvres, les Français étaient déjà distancés. Malgré tout, il y avait de grands succès comme Europa Plus, la radio créée et dirigée alors par Georges Polinski, ou la forte implantation de la Société Générale grâce à Michel Pehririn et, plus tard, Michel Bricout. En un mot, j’ai eu de la chance, car pendant dix ans, les Français n’ont eu de cesse de rattraper leur retard. Ainsi j’ai pu accompagner nombre de grands noms français, comme Aérospatiale, Renault, Michelin ou Auchan dans leur implantation en Russie. C’est à cette époque qu’avec Louis-André Kreis (alors ministre conseiller aux affaires économiques à l’ambassade de France) et malheureusement disparu, Emmanuel Quidet et une douzaine d’autres Français très actifs en Russie, nous avons créé le Club France, devenu Chambre de Commerce et d’Industrie Française en Russie, qui a fêté ses 15 ans cette année.

LCDR : Et le journal ?

J-L. P. : Côté journalistes, c’était toujours le black-out en France. On parlait sans cesse des oligarques, d’Eltsine, de sa secrétaire et de son addiction pour la vodka. Rien d’autre. Emmanuel Quidet et moi-même avons voulu montrer qu’il se passait plein de choses ici, tout en assurant à la communauté française présente en Russie qu’elle ne rêvait pas.

LCDR : Quand avez-vous commencé votre travail actuel ?

J-L. P. : Après douze ans à la tête de CMS Bureau Francis Lefebvre, j’avais l’impression d’être devenu incontournable, sinon indispensable – ce n’est pas ma conception de la vie, de la réussite, alors je me suis envolé vers d’autres cieux. Le monde russe ! Début 2008, j’ai rejoint Troïka Dialog, alors première banque d’investissement indépendante en Russie, comme directeur juridique.

LCDR : Et ?

J-L. P. : En août 2008, la crise est passée par là. La Russie est binaire : elle prend les chocs de plein fouet, ce qui fait qu’elle a connu la crise avant l’Europe, et en sortira probablement avant également. Tout ici est toujours noir ou blanc, il n’y a pas de consensus. Aujourd’hui, cela se traduit par le fait que je suis employé de la plus grande banque de Russie1 [Sberbank, très majoritairement détenue par l’Etat russe, ndlr]. L’Etat a repris le contrôle de beaucoup de secteurs.

LCDR : D’après vous, est-ce une bonne chose ?

J-L. P. : On peut voir la reprise en mains de l’Etat comme une forme de totalitarisme. Mais à vrai dire, je n’en suis pas si sûr. Dans le contexte actuel, il y a deux possibilités : soit on considère que dans l’adversité, il faut aller à l’essentiel, et donc privilégier la survie du pilote ; soit on essaye comme en Europe que tous survivent, même les plus faibles, au risque que tous périssent. Russie Unie essaie de sauver le pilote et pense, par là-même, sauver la Russie. En Europe, qui sait où est le pilote ? Je n’ai pas d’avis sur la Russie, mais je pense que contrairement à l’Europe, dont la fracture ne fait que s’amplifier, elle est sur la bonne route, en tous cas en ce qui concerne la méthode. Après, il faut laisser à chacun le soin de sonder le cœur des dirigeants !

LCDR : Qu’est-ce que la Russie vous a appris ?

J-L. P. : Je suis un immigré. J’ai donc appris à ne compter que sur moi-même. Vis-à-vis de la France aussi, je suis beaucoup plus à l’aise car j’ai l’impression d’avoir échappé au système. Le système français me fait l’effet d’un couvercle : on se dit j’aimerais bien faire ci ou ça, mais je ne peux pas… Moi, j’ai un plan B, ma feuille blanche en Russie, où tout reste à écrire.

LCDR : Qu’est-ce qui a été plus difficile ?

J-L. P. : De ne pas perdre la tête. Par rapport à nous-mêmes, par rapport à nos valeurs. L’argent peut par exemple être très facile. A une époque, l’étranger était vraiment considéré comme un roi ici. Ce n’est plus le cas… D’une manière ou d’une autre, comme le disait un ami, la Russie te donne tout et te reprend tout un jour. La question est de savoir partir à temps !

