Rybinsk : de l’exil à la prison

Quand, en 1947, Staline lance aux émigrés russes un appel à revenir en URSS, la famille Buber ne réfléchit pas longtemps. Les parents et leurs deux enfants quittent les bords de la Garonne où ils vivent depuis 18 ans et prennent le train pour Minsk. Au moment du départ, Stanislas, le fils, a 17 ans. Il ne pourra revoir la France que 50 ans plus tard, contraint de passer toute sa vie à Rybinsk, ville industrielle sur les bords de la Volga. Rencontre dans les locaux de la nouvelle Alliance française de Rybinsk, où le vieil homme, âgé de 81 ans, se laisse aller à raconter un exil interminable dans une langue qui semble le maintenir en vie.

Stanislas Buber. Crédits photographiques : Nina Fasciaux.

Biélorussie, la terre promise

Évoquer ses souvenirs avec force détails est un exercice que Stanislas Buber pratique, pour lui ou à voix haute, depuis plus de 60 ans. Pour ne pas oublier, il les couche même sur le papier. Il remplit des cahiers entiers, il me les a apportés – « vous en ferez bon usage » –, de ces feuilles noircies d’encre dans un français qu’il espère impeccable mais qui ne l’est plus, entrecoupé de vot et de potom [« voilà » et « ensuite », ndlr], de ces phrases décousues censées raconter sa souffrance d’une vie en URSS.

Arrivés en France en 1929, les parents de Stanislas débarquaient de Pologne, pays natal de sa mère et où son père, biélorusse, était venu chercher du travail. Ils s’installent à Lortet, en Haute-Garonne, où Stanislas naît en 1931, suivi de sa sœur Hélène en 1934. La famille est épaulée par Camille Pujol, le maire du village, qui les héberge. Les parents travaillent dur, les enfants vont à l’école. Pendant la guerre, leur protecteur les sauve des nazis. Mais après la victoire soviétique, le père de Stanislas ne résiste pas à l’appel de Staline : plus par amour de la terre que par conviction politique, il cherche à retourner en Biélorussie, patrie pour laquelle il est prêt à sacrifier sa vie et celle de sa famille en France.

Ils partent le 1er septembre 1947. Seulement, les Soviétiques ont d’autres plans pour la famille Buber, et le train roule jusqu’à Iaroslav, avant un transfert qui les mènera finalement à Rybinsk, d’où ils n’auront plus la permission de sortir.

La ville d’alors, dont le nom était tenu secret et l’accès fermé aux étrangers, était un puissant complexe militaro-industriel. Effrayé d’abord par son ignorance de la langue russe, Stanislas confie avoir été ensuite plus angoissé encore par le froid qui les attendait : « On nous a donné dans un premier temps une chambre de 17 mètres carrés, avec un four mais sans bois de chauffage. Les murs et le plafond étaient couverts d’une grosse couche de givre, rapporte-t-il dans ses carnets. Nos voisins se détournaient de nous avec un grand mépris. (…) Pourquoi nous faire venir en Russie si personne n’avait confiance en nous ? ».

Après avoir essuyé les refus de plusieurs employeurs parce qu’il était étranger, le père de Stanislas trouve finalement une place de forgeron et fait entrer son fils comme apprenti menuisier. « On mangeait du pain et de l’eau, je me suis très vite affaibli », confie le vieil homme. Lorsqu’après un malaise, Stanislas se fait porter absent au travail, il perd sa place : « À l’époque, on pouvait avoir une retenue de salaire de 25% pour un retard de 10 minutes », se plaint-il. Son père, dans un accès de courage, écrit à Moscou et dénonce le traitement infligé à son fils : « Si mon père n’avait pas été là, je me serais suicidé. J’étais déprimé, je ne voulais pas de cette vie-là », se souvient le vieil homme à mes côtés.

Travailleur émérite de l’Union soviétique

Les autorités répondent finalement par un dédommagement de 800 roubles et, pour Stanislas, un poste sur le chantier naval de Rybinsk à la clé : « Et voilà, le 25 février 1948, je franchis pour la première fois le seuil de l’atelier mécanique de l’usine de construction de bateaux, où j’ai travaillé pendant plus de 47 ans », écrit l’homme dans ses mémoires.

Après des débuts difficiles à l’usine que Stanislas résume ainsi :« On me traitait d’espion, je ne parlais pas russe, je n’aimais pas la politique et en plus je ne voulais pas boire »,
le jeune homme rencontre son nouveau chaperon, le chef d’atelier. Celui-ci le prend sous son aile et le forme au métier de traceur : « J’ai aimé deux choses ici : mon travail et mes enfants », admet Stanislas, père de deux filles âgées aujourd’hui de 50 et 54 ans. Il me montre alors d’autres cahiers, contenant des figures géométriques, des calculs, le labeur de toute une vie. Il désigne du doigt de vieux chiffres, des opérations, il en est fier : pour le système collectif, Stanislas estime avoir donné plus que les « camarades », plus que les Russes, travaillant sans relâche.

