Pascal Boniface: « La politique étrangère de la France : entre rupture et continuité »

Le 2 octobre 2012, le directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface, a donné une conférence à Moscou dans le cadre des rencontres de l’Observatoire franco-russe. Le Courrier de Russie a retranscrit son intervention.

Pascal Boniface

Depuis la Vème république, depuis l’élection au suffrage universel et depuis que les législatives sont postérieures à l’élection présidentielle, cette dernière est le moment clef de la vie politique française. François Hollande a été élu et ce dans un cadre que l’on peut décrire en trois points pour expliquer et essayer de voir en quoi la politique étrangère française sera ou non affectée par cette élection.
Le président élu par les Français arrive à un moment où la France voit ses repères internationaux changer. Depuis longtemps, la France a perdu le grand rôle qui était le sien pendant la guerre froide. A cette époque-là, la France était alliée de Washington sans être d’accord avec les Etats-Unis sur tous les points. Parallèlement, sans être un pays communiste, la France entretenait des relations normales avec l’Union soviétique. Mais depuis, cette grande situation a disparu et il a fallu relativiser une partie des atouts de la France.

Marge de manoeuvre réduite

La seconde évolution est encore plus fondamentale que la fin de la Guerre froide : elle met fin à une période historique de cinq siècles de monopole occidental sur la puissance. La France, faisant partie du monde occidental, s’en trouve naturellement affectée. Il serait eronné d’affirmer que le monde occidental n’est plus puissant, mais il n’en a plus le monopole.
Sur ce tableau, deux illusions persistent en France : la première consiste à dire que par rapport à cette grande mutation stratégique, la France n’a plus d’autonomie, d’autodécision et qu’elle doit se raccrocher à la locomotive américaine. La seconde illusion, c’est de penser que la France peut encore, par son seul exemple, faire bouger le monde. Ces deux attitudes sont, à mon avis, toutes les deux fausses. Sans conteste, aujourd’hui, la France a moins de marge de manœuvre que dans les années 1960, 1970, 1980 mais la voix de la France compte toujours dans le concert international. Sur de nombreux continents, on crédite encore la France d’une capacité de pouvoir penser de façon globale, un privilège dont beaucoup de pays, y compris ceux qui font partie de l’UE, ne bénéficient pas.

Il convient de préciser qu’en France, les clivages sur la politique étrangère ne sont pas entre la droite et la gauche mais entre une ligne que je qualifierais de « gaullo-mitterrandiste » et une ligne que je qualifierais d’atlantiste dans le passé et d’occidentaliste aujourd’hui. La ligne mitterrandiste a bien sûr été établie par le général de Gaulle. De façon surprenante alors que François Mitterrand, dans l’opposition aurait sans cesse combattu de Gaulle, il a repris les clés de la diplomatie gaulliste et il les a même développées et enrichies. De Gaulle est l’homme qui a rompu avec l’OTAN, qui a lancé une coopération avec les pays arabes et qui a amené la France à l’arme nucléaire. Mitterrand avait dénoncé l’ensemble de ces points mais l’homme qui critiquait la possession par la France d’un arsenal nucléaire a dit « la dissuasion : c’est moi ». L’homme qui avait protesté contre la sortie des organes militaires intégrés de l’OTAN a constamment tenu tête à Reagan y compris en vendant des armes au Nicaragua. Imagine-t-on aujourd’hui que la France vende des armes à un pays d’Amérique centrale en guerre avec les Etats-Unis ?

Homme de compromis

Le « gaullo-mitterandisme » se base sur le fait que la priorité pour la France, c’est l’autonomie de décision, et que par rapport à cela, il faut à chaque étape étudier ce qui nous fait gagner des marges de manœuvre. À l’inverse, sous de Gaulle et Mitterrand, les atlantistes disaient : « La priorité, c’est la menace soviétique et seuls les Etats-Unis peuvent nous en protéger. » Autonomie ou sécurité de protégé qui se glisse dans les pas d’un allié plus fort sont les deux tendances qui s’affrontent. Par exemple, il y a moins de différences entre Alain Juppé et Hubert Védrine qui appartiennent à deux familles politiques distinctes mais qui incarnent chacun dans leur famille le « gaullo-mitterrandisme » qu’entre Juppé et Copé à l’UMP.

