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Marie Lucchini : « La Russie demande une grande humilité et c’est la moindre des choses »

Marie Lucchini est une « femme d’expat’ » : elle a suivi son mari à l’assaut de la Russie dès la chute de l’URSS.


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Marie Lucchini est une « femme d’expat’ » : elle a suivi son mari à l’assaut de la Russie dès la chute de l’URSS. Comme toutes les femmes d’expatriés, Marie utilise le « nous » pour se raconter. Mais à la différence de certaines, venues et reparties sans laisser de trace, Marie a conquis la Russie et y a construit sa vie, 18 ans durant.

Marie Lucchini

Marie Lucchini

Le Courrier de Russie : Comment en êtes vous arrivée à la Russie ?
Marie Lucchini : Très tôt, j’ai souhaité voyager. J’ai fait mon premier grand voyage transatlantique à l’âge de neuf ans, puis j’ai rendu visite à de la famille aux États-Unis chaque année pendant trois mois. J’ai suivi plusieurs formations en droit, langues et commerce. J’ai rencontré mon mari Marc à un moment où je partais m’installer aux États-Unis. J’ai abandonné mon rêve américain pour rester en France… au début.

LCDR : Et puis ?
M. L. : En 1989, le mur est tombé et Marc a fait un voyage d’exploration en Russie pour une grande société. Ensuite, il y est allé régulièrement à partir de 1991. Comme j’étais aussi plutôt aventurière, je me suis dit, autant aller là-bas, je verrai mon mari plus souvent. Nous sommes arrivées en 1993, avec mes deux filles, quinze mois et six ans. J’ai alors créé ma société : l’idée était d’aider des groupes étrangers à s’installer, à conquérir le marché russe… puisqu’après tout, j’y étais !

LCDR : Ça a fonctionné ?
M.L. : Oui, j’ai eu la chance de rencontrer, notamment, la marque Guerlain. J’ai travaillé avec eux jusqu’en 1997 : nous avons ouvert un réseau de points de vente, environ 70 sur toute la Russie. Il y avait tout à faire : constituer des stocks, monter la chaîne logistique, s’occuper de promotion, transmettre le savoir-faire… On défrichait, vraiment. J’avais des amies, une poignée de femmes courageuses qui sillonnaient le pays à la recherche de points de vente pouvant ressembler à une parfumerie Givenchy ou Saint Laurent ou encore Chanel…

LCDR : Qui étaient vos interlocuteurs sur le terrain ?
M.L. : Je m’adressais principalement à des babouchkas qui avaient hérité de magasins d’État à la chute du mur et en étaient devenues, de facto, propriétaires.

LCDR : Comment ont-elles réagi quand vous êtes arrivée avec des produits de luxe ?
M.L. : Elles ont ouvert des yeux grands comme ça !
Elles ne savaient pas vraiment de quoi il s’agissait. Nous avions préparé avec des collègues une « formation produit » : certaines femmes sont arrivées en blouse et en chaussons – et nous nous sommes demandé comment nous allions les transformer en vendeuses de produits de luxe.

« Nous avons 90 ans, et la Russie…  elle n’en a que 20 »

LCDR : Et qu’avez-vous fait ?
M.L : J’ai commencé à leur raconter l’histoire de la société – évidemment, ça ne marchait pas du tout. C’était vraiment trop loin de ce qu’elles connaissaient. Alors, je leur ai fait « expérimenter »
Guerlain.

LCDR : C’est-à-dire ?
M.L. : Je les ai maquillées ! À l’époque, les produits cosmétiques étaient sous vitrine, on ne pouvait pas les tester. Donc forcément, ça a fonctionné… Elles ont touché, senti, testé. Elles se sont appropriés le produit, sans aucune « leçon » marketing. En Russie, tout marche avec le cœur.

LCDR : Comment voyez-vous le phénomène inverse désormais, ces Russes qui se jettent littéralement sur le luxe ?
M.L. : Je trouve que c’est bien normal. Imaginez-vous : la révolution russe, en gros, c’est 1917-1989. Pendant ce temps-là, nous, nous avons passé 70 ans dans la communauté internationale, dans un monde en mutation et littéralement opposé à l’URSS. Si 1917 est l’année 0 de ce monde, alors nous avons 90 ans, et la Russie… elle n’en a que 20. Quelqu’un de 20 ans, c’est un pré-adulte, bourré d’énergie, avec une envie de conquérir, une faim de tout essayer, tout acheter, tout avoir. Tout réinventer. Et surtout, qui n’a pas envie d’écouter les « vieux » ; c’est-à-dire nous. C’est tout à fait légitime.

