Prose scolaire

Une des meilleures enseignantes de Russie vit dans le village d’Opolye, dans l’oblast de Vladimir… Reportage.

Le bâtiment de l’école d’Opolye. Photo: Alexeï Nikolaev / Kommersant.

Alla Mossevnin participe à une telle quantité de concours professionnels qu’elle en gagne au moins un par an. Et tout récemment encore, l’enseignante d’une simple école rurale s’est distinguée. Elle a remporté le prix 2012 du meilleur pédagogue pour l’oblast de Vladimir. Fait notoire : Opolye ne compte que des instituteurs de première classe… Bien que travaillant sans stimulations financières particulières.

 « Il n’y a que l’argent que je ne ramène pas »

Le professeur de physique Grigoriev et l’électricien fauchent l’herbe devant l’école. « Et qui d’autre pourrait le faire ?, dit la directrice Zinaïda Kochkina, en haussant les épaules. Nous n’avons plus d’hommes dans le corps pédagogique. » Zinaïda Ivanovna dirige les travaux féminins – les enseignantes lavent les vitres, apportent des manuels, installent les pupitres : « Pour les préparatifs du Jour des savoirs, tout le monde est embauché, même nos familles. La maman du professeur de physique arrose les plantes et le mari de la directrice adjointe repeint les sols. »

« Oh, je lui élèverais bien une statue de toute sa taille, à mon Nikolaï, sourit la directrice adjointe, Svetlana Babyrina. Non seulement il m’aide à l’école, mais il a aussi élevé quasiment nos enfants tout seul. Eh oui, moi, je suis occupée toute la journée. Et j’emporte encore du travail à la maison : cahiers, bilans, rapports. Il n’y a que l’argent que je ne ramène pas ! Lui, en revanche, il est chef de chantier : il nourrit toute la famille. C’est grâce à lui que je peux garder mon métier. »

Le professeur de physique Maxime Nikolaevitch travaille en complément, l’été, sur des chantiers – sa paie d’enseignant de 12 000 roubles [environ 300 euros, ndlr] ne permet pas à sa famille, avec leurs deux enfants, de mener grand train. La blague d’autrefois n’a ainsi plus lieu d’être : « Donnez trois raisons pour lesquelles vous aimez votre métier d’enseignant ? – Juin, juillet et août [trois mois de vacances d’été en Russie, ndlr]. » Aujourd’hui, fini la plaisanterie.

« Je faisais cuire de la kacha par seaux entiers »

« Les salaires d’enseignants étaient peut-être plus élevés avant ? », nous étonnons-nous. « Avant, c’est la viande qui était plus chère », répondent les enseignants expérimentés. Il fut un temps où tous possédaient une ferme et, assurent-ils, en tiraient une « Jigouli » [modèle de voiture très répandu du temps de l’Union soviétique, ndlr]. Mais aujourd’hui, si l’on exclut les gains d’été – notamment la cueillette et la vente de champignons et de baies –, les enseignants ruraux n’ont plus de revenus complémentaires. Ils ne vont quand même pas se déclarer professeurs de cours à domicile – ici, c’est gratuitement que l’on remet à niveau les élèves en retard, en bons voisins. Ainsi, il ne reste qu’à se souvenir des années d’abondance passées. « À une époque, nous avions des bœufs, soupire Alla Mossevnina, enseignante en langue et littérature russes, une truie reproductrice, des porcelets. Je revenais après les cours et je me mettais tout de suite à leur faire cuire de la kacha par seaux entiers. Mais aujourd’hui, ça ne vaut plus la peine : la nourriture est chère, et la viande, on vous l’achète pour des kopecks. C’est pour ça que maintenant, nous n’avons plus que des potagers : pour nous. Alors il reste plus de temps pour les concours professionnels. »

Il y a quatre ans, Alla Alexandrovna a gagné 100 000 roubles de récompense comme meilleure enseignante de l’oblast. Cette année aussi, elle s’est distinguée : le département de l’enseignement pour l’oblast de Vladimir a nommé Mossevnina meilleure enseignante de la région pour 2012, l’a félicitée pour son « expérience sociale positive et la haute qualité de ses méthodes éducatives » et lui a remis un prix de 200 000 roubles. Une somme colossale, quand on y pense, pour un enseignant rural. Deux ans de salaire du professeur de physique Grigoriev.