Par rapport au clivage que je vous ai dressé, je dirais que François Hollande se rapproche plus naturellement du « gaullo-mitterrandisme », mais que, pour le moment, il a moins conceptualisé que Mitterrand la politique étrangère française. Si Mitterand était un intellectuel des relations internationales en même temps qu’un praticien, François Hollande est un pragmatique. La question est de savoir quel chemin il va prendre pour les cinq ans à venir. L’équipe de conseillers que François Mitterand avait constituée, avec Paul Jean-Ortiz, Christian Lechervy, Romain Nadal, Adrien Abecassis à l’Elysee et, aux postes régaliens, Jean-Yves Le Drian et Laurent Fabius, s’inscrit plus dans la tradition « gaullo-mitterrandiste » que dans la tradition atlantiste.

Au sommet de l’OTAN à Chicago, François Hollande a annoncé, malgré les pressions américaines, un retrait avancé des troupes françaises d’Afghanistan. En échange, il a été plus accomodant avec Barack Obama sur le bouclier antimissile, ce vieux serpent de mer qui ressort et qui porte atteinte à la dissuasion nucléaire. Affirmatif sur l’Afghanistan et discret sur le bouclier, François Hollande a choisi de ne pas affronter le président américain sur ses deux points essentiels. Il n’en découle pas que la France acceptera le bouclier par la suite mais que par tempérament, François Hollande est plutôt un homme de compromis qu’un homme d’affrontement.

Le tempérament n’explique pas tout

Il existe en effet une grande différence de tempérament entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, ce qui va également changer la vision de la France dans le monde. Nicolas Sarkozy était très actif, très visible. François Hollande est plus normal, plus calme, plus modéré, plus pragmatique, plus « homme de consensus ». Nicolas Sarkozy aime bien cliver. François Hollande aime bien rassembler. Le tempérament n’explique pas tout parce que la France a sa politique étrangère qui est bien plus grande que les tempéraments de ses présidents, mais le tempérament a certes son rôle à jouer dans les questions internationales.

Ce que je peux personnellement reprocher à Nicolas Sarkozy, c’est qu’il a constamment revendiqué l’appartenance de la France au monde occidental. C’est un pays occidental, mais la France n’est pas que cela. Nicolas Sarkozy l’a réduite à son statut de pays occidental et il l’a diminuée dans les relations qu’elle peut avoir avec d’autres pays. D’un point de vue pragmatique, Sarkozy reconnaissait que le monde devenait multipolaire mais d’un point de vue idéologique, il affirmait avec force le rattachement de la France au monde occidental ce que ni Chirac, ni Mitterrand, ni de Gaulle n’auraient fait. François Hollande va sans aucun doute rompre avec cette ligne.

L’Allemagne pour priorité

La priorité pour Hollande, c’est l’Allemagne, parce que c’est le sort de l’Europe. Aujourd’hui, la tâche principale est de sauver l’euro et sortir l’Europe de ce qui n’est pas la crise de l’euro, mais la crise de la dette. L’euro n’est pour rien dans le fait que les pays d’Europe se sont endettés pendant des décennies. L’endettement des pays européens date de bien avant la création de l’euro puisque la France n’a pas eu un budget à l’équilibre depuis 1965. Mais il faut sauver l’euro, sauver la construction européenne et rétablir une relation avec Angela Merkel. François Hollande qui s’est réconcilié avec tous ses ennemis au sein du PS veut maintenant le faire sur la scène internationale. Il ne va pas dire « Madame Merkel a joué contre moi donc je vais la snober. » Il a dit : « Je suis président de la France alors je vois qu’avec l’Allemagne, nous avons un intérêt commun ». Ce qui ne veut pas dire pour autant que Paris formera un couple exclusif avec Berlin.