LCDR : Qu’avez-vous fait après cette expérience chez Guerlain ?
M.L. : En 1997, j’ai été pendant un an directrice marketing chez Rémy-Cointreau. L’année d’après, le groupe a demandé à mon mari d’ouvrir une plate-forme pour couvrir le sud de la CEI depuis la Turquie. Malheureusement la crise est arrivée, le projet turc s’est arrêté et nous sommes rentrés en France. Lorsque le même groupe nous a proposé la Hollande, nous avons tout lâché et nous sommes revenus ici en Russie.

LCDR : Et ?
M.L. : Je me suis mise à travailler pour une société suisse, Dufry, un opérateur de Duty free installé à Domodedovo, jusqu’à son rachat par des investisseurs. Je me suis également intéressée à ce qui se passait au niveau de la psychologie en Russie et j’ai rencontré des gens de la mouvance Dolto, via la Maison verte de Moscou. Ce sont des maisons dans lesquelles les enfants de 0 à 3 ans viennent, accompagnés de leurs parents et ont la possibilité de poser des questions, d’intégrer la société dans un environnement d’écoute sécurisé, de se sociabiliser. Puis, j’ai intégré Brainpower, une société de recrutement, jusqu’à mon départ en 2011.

LCDR : Qu’est-ce qui a été le plus difficile en Russie ?
M.L. : Le plus dur au début tenait de la simple logistique. Nous habitions à l’extérieur de Moscou, dans un environnement sécurisé, notamment à cause du domaine dans lequel mon mari travaillait, l’alcool. Il fallait que je trouve mes repères. Pour l’anecdote, ma première action de « courage » a été d’enfiler des baskets et une parka, avec un carnet de notes : j’ai remonté la rue Tverskaïa et je suis entrée dans tous les porches. Il n’y avait pas de panneau, rien. Et j’ai inscrit sur ma liste quel magasin fournissait quoi. C’était très terre-à-terre mais incontournable !

LCDR : Qu’est-ce qui vous a plu dès le début ?
M.L. : L’immensité et le fait que tout était à faire, ou refaire. On plantait une graine sur le trottoir et elle poussait ! Il y avait aussi la découverte d’un pays vraiment méconnu : on avait été bercé par les échos sur l’URSS, on voulait savoir qui étaient ces gens qu’on disait si méchants… Et ce fut énorme… au niveau du cœur, de l’aventure, de l’enrichissement, des rencontres… je n’ai pas de mots !

LCDR : Quand on n’a pas de mots pour qualifier la Russie, on est généralement dans le juste.
M.L. : Je crois, oui.

« En Russie, il y a toujours un moyen de rendre l’impossible possible »

LCDR : Bon mais quand même. Essayons ?
M.L. : C’est surtout cette capacité à rebondir, se relever, se reconstruire, dont j’ai beaucoup appris. Il y a cette énergie incroyable, quelles que soient les crises, les difficultés. « Dans un mur d’impossibilités il y a toujours une petite porte appelée opportunité » – les Russes savent vraiment ce que cela veut dire. Il y a toujours un moyen de rendre l’impossible possible, alors qu’en France, il y a beaucoup d’interdits, de limites, de barrières que l’on se met soi-même.

LCDR : Mais vous avez quitté la Russie.
M.L. : Non ! Je ne veux pas utiliser ce mot « quitter » : la Russie fait partie de ma vie, j’y suis attachée comme si c’était ma seconde patrie. Elle m’est indispensable. Nous sommes partis vivre en Thaïlande mais nous venons très régulièrement.

LCDR : C’est un peu russe comme destination, la Thaïlande…
M.L. : C’est vrai. Et en bons Russes, nous allions y passer nos vacances depuis des années.

LCDR : Que faites-vous là-bas ?
M.L. : J’ai monté ma société de coaching… Pour des Russes souhaitant s’installer en Thaïlande, par exemple.

