Jérôme Clausen : « Tordre le cou aux idées reçues »

Depuis bientôt deux ans, Jérôme Clausen est responsable du bureau de l’Agence française pour les investissements étrangers (AFII) à Moscou, l’agence gouvernementale chargée de la promotion, de la prospection et de l’accueil des investissements internationaux en France. Au cours de l’année 2011, le nombre d’entreprises russes implantées en France est passé de 25 à 31. Au moment où une vingtaine de nouveaux projets sont en cours de négociation, Jérôme Clausen a répondu aux questions du Courrier de Russie.

Jérôme Clausen

Jérôme Clausen

LCDR : Quel bilan tirez-vous de l’action de l’AFII en Russie depuis votre arrivée il y a presque deux ans ?

Jérôme Clausen : Il est très positif et les perspectives sont prometteuses. En 2011, l’AFII a accompagné six nouveaux investissements russes portant à 31 le nombre de sociétés russes implantées en France. En termes d’emploi, cela représente du travail pour près de 3 000 personnes. Sur la base des projets que nous suivons à l’heure actuelle, on peut raisonnablement espérer une vingtaine de nouvelles implantations dans les trois prochaines années.

LCDR : Quels sont les types d’entreprises les plus intéressées à s’établir en France ?

J.C. : Je ne pense pas qu’une catégorie d’entreprises russes plutôt qu’une autre désire s’établir en France. Chacune a ses raisons, qu’il s’agisse de la création d’un siège européen dans le cadre d’un développement normal d’activité ou du rachat d’une fonderie industrielle. Ce que j’ai constaté depuis deux ans, c’est qu’un nombre croissant de sociétés russes procèdent à l’internationalisation de leurs activités, et à cet égard, elles ont soif de modernisation. Car il ne faut pas oublier qu’une grande partie de l’appareil industriel du pays doit être rénové modernisé.

LCDR : Quels sont les armes dont la France dispose pour attirer les investisseurs étrangers et les Russes en particulier ?

J.C. : Contrairement aux idées reçues, et auxquelles il faut tordre le cou, la compétitivité française n’a rien à envier à ses concurrents européens.  Une étude de KPMG datant de 2012 démontre même que les coûts d’exploitation d’une entreprise sont moins élevés en France qu’en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis ou au Japon. Ces coûts prennent en compte cinq facteurs combinés : la main d’œuvre, l’installation, le transport, les services publics (électricité, gaz naturel, télécommunications) et les impôts sur les bénéfices. Par ailleurs, sur le plan fiscal, la refonte du crédit impôt recherche (CIR) en fait le dispositif d’incitation fiscale le plus attractif d’Europe [lire l’encadré ci-contre, ndlr] et les entreprises étrangères ne s’y trompent pas : elles réalisent déjà 20% du total de leur R&D à travers leurs entreprises implantées en France. Enfin, la France investit davantage que la moyenne des pays de l’OCDE dans l’éducation, 6,1% du PIB contre 5,9% en moyenne. Raison pour laquelle sans doute, elle se classe au quatrième rang européen pour la productivité de la main d’œuvre.

LCDR : Y a-t-il un argument qui achève de les convaincre ?

J.C. : Tout ce que j’ai déjà mentionné n’est au service que d’une seule idée : notre pays offre un accès privilégié au premier marché mondial, l’Union européenne et ses 500 millions de consommateurs. Nos infrastructures de transports – air, mer, route, rail – sont performantes, parfaitement interconnectées avec le reste du continent et au-delà, avec le monde entier. La France reste la deuxième puissance économique de ce marché et sur le plan mondial, elle est le sixième exportateur de biens et arrive en quatrième position pour ce qui est des services. La France se positionne à ce titre comme une porte d’entrée privilégiée pour les investissements russes à la fois pour le marché européen mais également pour la zone Moyen Orient et Afrique. C’est en fin de compte une tête de pont pour atteindre des marchés qui comptent 1,5 milliard de consommateurs, francophones pour la plupart.

LCDR : Les investisseurs russes que vous côtoyez ont-ils des traits spécifiques, ou du moins différents, de ce que vous avez pu rencontrer aux Etats-Unis ?

J.C. : Ce qui me frappe, c’est que la plupart de ces investissements se font véritablement dans une perspective de long terme et ne revêtent pratiquement jamais un caractère purement spéculatif. Et pour vous dire ça, je me base sur l’analyse des projets qui nous sont confiés. Ils s’inscrivent le plus souvent dans une véritable stratégie industrielle. Vu de l’Europe, on n’y est peut-être moins sensible, mais les Russes gagnent des parts de marchés dans les pays de la CEI, en Chine, en Inde, dans l’Union européenne. La Russie se transforme graduellement en une véritable plate-forme continentale. Les investisseurs que je rencontre sont intéressés par l’acquisition d’un savoir-faire qui viendra compléter leurs activités et leur permettra ensuite de gagner de nouvelles parts de marché dans le monde.

LCDR : Pouvez-vous nous citer quelques exemples ?

J.C. : Bien sûr, lorsque le groupe EVOLUTION rachète le français Deshoulières [fleuron des arts de la table, ndlr], certes il s’approprie un outil industriel français, mais surtout il pérennise un savoir-faire, par le biais notamment du développement d’une filière russe, la Manufacture impériale de Saint-Pétersbourg qui lui appartient également. Cela a sauvé nombre d’emplois en France. Dans un autre domaine, il y a le cas de Dr. Web, une société active dans le développement de logiciels de sécurité qui a choisi, Strasbourg, au croisement de trois pays, pour fonder son siège européen. Mais l’exemple le plus parlant, c’est la reprise de la fonderie Sambre et Meuse par Ouralwagonzavod. Après 16 plans de restructuration successifs, la société russe l’a rachetée et depuis, elle est parvenue à multiplier la production par trois, à préserver 250 emplois et à en créer 50 nouveaux.