« Un boulot où on ne se salit pas »

À Opolye, où sont officiellement enregistrés près de 700 habitants, il est difficile de faire carrière. «  Nulle part où travailler, nous expliquent des femmes assises sur le seuil en bois de la salle des fêtes et qui attendent l’autobus. Il y a bien la traite. Ou l’élevage de vaches. Mais ça paie mal. C’est pour ça que tout le monde part à Moscou. Les enfants restent ici, avec les grands-mères, pendant que les parents partent en déplacement. »

À l’époque soviétique, Opolye avait son solide sovkhoze du 17ème congrès : « Rien que des cochons, on en avait 10 000 têtes ! » Il ne reste aujourd’hui de cette grandeur passée qu’une étable à vaches, cette salle des fêtes en bois et l’école, qui compte 90 élèves.

Mais pour les enfants d’Opolye, expliquent les femmes, les meilleures conditions sont réunies : « Notre jardin d’enfants est très beau, avec des cygnes dessinés sur les murs, déclare, non sans fierté, une mère d’élève. L’école est carrément superbe. En pierre. Et des profs valables, bien propres sur eux. Eh, moi aussi j’aurais dû étudier pour devenir enseignante. C’est un boulot où on ne se salit pas et qui rapporte, à ce qu’on dit. »

Le village a entendu parler de la récompense d’Alla Mossevnina. « Mais les gens ne comprennent pas combien tout cela a été durement obtenu, soupire Alla Alexandrovna. Le salaire de base d’un enseignant est de 4 000 roubles [100 euros, ndlr]. Gagner plus ou non, ça dépend de la qualification, de l’expérience, de la quantité d’heures, des mérites et des succès. Du coup, les concours aussi sont importants. » Alla Alexandrovna montre ses diplômes : « Je participe à tous les concours depuis plusieurs années, nationaux et régionaux. C’est très difficile. Il faut à chaque fois préparer des montagnes de documentation. »

 « C’est un travail de bagne ! »

« Si j’étais ministre de l’éducation, se prend à rêver la directrice Kochkina, je réduirais les paperasseries pour les enseignants. Pour les concours, les professeurs remplissent des papiers parce que ça leur plaît, qu’ils veulent gagner, faire part de leurs méthodes d’enseignement. Mais nous devons rendre compte d’absolument tout, littéralement. Je travaille à l’école depuis 1965. Autrefois, il y avait le plan d’éducation, qui tenait sur une seule feuille. Mais maintenant, tu remplis des dizaines de papiers : plan d’éducation, note explicative au plan, analyse du plan. Puis 50 autres feuilles : auto-analyse du fonctionnement de l’école. Encore 70 feuilles : rapport sur le fonctionnement de l’école. Et ces rapports il faut les copier, les envoyer dans trois ou quatre endroits différents. Même sur la corruption, nous devons rendre compte. Mais quelle corruption voulez-vous qu’il y ait chez nous, dans une école de village ? À l’inverse, c’est nous qui apportons tout ici : et les feuilles de couleur, et les pots de fleurs. Je ne sais pas comment ça se passe en ville, mais un enseignant rural se donne entièrement à son travail, sinon ça ne marche pas. C’est un travail de bagne ! Je ne comprends pas pourquoi certains pensent qu’Alla Alexandrovna a reçu un prix pour ses beaux yeux. Elle reste à l’école toute la soirée ! Et l’argent des prix, elle ne s’en sert pas pour s’amuser ! »

Les 100 000 roubles du prix précédent, Mossevnina les a dépensés pour le raccordement de sa maison au gaz : « Et encore, il a fallu compléter. » Les autres enseignants, pour le gaz, ont fait des emprunts – qu’ils remboursent jusqu’aujourd’hui.

« Qu’est-ce que vous êtes belle »

Opolya a, bien sûr, ses envieux – sans eux, un village n’est pas un village. Mais la majorité des villageois ont, traditionnellement, beaucoup d’estime pour les enseignants.

