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Le sport en Russie : la difficile conciliation entre tradition et modernité

Alors que les Jeux olympiques de Londres se sont achevés, l’heure est au bilan. L’occasion pour Alexander Nikolayevich Bleer, recteur de l’Université des sports de Moscou, de faire le point sur le sport en Russie et ses perspectives de développement futur.


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Alors que les Jeux olympiques de Londres se sont achevés, l’heure est au bilan. L’occasion pour Alexander Nikolayevich Bleer, recteur de l’Université des sports de Moscou, de faire le point sur le sport en Russie et ses perspectives de développement futur.

Le Courrier de Russie : Quel Bilan général tirez-vous des Jeux olympiques de Londres pour la Russie ?

Alexander Nikolayevich Bleer : De nombreux sports nous ont donné satisfaction notamment les sports de combat, l’athlétisme, la gymnastique, la natation synchronisée, le volley-ball, le basket-ball ou encore le judo, qui a permis de récolter 5 médailles dont 3 en or. Nous avons un système très sérieux de préparation des sportifs dans ces disciplines qui ont conservé l’héritage de l’URSS tout en ayant su intégrer les technologies modernes.

LCDR : Certains sports ont donc mieux marché que d’autres, à quoi attribuez-vous ces succès ?

A.B. : Ils ont surtout été obtenus grâce à des personnalités très fortes qui portent leur sport : par exemple, des entraîneurs réputés et reconnus en gymnastique artistique et en natation synchronisée, ou encore comme le Président de la Fédération de lutte, Mikhaïl Mamiashvili. Ces gens vouent leur vie à leur discipline et cela se ressent dans les résultats. Simplement, nous devenons perfectionnistes et nous voulons gagner toujours plus. Le sport est une compétition : celle d’un athlète avec lui-même mais également une compétition technologique. Si nous avons apprécié l’état d’esprit de notre équipe, nous devons également nous interroger sur la technologie du sport de notre pays. Et dans ce domaine, il y a beaucoup de choses à faire.

LCDR : Par exemple ?

A.B. : Nous sommes déçus par nos résultats dans certains sports d’équipe, en tir et en natation. Dans ces dernières disciplines, l’équipe d’URSS était historiquement très performante. Mais après 1991 et l’effondrement de l’Union soviétique, le système s’est délité. Aujourd’hui, Il faut reconstruire les traditions sportives du pays.

LCDR : Vous voulez dire que la sphère sportive doit encore gérer les conséquences de l’effondrement de l’Union soviétique ?

A.B. : Nous sommes dans un processus de création d’un nouveau système sportif. A l’heure actuelle, celui-ci est défaillant à différents niveaux : des directeurs nationaux aux cadres régionaux. Nous avons, par exemple, des difficultés à générer un nouveau vivier de talents.

Avec la dissolution de l’Union soviétique, les anciennes républiques sont devenues indépendantes et concurrencent aujourd’hui la Russie

LCDR : Pendant l’Union soviétique, les choses étaient différentes ?

A.B. : En URSS, la politique du développement sportif était assez militaire. Mais tout cette organisation s’est écroulée après 1991 et nous travaillons pour en mettre une nouvelle en place. Il faut aussi noter qu’avec la dissolution de l’Union soviétique, les anciennes républiques sont devenues indépendantes et concurrencent aujourd’hui la Russie. Dans le cas de la lutte, plusieurs champions olympiques viennent de pays de la CEI qui utilisent les mêmes écoles de formation et les mêmes techniques que nous. Ces États ont également récupéré, de fait, une partie des infrastructures de l’URSS. La Russie doit donc reconstruire de nouveaux cercles et de nouveaux pôles de compétences sportives. Cela coûte très cher et prend du temps mais l’analyse des performances de la sélection olympique russe nous donne des indications sur ce qu’il faut améliorer et comment résoudre les problèmes.

LCDR : La politique sportive n’est donc pas l’unique élément qui explique les échecs de certaines disciplines ?

A.B. : Au-delà du système que nous devons reconstruire, je vois encore deux autres points noirs. Nous avons un problème au niveau des infrastructures. Par exemple en natation, les piscines coûtent cher aux niveaux de la construction, de la gestion et de l’entretien. Il faut donc donner envie à la population d’utiliser ces équipements et en même temps faire en sorte qu’elle puisse accueillir de vrais sportifs. Enfin, le dernier problème se situe au niveau de la science et de l’éducation. Il y a 14 universités en Russie qui préparent les futurs cadres du sport russe mais leur financement a quasiment cessé dans les années 1990. Les scientifiques et les spécialistes n’avaient plus de moyens, ce qui nous a fait perdre entre 10 et 15 ans dans la recherche et la formation. Mais depuis l’arrivée de Vitaly Moutko à la tête du ministère des sports en 2008, les choses ont changé, ce dernier accorde beaucoup d’importance à la recherche.