Paris est également impliquée dans la gestion de la crise syrienne. En France, la Syrie est devenue un sujet de politique intérieure avec les partisans de Nicolas Sarkozy disant lui-même « ce qui a été fait en Libye devrait être fait en Syrie » et faisant la comparaison entre son propre activisme en Libye et l’immobilisme de François Hollande en Syrie. Ce rapprochement me paraît inexact parce que la Syrie n’est pas la Libye. L’armée syrienne est beaucoup plus puissante que l’armée libyenne. La Syrie possède des moyens de défense anti-aériens que les Turcs ont récemment testés à leurs dépens. Les sondages d’opinion montrent – comme c’est souvent le cas – la perplexité de l’opinion française qui souhaite à la fois que l’on fasse quelque chose, mais dont les 2/3 ne veulent pas que la France soit engagée militairement en Syrie. Les Français voient l’exemple de l’Afghanistan et se rendent compte que l’intervention militaire extérieure occidentale dans un autre pays n’est plus une intervention facile.

Les Syriens paient l’intervention libyenne

Aujourd’hui, les Syriens paient le prix de ce qui a été fait en Libye. C’est bien parce que l’on a outrepassé le mandat du Conseil de Sécurité en Libye que nous sommes aujourd’hui bloqués. Par rapport à cela, François Hollande est assailli par les difficultés. Il y a une demande de l’opinion d’agir et de ne pas trop agir, il y a le refus de livrer des armes parce qu’on voit en Libye ce qui peut se passer quand on livre des armes de façon non contrôlée. François Hollande a déclaré que si l’opposition syrienne formait un gouvernement, il le reconnaîtrait. La proposition a été faite fin août mais ce gouvernement n’existe toujours pas. Force est de reconnaître qu’en Syrie, nous assistons à une guerre civile qui devient de plus en plus violente et sur laquelle nous n’avons guère prise. Les Britanniques et les Américains ne savent pas faire plus que ce que fait la France. Le reproche de ne rien faire n’est pas pertinent, la France n’est pas en train de freiner une action vaillante d’autres partenaires occidentaux. En plus, la réalité, c’est que le monde occidental, une concertation entre Occidentaux, n’est pas suffisant. Il faut agir, il faut un accord plus large qui corresponde au changement de rapport de forces plus large.

Dans ce contexte, la future stratégie probable de François Hollande en politique étrangère sera tous azimuts. La France a besoin d’élargir ses marges de manœuvre pour établir les partenariats qui sont de son intérêt national et ne pas apparaître, de façon étriquée, comme une alliée des Etats-Unis. Le rôle de meilleur allié, de commandant en chef en second par rapport aux Etats-Unis, n’est plus vraiment d’actualité. La France n’a aucun intérêt à vouloir prendre ce relais qui n’est pas vraiment fait pour elle. Quand on dit que la ligne « gaullo-mitterrandiste » est devenue obsolète parce que la guerre froide est terminée, c’est se tromper. La ligne mitterrandiste s’est développée pendant la guerre froide mais le fait de préserver l’autonomie de la France pour lui donner le maximum de possibilités d’agir est encore une thèse qui, dans un monde en voie de multipolarisation, correspond tout autant au rapport de forces actuel des relations internationales qu’elle correspondait aux clivages internationaux de la Guerre froide. Il est de l’intérêt de la France d’avoir un partenariat clair avec la Russie, avec les problèmes de désaccords que nous connaissons. Nous avons un désaccord grave sur la Syrie. Est-ce que ces désaccords doivent nous empêcher d’avoir des relations sur le reste ? Nos désaccords ne doivent pas nous empêcher de nouer des partenariats sur d’autres sujets au Conseil de Sécurité. Nous devons plus travailler ensemble sur l’Iran, le Proche-Orient, sur la réforme des constitutions et sur les questions économiques.