LCDR : Mais quelle est la force de ce type d’investisseurs ?

J.C : Les moyens financiers souvent très importants dont ils disposent, ce qui est bienvenu dans une période où les sources de financement sont plutôt difficiles à trouver. Cette puissance financière leur permet d’acquérir un savoir-faire pour ensuite le développer techniquement, industriellement et commercialement beaucoup plus vite que d’autres investisseurs.

LCDR : Ont-ils des caractéristiques communes ?

J.C. : Ce qui m’a marqué lorsque j’ai commencé à rencontrer des oligarques, c’est leur entourage. Ils ont su recruter des personnes extrêmement compétentes qui les aiguillent dans leurs choix d’investissement et cela fait que les fondamentaux économiques les surprennent rarement pour ne pas dire jamais. De plus, ils sont extrêmement rigoureux dans leurs choix d’investissements.

LCDR : Les relations au plus haut niveau entre États jouent-elles un rôle déterminant dans l’appétit des investisseurs pour la France ?

J.C. : Elles ont une influence dans la mesure où les grands projets industriels sont souvent soutenus par les États qui en bénéficient. Mais nous sommes aujourd’hui dans une économie ouverte (la Russie et la France sont toutes deux membres de l’OMC et le degré d’ouverture des économies de ces deux pays sont également élevés) et concurrentielle : le facteur déterminant pour les investisseurs, ce sont donc les conditions générales d’investissement, tous les facteurs qui peuvent contribuer à rendre un investissement aussi rentable que possible. Le pouvoir d’attractivité de la France, voilà l’élément déterminant et les relations politiques bilatérales entre chefs d’État en sont effectivement une composante, à côté de la position géographique, de la taille du marché, de la qualité des infrastructures, des services publics et de la main-d’œuvre, de la qualité de vie, de la lisibilité de la législation et de la réglementation…

LCDR : Les oligarques russes ont souvent mauvaise presse en Occident, comment gérez vous cela ?

J.C. : L’arrivée d’investisseurs russes en France est bénéfique pour l’économie française et donc pour le pays dans son ensemble car ils créent des emplois et de la richesse. Le cadre législatif et réglementaire français sur la circulation des capitaux et les créations d’entreprises est suffisamment strict pour éviter des opérations malheureuses. De plus, cette réglementation est sévèrement appliquée. Toute crainte sur l’origine d’investissements étrangers en France, d’où qu’ils proviennent, est donc a priori infondée, même s’il y a toujours  des personnes malhonnêtes qui passent au travers des mailles du filet. Cela s’applique aux investissements russes comme aux autres. Les investisseurs honnêtes sont les bienvenus pour faire des affaires en France. Il faut rappeler que les sociétés du CAC 40 [indice des valeurs principales de la Bourse de Paris, ndlr] appartiennent à hauteur de 45% à des fonds étrangers et que cette proportion augmente un peu plus chaque année.

LCDR : Est-il difficile d’attirer les investisseurs en France ?

J.C. : Les investisseurs que je rencontre sont avant tout attirés par un projet industriel ou tertiaire, et à cet égard, il existe un flux naturel de projets entre les deux pays. Notre rôle est celui d’un facilitateur pour les aider à surmonter les problèmes administratifs, fiscaux et de mobilité – les visas – qu’ils peuvent rencontrer dans leurs démarches. Nous sommes en quelque sorte un poisson pilote pour accélérer le processus d’implantation.

LCDR : Comment vous répartissez vous les tâches avec vos partenaires en France ?

J.-C. : Nous sommes en contact permanent avec les 22 agences régionales de développement dans l’Hexagone, ce qui nous permet de suivre chaque projet en temps réel depuis la Russie, jusque dans la commune d’implantation.

LCDR : Y a-t-il des mesures impératives à prendre pour pouvoir faciliter les flux d’investissement émanant de Russie vers la France ?

J.C. : L’environnement est déjà très propice à l’investissement étranger. En 2011, la France est la troisième terre d’accueil de l’Union européenne pour les flux entrants d’IDE (investissements directs à l’étranger), avec 41 milliards de dollars, derrière l’Angleterre et la Belgique d’après les données de la CNUCED. La France est la troisième destination européenne pour le nombre d’investissements étrangers créateurs d’emplois et la première destination pour les projets dans l’industrie, selon une étude du cabinet de conseil Ernst & Young. Historiquement, la Russie et la France partagent chacune une passion pour les projets industriels et l’innovation : toutes les conditions sont aujourd’hui réunies pour faire aboutir des projets communs sur ces thématiques dans l’Hexagone.

Le crédit impôt recherche (CIR)Cette incitation fiscale se compose de trois éléments

  • avantage fiscal : 40% des dépenses de recherche et développement (R&D) la 1ère année, 35% la 2ème année, 30% les années suivantes, jusqu’à 100 millions d’euros et 5% au-delà de ce seuil;
  • base : crédit d’impôt calculé sur le volume annuel de toutes les dépenses de R&D (salaires, charges sociales, fonctionnement, amortissements, brevets…);
  • incitations supplémentaires : le taux du CIR est doublé pour la R&D réalisée avec un acteur public et quadruplé pour la R&D effectuée par des jeunes docteurs pendant 2 ans.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>