LCDR : Vous êtes là depuis 18 ans

J-L. P. : Le problème de la Russie, c’est qu’on y reste assez longtemps ! Quand on vient ici en expatriation, généralement elle dure le double de ce qu’on avait prévu au départ. Au bout d’un moment, on n’a plus de modèle : on n’est ni Français, ni Russe. Et lorsque l’on se retrouve ainsi sans guide, on espère ne pas se tromper. Je suis venu ici pour apporter la démocratie, un monde moderne, une certaine solidarité… En 20 ans, les progrès ont été considérables. Dans le même temps, j’ai l’impression que les chemins se sont croisés et que la France s’est effondrée, qu’elle est en situation d’implosion. Peut-être est-ce le moment de rentrer en France pour y créer quelque chose ?

LCDR : Qu’est-ce qui manque encore à la Russie ?

J-L. P. : C’est un pays qui a été complètement désabusé malgré une très bonne base de départ – à la fois intellectuelle, philosophique et religieuse. Mais il n’y a pas eu de « maturation sociale », la classe moyenne n’a pas de repères en termes de développement économique, de libertés individuelles, de foyer familial. Vous savez, pour que tout aille bien, il faut souvent que les hommes aiment les femmes et inversement.

LCDR : Et ?

J-L. P. : Et ici, 75% des jeunes femmes divorcent après 3 ans de mariage. Cela n’a aucun sens, on ne construit pas une société comme ça. Mais finalement, est-ce que ça ne manque pas à la France aussi ?

LCDR : Comment parlez-vous de la Russie à ceux qui ne la connaissent pas ?

J-L. P. : C’est une cocotte-minute, sans couvercle et avec un fond percé. A tort ou à raison, la Russie d’aujourd’hui est l’un de rares endroits du monde qui n’est pas encore défriché. Et ça donne aux gens, même aux Russes, un tempérament de conquérant. D’un autre côté, la Russie est trop grande pour y établir une certaine « normalité » et nous finissons donc tous par avoir une certaine humilité face à elle. Lorsque l’humilité sera le pire des maux de l’humanité, je crois que tout ira beaucoup mieux.

1 Troïka Dialog a été rachetée par Sberbank en mai 2012

4 thoughts on “Jean-Luc Pipon : « La Russie est l’un de rares endroits du monde qui n’est pas encore défriché »
  1. Fabienne Alliot

    Merci Jean-Luc pour cette évocation qui m’a ramenée quelques 15 ans en arrière, avec ces souvenirs d’une Russie au visage chaque matin différent, un pays attachant et pourtant si brusque et si brut au quotidien… on sent comme une nostalgie … mais est-ce vraiment cela ? je pense que les Russes, même sans repères, finiront par se trouver, forts de leur curiosité, de leur “jeunesse” et des ponts qu’ils auront su construire. Cela prendra sûrement encore beaucoup de temps mais c’est à ce prix que la société se construira vraiment.

  2. niko

    La Russie pas défrichée ?

    Très bien ! laissez la comme ça .. lorsque je vois comment sont les pays européens, les USA … gouvernés par le politiquement correct l’irrespect et la médiocrité pour mieux manipuler les masses …

    Je préfère 1.000 fois la russie

  3. Michel

    Je retiens cette phrase en fin d’article,elle contredit ce que Vincent à déduit de l’homme.

    “A tort ou à raison, la Russie d’aujourd’hui est l’un de rares endroits du monde qui n’est pas encore défriché. Et ça donne aux gens, même aux Russes, un tempérament de conquérant. D’un autre côté, la Russie est trop grande pour y établir une certaine « normalité » et nous finissons donc tous par avoir une certaine humilité face à elle. Lorsque l’humilité sera le pire des maux de l’humanité, je crois que tout ira beaucoup mieux.”

    Phrase en fin d’article, j’ai l’espoir qu’il reste humble ce Monsieur face à l’immensité de l’ouvrage, le défrichement des mentalités.

  4. Vincent

    ” Je suis venu ici pour apporter la démocratie, un monde moderne, une certaine solidarité”
    ” je rêvais à l’origine d’être avocat généraliste et de défendre la veuve et l’orphelin. Mais les choses sont ainsi faites que je me suis spécialisé en droit des affaires et en fiscalité ”
    ” je suis employé de la plus grande banque de Russie”….

    3 citations, tout est dit….

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