« Alla Alexandrovna est une très bonne enseignante, très bonne, avoue la directrice Zinaïda Ivanovna sans tarir d’éloges sur son ancienne élève. Dès l’école, elle était responsable, pleine d’initiative. Écrivez-le bien, dans votre journal. Elle était présidente du conseil des détachements des pionniers, présidente du conseil des droujines [jeunes communistes, ndlr]. Et au dernier concours de l’oblast, elle a encore obtenu le prix de l’« Enseignant du sens moral ».

Alla Alexandrovna est effectivement un modèle de moralité à Opolye. Elle a commencé à fréquenter son futur mari encore à l’école, jamais, sauf pour étudier, elle n’a quitté le village, elle plante des fleurs, a décoré les environs de son immeuble par des compositions artistiques en pneus automobiles, a lu tout Dontsova, a été lauréate du concours international des enseignants en littérature sur « Bounine après le Siècle d’argent », a peint sa chambre dans des tons roses, comme la maisonnette de Barbie – toute la rue est venue l’admirer. Elle est toujours aimable, enseigne, à côté de la langue et de la littérature russes, les bases de la culture orthodoxe, n’est pas inscrite sur Odnoklassniki [réseau social russe, ndlr]. Elle marche dans la rue poussiéreuse avec sa veste blanche. Au poignet, une montre blanche sur laquelle est écrit, en strass, D&G – et, en bon exemple de moralité et de propreté, fait s’épanouir tout le village en sourires. Les anciens élèves, excellents, promus et même les cancres crient sur son passage : « Alsanna, bonjour ! Qu’est-ce que vous êtes belle ! »

« Même les cancres sont meilleurs qu’en ville »

Alla Alexandrovna, quant à elle, est certaine que même les cancres du village sont meilleurs que les citadins. « Ils sont dès le départ meilleurs, plus humains. Tu lis toutes les horreurs sur les écoles citadines – comment ils ont assassiné une enseignante, par exemple – et tu es choqué. Chez nous, il n’y a jamais eu une chose pareille. Bon, une punaise posée sur la chaise, peut-être, mais ça s’arrête là. » Et pour les enseignants, leurs élèves ne sont pas des étrangers. « Parce qu’au village, tu connais tout le monde. Tu sais ce qui se passe chez qui. Pendant le cours, par exemple, un enfant s’endort, mais tu le laisses tranquille. Parce que tu sais que la veille, son père a hurlé toute la nuit à en réveiller tout le village ; et tu te dis, bon, qu’il se repose. »

Avec les loisirs, en revanche, c’est plus difficile. On a installé, par exemple, à Opolye, un « Luna-park » : quelques balançoires rouillées et un trampoline, qui a déjà craqué. Mais personne ne va y jouer. À cause du prix, astronomique : 60 roubles. « Et qui va donner à un enfant une telle somme pour des manèges, s’interroge Alla Alexandrovna. C’est très cher pour le village. »

De fait, c’est à l’école que plusieurs dizaines d’enfants d’Opolye passent leur temps libre : ils ont soit théâtre, soit compétition sportive, soit atelier modelage, soit concert de musique.

« Je ne suis pas la seule à rester ici toute la soirée, explique Alla Alexandrovna. Simplement, moi, je trouve encore le temps de participer à des concours, c’est pour ça qu’on me remarque plus souvent. Vous-mêmes, c’est pour ça que vous êtes là. Mais les autres enseignants, personne n’en parle. Des clous. Alors qu’ils sont là eux aussi. »

Ils sont là. Ils réussissent à travailler à plein rendement. Ne partent pas gagner leur pain à Moscou, se débrouillent avec les rapports absurdes, cueillent les récoltes pour le potager de l’école pour qu’il y ait de quoi nourrir les enfants à la cantine. Peignent les sols, brisent la craie – on la leur livre en gros blocs. Ils sont ici. Et se préparent à une autre année qui ne salit pas, au “bagne”, tant aimé.

One thought on “Prose scolaire
  1. frédéric combes

    Description d’un autre temps!comparé à une école française; mais on n’est pas accablé pour autnt ! ça parait dur, difficile, mais il y a de l’entrain et de l’optimisme; ce qui a disparu en France!

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