LCDR : Quels aspects de la recherche doivent-être développés dans les années qui viennent ?

A.B. : Aujourd’hui d’un point de vue physiologique, tous les athlètes olympiques sont au même niveau. Il faut donc travailler sur la psychologie et surtout celle de l’effort extrême. Nous devons progresser dans ce domaine pour gagner les petites secondes ou les petits centimètres qui font la différence. Il nous faut également travailler sur la médecine sportive.

Nous devons progresser pour gagner les petites secondes ou les petits centimètres qui font la différence

LCDR : Justement, David Riegert, l’entraîneur de l’équipe masculine d’haltérophilie laissait entendre qu’il y avait des lacunes en la matière en Russie, qu’en pensez-vous ?

A.B. : Nous en revenons au problème de la transformation du système soviétique. Les médecins formés sous l’URSS sont tous âgés. Pendant les années 90, faute de moyens, leur niveau a chuté. Mais petit à petit, de jeunes médecins arrivent. Dans un monde ouvert, il est facile d’acquérir de nouvelles connaissances et cela nous permet de combler notre retard. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’échanges entre les spécialistes des différents pays.

LCDR : N’y a-t-il pas également un manque d’entraîneurs de qualité ?

A.B. : Nous devons insister sur le développement du système de formation des cadres. Mais je n’ai pas d’objection à faire appel à des entraîneurs étrangers. Du reste, de nombreux spécialistes russes ont quitté le pays après la dissolution de l’Union soviétique. Tous les pays ont recours à cette pratique. Nous sommes dans un monde globalisé et nous devons tirer profit des meilleures compétences disponibles.

LCDR : Le 8 août, Vladimir Poutine évoquait la possibilité de transférer la responsabilité des écoles sportives du ministère de l’éducation vers le ministère des sports, qu’en pensez-vous ?

A.B. : La réforme envisagée par le président Vladimir Poutine est nécessaire. Les écoles sportives sont un système éducatif particulier. Il en existe deux types : les premières sont destinées aux enfants et aux adolescents. Les élèves y choisissent leur sport et travaillent sur un développement harmonieux de leur personnalité. Les secondes sont les écoles de réserve olympique. Elles répondent à la volonté des étudiants de devenir des sportifs professionnels. L’objectif est de transférer la gestion de ces écoles au ministère des sports, ce qui semble logique. Le processus est déjà entamé mais le président Vladimir Poutine a rappelé la nécessité d’accélérer ce mouvement. Nous devons donc continuer à développer des écoles et des établissements supérieurs spécialisés dans le sport, construire des infrastructures sportives et former des cadres dirigeants qualifiés. La conjonction de tous ces éléments permettra de créer un cercle vertueux aboutissant à l’amélioration continuelle de nos résultats.

LCDR : La Russie ne souffre-t-elle pas également d’inégalités régionales en termes d’accès au sport ?

A.B. : La Russie est un pays très vaste : c’est une vraie difficulté lorsqu’il faut conduire un développement harmonieux des pratiques sportives. Même pendant la période soviétique, la qualité du sport n’était pas la même selon les régions. Des solutions existent pourtant. Les régions disposent par exemple d’un programme efficace pour le développement du sport : le budget fédéral peut financer à hauteur de 70% certains projets. Des forums sur le sport, impliquant la construction d’infrastructures sportives, sont organisés chaque année dans différentes régions du pays.

LCDR : L’organisation des Jeux olympiques de Sotchi s’inscrit-elle dans cette politique ?

A.B. : Le gouvernement cherche à attirer des grandes compétitions internationales comme par exemple les Jeux olympiques de Sotchi en 2014 ou encore les championnats du monde d’athlétisme, de rugby et les Jeux universitaires à Kazan en 2013. Ces événements permettent au pays de se doter d’infrastructures de haut niveau. Pour les Jeux universitaires, les enceintes sont déjà prêtes. Une fois la compétition terminée, les trois universités de la région pourront les utiliser. Ce sera la même chose après les Jeux de Sotchi, la région de Krasnodar pourra exploiter toutes les installations. Ce n’est pas un programme très rapide mais il est cohérent et planifié jusqu’en 2020. A cette date, la Russie sera en mesure de rivaliser avec les meilleures nations mondiales comme la Chine ou les États-Unis. L’URSS a développé son système pendant 70 ans, la Russie n’est à l’œuvre que depuis 20 ans.

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