Les énergies renouvelables russes aux portes de l’Europe

Le Centre financier international (IFC) a suggéré à la Russie d’alimenter l’Europe en énergies renouvelables dans le cadre du projet « Rustek ». Comment cela serait-il concrètement envisageable ? Analyse du quotidien russe Vedomosti.

L’idée consiste à produire de l’énergie propre dans le district fédéral du Nord-Ouest de la Russie pour la vendre ensuite à des pays de l’Union européenne, tels que la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas.

Le projet inclut entre autres la construction d’éoliennes dans les oblasts de Mourmansk et d’Arkhangelsk. Ce choix se justifie par la minime quantité d’éoliennes dans ces régions qui jouissent pourtant d’un coefficient de puissance éolienne [soit l’intensité du vent en tant qu’énergie renouvelable, ndt] à hauteur de 40%, contre une moyenne de 20% en Allemagne. De plus, vu que la densité de population sur ces territoires est relativement basse, cela ne devrait pas poser problème de trouver des zones propices à l’implantation de parcs éoliens sans que cela nuise à la quiétude des autochtones.

Patrick Willems, à la tête du programme du développement des énergies vertes en Russie, propose également de mettre en exploitation des centrales hydrauliques : l’étude menée par TACIS [programme qui a pour objectif d’encourager les conditions favorables à l’économie de marché et de renforcer la démocratie entre l’UE et la Russie, ndt] a démontré que le potentiel de l’énergie hydraulique et éolienne du district s’élève annuellement à 16,2 milliards de kWh.

La région serait même adaptée à l’installation de générateurs d’énergie biomasse [à partir des déchets organiques, ndt] et biogaz [à partir du gaz libéré par les matières organiques, ndt]. Selon l’Agence internationale de l’énergie, l’industrie forestière d’Arkhangelsk accumule plus de 30 millions de mètres cubes de déchets, qui génèreraient 60 milliards de kWh d’énergie. A titre de comparaison, le premier producteur d’électricité russe, Mosenergo, a  enregistré en 2011 un rendement de 64,6 milliards de kWh tout au plus.

Avantages

De prime abord, les Etats européens ne rechigneraient pas à investir dans la construction de centrales vertes, puisque les pays-membres de l’Union doivent augmenter de 20% la part des énergies renouvelables dans leur consommation énergétique d’ici à 2020. Toutefois, le potentiel naturel de certains Etats les empêche d’exploiter davantage les sources d’énergie renouvelable. Il leur serait donc avantageux de se lancer dans des projets intergouvernementaux, tels que Rustek, afin de remplir les exigences d’écoconception.

De plus, il est fort probable que les pays européens salueront une telle collaboration, car selon eux même le projet Desertec, qui envisage de fournir l’Europe en électricité depuis le nord de l’Afrique, est rentable. S’ils acceptent l’énergie solaire africaine, pourquoi refuseraient-ils l’énergie éolienne russe ? Cette dernière solution est d’ailleurs beaucoup plus économique : le prix de revient des éoliennes varie entre 5 et 9 c€/kWh (centimes d’€ par kWh), tandis que celui des panneaux solaires grimpe jusqu’à 17,9 c€/kWh.

La Russie, quant à elle, se verra offrir la possibilité de développer ses sources d’énergie renouvelable sans courir le risque de faire flamber le prix de l’électricité pour les consommateurs. Ce projet créera de l’emploi, stimulera les innovations et facilitera l’ouverture de nouveaux marchés d’exportation.

Rentabilité

« Rustek pourrait s’avérer déficitaire », avertit pourtant Natalia Porokhova du centre de prévisions et d’analyses économiques de Gazprombank. Elle a évalué le prix de revient de l’énergie éolienne russe à 10 c€/kWh (centimes d’€ par kWh), alors que les tarifs moyens en Europe tournent autour des 9 c€/kWh.

Boris Mekhanochine, directeur du groupe international Sistemnyï operator, conseille de ne pas s’en tenir à l’énergie éolienne et d’inclure l’exploitation de l’énergie hydraulique afin d’assurer la rentabilité du projet.

Ils s’accordent à dire que le problème majeur provient du coût de la construction de lignes de courant, pourtant nécessaires à l’acheminement de l’électricité. Patrick Willems reconnaît également qu’il s’agit d’un des principaux défis administratifs et financiers, mais il souligne que la Russie devra de toute manière augmenter tôt au tard le rendement des lignes de courant ou en construire de nouvelles.

Comment gérer le transport ?

Selon les experts d’IFC, exporter l’électricité russe en Europe ne serait pas si compliqué que cela en a l’air. La Russie est par exemple parvenue à fournir 9,6 milliards de kWh à la Finlande en 2011. Les auteurs du projet Rustek comptent particulièrement sur la participation du courtier en électricité contrôlé par l’Etat russe, Inter RAO, pour relier la Russie à la Norvège et la Finlande.

Cela ne fait aucun doute que la construction des infrastructures liées au transport de l’électricité aura un certain coût. C’est pourquoi une étude détaillée des aspects économico-techniques, qui prend en compte les intérêts des deux parties, doit être réalisée. L’Europe devra également confirmer son intention d’acheter l’énergie renouvelable russe.

A qui revient la décision finale ?

Un groupe de travail, composé de représentants d’Inter RAO, de l’Agence russe de l’énergie et d’IFC, a été créé en juin 2012  dans le but de discuter du projet. Ils l’ont ensuite présenté à la Commission européenne et les commissaires européens les ont invités en octobre à soumettre le dossier au groupe chargé d’analyser la rentabilité et les innovations énergétiques dans le cadre du dialogue UE-Russie sur l’énergie. Ce groupe a pour sa part pris la décision de mener une expertise privée dont les recommandations seront rendues publiques début 2013.

Quoi qu’il en soit, le projet n’aboutira pas sans l’autorisation du gouvernement russe. C’est le ministre de l’Energie qui s’attèlera à la tâche délicate d’évaluer le projet : la Russie, pays riche en hydrocarbures, doit rester prudente quant au développement des énergies renouvelables.

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