Incroyablement doué en calcul mental et pour le traçage, il est récompensé pour son acharnement à la tâche par la patrie de l’avenir radieux : son nom est affiché à l’entrée des chantiers navals, il est promu « travailleur de haute qualité », obtient des médailles et un appartement sur les rives de la Volga, où loge désormais son petit-fils.

« Moi, je vis avec ma fille, précise-t-il. Avec 15 000 roubles par mois [375 euros, ndlr], c’est correct, n’est-ce pas ? J’ai une bonne retraite, à cause du mérite, vous savez ».

Stanislas est veuf, d’un veuvage un peu honteux qu’il résume, à la russe, par une pichenette dans le cou – ivrognerie. « Ma femme tenait ça de sa mère », regrette-t-il, courbant le dos.
Outre sa vie professionnelle et familiale, Stanislas semble avoir trouvé refuge dans la langue française : durant toutes ces années d’exil forcé, il apprend par cœur les classiques de la littérature française disponibles à la bibliothèque Friedrich-Engels de Rysbinsk, et s’essaie à la traduction. Le tout figure dans la pile de cahiers qu’il trimballe précieusement dans un sac plastique : pour ne pas oublier la langue du pays qu’il chérit tant, il gribouille des pages entières de textes retranscrits en français. Tout n’est pas littéraire, le vocabulaire est varié, tantôt lyrique et tantôt anodin. Il les numérote, s’accroche aux lettres autant qu’aux chiffres, arabes ou romains : « 5 – Sénèque, Montesquieu et Kant, 4 – Récits sur les répressions staliniennes ; VI – Articles du Moskovsky Komsomolets… », peut-on lire sur les premières pages des cahiers qu’il me tend.

Une vie à espérer les Pyrénées

Stanislas a attendu pour écrire ses mémoires. Attendu que ce ne soit plus suspect : son père, qui se pensait surveillé de près, l’avait mis en garde contre l’écriture en Union soviétique.

Aujourd’hui, le vieil homme ne veut plus s’arrêter : « Je peux écrire encore, dit-il. Les lirez-vous, si je vous envoie mes cahiers à Moscou ? » Plusieurs pages commencent de la même manière, les récits sont entrecoupés de traductions. Stanislas évoque ses souvenirs, sa vieillesse, son travail, ses souffrances, sa colère.

« Assez souvent maintenant – pendant mes années de vieillesse –, j’ai le temps de revivre toute ma vie passée, et particulièrement les différences entre la vie en France et en Russie », couche Stanislas dans un de ses carnets, d’une écriture maladroite et penchée.

Le vieil homme idéalise la douce France, « une terre où tout est paisible, bien aménagé, et où les gens ont la main sur le cœur » mais qu’il a quittée trop tôt, pour ne la retrouver que 50 ans plus tard, et encore.

À la chute de l’URSS, Stanislas cherche en effet à donner signe de vie à la France qui l’a vu naître et envoie une lettre à la mairie de Lortet pour raconter son histoire. Deux ans plus tard, ses amis d’enfance l’invitent dans les Pyrénées, à leurs frais, pour quelques semaines. En repartant, il laisse une cassette avec un extrait de la musique de sa fille, elle est joueuse de dombra dans l’orchestre Spartak de Rybinsk. Ce geste, sans qu’il s’en doute alors, permet à Stanislas de repartir l’année suivante pour une tournée avec des musiciens russes organisée par l’une de ses anciennes connaissances, sa fille Marina est du voyage.

Stanislas sert d’interprète et est fier de pouvoir utiliser la langue qu’il s’est évertué à ne pas oublier : « Je n’ai pas de mots pour parler de la France. J’étais incroyablement heureux d’être là, de revoir les gens et la terre que j’avais quittés. Mais surtout, j’étais fier de pouvoir parler le français à nouveau », raconte-t-il, la gorge serrée.

Plusieurs fois par la suite, Stanislas a demandé à recouvrer la nationalité française, abandonnée de force en recevant un passeport soviétique : « Le consul que j’ai rencontré à l’époque était impressionné par mon français. Il a dit à ses collègues : Messieurs, cet homme est certainement plus français que nous tous ! se souvient le vieil homme, avant de conclure : Finalement, je ne suis jamais redevenu français. Mon certificat de naissance n’a pas suffi, car mes parents étaient eux-mêmes des immigrés ».

La France qu’il avait attendue toute sa vie s’est ainsi refusée à lui. Mais Stanislas a tout de même moins de rancune pour elle que pour la Russie, et continuera jusqu’à la fin de fréquenter l’Alliance française de Rybinsk, afin de pratiquer la langue, de faire circuler ses mémoires, et de s’assurer qu’il n’a pas oublié comment s’exprimer correctement.

Ses filles, le français, elles ne le parlent pas. Stanislas l’a gardé pour lui, exclusivement, comme un trésor.

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7 thoughts on “Rybinsk : de l’exil à la prison
  1. Stéphane Boulet

    Si recouvrir la nationalité française lui a malheureusement été refusé, cet homme mériterait d’être fait citoyen d’honneur de la commune de Lortet

  2. Harold

    oui, très émouvant. Il est diificile pour moide comprendre comment des centaines de milliers de personnes ont pu se faire berner à ce point par Staline dans les années 30-40 et rentrer en Union Soviétique.

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