Se réconcilier avec les pays froissés par Sarkozy

François Hollande doit également réconcilier la France et les pays avec lesquels Nicolas Sarkozy nous avait fâchés pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les affaires intérieures. Affirmer chaque matin que la Turquie n’est pas un pays européen est provocant et ça fâche les Turcs. On peut avoir des inquiétudes sur le programme nucléaire iranien mais présenter presque chaque jour l’Iran comme un ennemi a des conséquences graves. Le fait de ne s’être jamais rendu au Japon pour une vraie visite bilatérale a été ressenti comme une insulte par les Japonais qui n’ont pas oublié des remarques désagréables de Nicolas Sarkozy sur le sumo qui était le sport favori de Jacques Chirac. Faire dépendre nos relations avec le Mexique du sort d’une compatriote emprisonnée est également une erreur François Hollande va certainement développer la politique de partenariats avec les grands pays émergents pour se donner une double marge de manœuvre, par rapport aux Etats-Unis mais aussi par rapport aux partenaires européens. Si la France veut peser plus que l’Allemagne, elle peut établir un rapport de force croisé avec elle, comparable à celui qui était entretenu entre Paris et Bonn au temps de la Guerre froide. C’est justement en développant des partenariats libres, ouverts avec les grands pays émergents que la France pourra faire cette différence et c’est pour cela que je pense qu’au-delà d’un rattachement « gaullo-mitterrandiste » un peu altéré par un fort pragmatisme, c’est dans cette direction que François Hollande va se projeter et se projette déjà.

2 réflexions au sujet de « Pascal Boniface: « La politique étrangère de la France : entre rupture et continuité » »

  1. DANIEL LUKUSA MUBENGA

    Je trouve cet article très intéressent d’autant plus que je m’intéresse, dans le cadre de mes recherches de troisième cycle au partenariat stratégique entre la France et la République Démocratique du Congo, après la guerre froide. J’ai grandement besoin des coordonnées de Monsieur Pascal BONIFACE, afin de pouvoir échanger avec lui sur les enjeux et défis d’un partenariat stratégique entre la France et la République Démocratique du Congo, gangrenée par la recrudescence des guerres et conflits armés sans fin.

    Daniel LUKUSA MUBENGA
    Assistant à l’Université de Kisangani, Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives, Département des Relations Internationales, République Démocratique du Congo
    +243997244832
    +243815193874
    daniellukusa@gmail.com

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  2. PASCAL RENDU

    2 REMARQUES:1) POUR CE QUI EST DE SAUVER L’EURO DANS LE CADRE DE LA DETTE GRECQUE,ATHENES ET LES PAYS EUROPEENS N’ONT QU’A SUIVRE MA RECOMMANDATION QUI PARAITRA BIENTOT DANS LE COURRIER DE RUSSIE ET QUI A FAIT L’OBJET D’UNE INTERVIEW PAR LA TV FRANCAISE 8 MONT BLANC.MA SOLUTION PEUT EFFACER QUASIMENT IMMEDIATEMENT 200 MILLIARDS SUR LES 350 MILLIARDS RESTANT DE DETTE GRECQUE A CE JOUR.ET LA POPULATION GRECQUE RETROUVE LE SOURIRE ET SA DIGNITE IMMEDIATEMENT.
    2)LE RETRAIT PAR LA FRANCE DE SES TROUPES EN AFGHANISTAN EST STUPIDE ET DANGEREUX.
    -STUPIDE CAR IL A SUFFIT QUE L’ON TUE QUELQUES SOLDATS FRANCAIS POUR QUE SARKOZY DECIDE LE RETRAIT.LE MESSAGE DE GUERRE EST DONC SIMPLE:SI VOUS TUEZ NOS HOMMES ON S’EN VA.TOUS NOS ADVERSAIRES POTENTIELS SAVENT DONC COMMENT NOUS FAIRE QUITTER UN TERRITOIRE.
    -DANGEREUX CAR LE JOB N’EST PAS TERMINE ET LES TALIBANS VONT PRENDRE LA PLACE QU’ON ABANDONNE ET SE DEVELOPPER.PASCAL RENDU

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