LCDR : Comment voyez-vous l’avenir de la Russie ?
M.L. : La Russie veut trouver un chemin qui est le sien. Un compromis entre ce qu’elle a été et ce que le reste du monde lui propose. Ceux qui se sont plantés ici sont ceux qui arrivaient en disant « ça doit être comme ça et pas autrement ». Ils sont repartis. La Russie demande une grande humilité et c’est bien la moindre des choses. Elle ne deviendra que ce qu’elle doit être : un grand pays, qui a beaucoup de choses à apporter au reste du monde. Les choses ne vont peut-être pas aussi vite que l’Occident le voudrait. C’est comme quand on est parents, on aimerait bien que son enfant soit « propre » tout de suite, qu’il marche… mais ça ne se passe pas comme ça, il faut laisser le temps au temps.

LCDR : Comment parlez-vous de la Russie lorsque vous êtes à l’étranger ?
M.L. : J’essaie d’interpeller les gens sur leurs certitudes. Et on en a beaucoup, dans la presse française entre autres…

LCDR : Par exemple ?
M.L. : « Y-a-t il des ours au centre de Moscou ? » :
Oui bien sûr, les gens sont armés et on ne sort pas la nuit… « Mais tu manges quoi là-bas ? » Les Russes ont toujours mangé, non ? Ou bien sont-ils restés 70 ans sans se nourrir ? « Et la mafia, alors ? » La mafia est présente dans le monde entier ! Et ce n’est pas pire ici qu’ailleurs… J’essaie de les dégonfler, de dire : es-tu certain que cette manière de voir est la seule possible ? Les clichés ont la vie dure, mais nous aussi ! La Russie a la possibilité de bouleverser des postulats, c’est inquiétant pour certains, stimulant pour d’autres mais dans tous les cas c’est très enrichissant pour tous. C’est une chance extraordinaire que d’être là en Russie et d’assister à tout cela.

13 commentaires sur “Marie Lucchini : « La Russie demande une grande humilité et c’est la moindre des choses »

  1. stephane

    Les gens sont armes et on ne sort pas la nuit?????? Je me sens plus sur la nuit a Moscou qu´a Paris, Marseille ou meme Barcelone. Et je sais de quoi je parle, j´ai vecu 4 ans a Bogota en pleine guerre des cartels. Sur le reste de l´article, je ne peux etre que d´accord. je suis en train de tomber amoureux…

  2. Nicolas

    Bravo à Marie Lucchini pour cette excellente interview ! Cela fait plaisir de découvrir une personne qui connait la Russie de l’intérieur et qui nous fait partager sa passion. Nous serions heureux que les journalistes sachent balancer leur point de vue par des propos aussi juste.

  3. Fabrice Diot

    Un article très juste, dans lequel je retrouve la Russie où j’ai vécu 9 ans.

    Amitiés à la famille Lucchini.

  4. Joel

    Marie Lucchini confirme exactement ce que je pense depuis longtemps déjà …Lorsque la RUSSIE refera surface …les USA seront tout petits !….cette RUSSIE est FANTASTIQUE malgré tous les problèmes qu’elle peux avoir , et elle n’est pas la seule aujourd’hui d’ailleurs à avoir des soucis . Le peuple RUSSE est habitué à la dureté et il se relèvera un jour , nous pouvons lui faire confiance .

  5. Fabrice Diot

    Un article très juste, dans lequel je retrouve la Russie où j’ai vécu, et où j’ai eu la chance de connaître Marie Lucchini. Un grand bonjour aux filles !

  6. Vandenbroke

    Au secours, les Lucchini reviennent ! Le Courrier de Russie n’a-t-il pas mieux a faire que de sortir une ex-expat de son placard thailandais, pour nous servir une collection de cliches a faire pleurer ? Cette entreprise de lobbying n’est pas a l’honneur du Courrier de Russie, elle demontre une fois de plus les relations troubles et parfois incestueuses d’une poignee d’expats qui confisquent tout. Quant a entendre Marie Lucchini parler d’humilite, c’est aussi extravagant que d’entendre un russe parler de la foret amazonienne ….

    1. Vincent

      Effectivement, le moins que l’on puisse dire c’est que c’est n’est pas un article de fonds…. Pas la peine d’habiter 18 ans en Russie pour nous asséner ce genre de platitudes… La presse généraliste française s’en charge habituellement. Tout cela est un peu pathétique ….

  7. Alex Melchior sur Facebook

    Que Marie a raison!! La Russie est un pays magnifique, les gens chaleureux, et .. il n y a pas 1m de neige en été…. j y vais souvent… m y suis marié à st pétersbourg… et c est là que j y passerai ma retraite…

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