Laurence Chardiny Kurchakov : « Quand un système est rigide, c’est l’humain qui s’assouplit »

Laurence Chardiny, de la Russie, elle a tout pris. Originaire de Lyon, elle vit à Moscou depuis plus de dix ans et sans état d’âme. Rencontre teintée d’éclats de rire avec une mordue de montagne, de Russie et de tout ce qui tranche. 

Laurence Chardiny

Laurence Chardiny

Le Courrier de Russie : En 1994, qu’êtes-vous venue faire ici ?

Laurence Chardiny : J’ai d’abord passé six mois à Saint-Pétersbourg dans le cadre d’un échange avec une université écossaise. J’avais terminé mes études mais j’apprenais le russe depuis l’âge de 12 ans et le pays m’attirait. Je suis ensuite allée pour six mois à Moscou, en stage chez L’Oréal.

LCDR : Pourquoi la Russie ?

L.C. : On parlait beaucoup de la Russie vers la fin des années 80… le projet avait mûri en moi depuis.

LCDR : Et c’était comment ?

L.C. : Difficile ! Et très instable. Les gens étaient démunis : notre professeur à Saint-Pétersbourg voulait nous inviter chez lui mais ne le faisait jamais car il n’avait pas de saucisson à nous offrir. Cela m’a marquée.

LCDR : Et ensuite ?

L.C. : Après 1997, j’ai cherché un emploi avec lequel je puisse être en contact avec la Russie et je suis revenue plusieurs fois, régulièrement : j’aidais des entreprises à créer leur unité russe. J’ai travaillé dans le transport, le textile… Le transport s’est assez rapidement avéré être un bon baromètre : quand il y avait une crise économique, comme en 98, il n’y avait plus rien à charger !

« Je suis partie avec deux valises et un contrat local, payée en cash »

LCDR : Quand êtes-vous revenue vous installer ici ?

L.C. : Au bout d’un moment, j’étais fatiguée des allers-retours, j’avais l’impression de ne rien construire. Alors, je suis partie en 2001 avec deux valises et un contrat local, payée en cash. Je travaillais – c’est toujours le cas – pour une entreprise de cosmétiques espagnole, Puig, qui détient les marques Nina Ricci, Paco Rabanne, etc. En 2004, je me suis mariée avec un Russe, ce qui n’était pas forcément prévu. Je m’étais dit : « Jamais avec un Russe ! ».

LCDR : Vous avez retrouvé la Russie que vous aviez laissée ?

L.C. : Mon intégration en Russie ne s’est pas faite comme je le pensais. Je ne voyais pas beaucoup de Français et privilégiais les contacts avec les Russes. J’ai commencé à faire de la montagne avec eux, des voyages. J’adore les endroits sauvages mais ici ils ne sont pas très accessibles : être avec des Russes aidait beaucoup. À côté de ça, je travaillais dans le luxe et j’aimais cette bipolarité que je pouvais entretenir en Russie avec une nature si sauvage…

LCDR : Les gens ne pensent pas spontanément à l’alpinisme lorsqu’on évoque la Russie. Et pourtant…

L.C. : Non, c’est vrai. Pourtant, l’alpinisme soviétique était célèbre ! Les Russes avaient à l’époque des écoles de montagne, dont mon mari a fait partie. En Russie, il ne s’agit pas toujours de « haute montagne » mais de treks de deux à trois semaines avec sac à dos, nourriture pour la durée du séjour et sans aucun support : en russe on appelle cela pokhod. Il y a un vrai goût de l’effort ici, d’aller jusqu’au bout. Il ne s’agit même pas d’un défi mais d’une envie de communiquer avec la nature, de faire partie d’elle.

LCDR : C’est-à-dire ?

L.C. : Il s’agit de grands espaces très vierges. Tu peux compter sur ton groupe mais d’abord sur toi-même et tu as intérêt à assurer. En montagne, il n’y a pas de refuge et, si c’est l’hiver, il faut creuser la neige pour planter les tentes. Tout est à plus grande échelle, la nature est plus envahissante, pleine de contrastes, sans limites.

« S’ils sont perdus l’hiver à -30°C, ils survivent sans problème »

LCDR : Quel est le rapport des Russes à la nature ?

L.C. : C’est un endroit où ils se retrouvent avec eux-mêmes, sans influence extérieure et c’est ce qui compte, surtout pour la génération qui a vécu la transition post-soviétique. Mon mari a 45 ans, il a traversé la chute de l’URSS entre ses 20 et 30 ans : sa génération a trouvé une échappatoire dans la nature. On le retrouve chez tout le monde ici bien sûr, c’est la tradition du « chachlik le dimanche en forêt ». Mais chez les randonneurs russes, il s’agit d’une vraie communion avec l’environnement. Et ils le connaissent bien : s’ils sont perdus l’hiver à -30°C, ils survivent sans problème. Et ils savent, en plus, apprécier cet état de survie.

LCDR : Quelles sont les destinations privilégiées ?

L.C. : L’Altaï, le Kamtchatka, mais aussi l’Asie centrale. Et le Caucase, bien sûr, les Carpates… l’Oural… On peut aussi se contenter, l’hiver, de faire du ski de fond et de se promener régulièrement dans la campagne autour de Moscou, en elektrichka. Poutine a déclaré que « les gens font de moins en moins de sport » parce que les structures d’entraînement qui datent de l’URSS se sont un peu effondrées mais ce n’est pas toujours vrai ! Personnellement, avec ces excursions en montagne, je suis sortie du plan-plan de la vie active. De l’éternel programme des expatriés « resto-sorties-salle de sport ». Grâce à ces gens-là, j’ai découvert une autre Russie.

LCDR : Et d’autres Russes ?

L.C. : Oui, aussi. Des gens simples. Je n’aime pas les étiquettes et je ne sais pas répondre à la question : « Alors, ils sont comment les Russes ?! ». Tout ce que je sais, c’est que les relations avec eux sont saines, profondes. Tu fais la fête, tu fais la fête — tu fais la gueule, tu fais la gueule. Il y a beaucoup moins de non-dits.

LCDR : Qu’en est-il au sein de votre couple, franco-russe ?

L.C. : Le fait qu’on soit foncièrement différents en termes d’éducation, de milieu, de but dans la vie engendre automatiquement un grand respect de l’autre : on a moins d’attentes et les différences sont plus faciles à saisir. J’accepte aussi plus de choses : mes enfants boivent du thé. Quand en France on dirait que « c’est mal », ici tout le monde le fait. Eh bien, très bien, buvez du thé ! Mes deux enfants reviennent de deux semaines chez babouchka : ils se sont enfilés de la kacha matin midi et soir, ils ont grossi ! Bon, moi j’aurais aimé qu’ils mangent plus de fruits et légumes, et alors ? Ce n’est pas grave ! Il faut rester très ouvert, y compris dans sa famille. Cela a toujours des bons côtés… En France lors des mariages, au bout d’un moment il n’y a plus rien à boire ou manger. En Russie, ça dure toute la nuit. C’est quand même mieux, non ?

« J’ai parfois l’impression d’être comme dans les années d’après-guerre en France »

LCDR : Qu’est-ce qui vous séduit encore, ici ?

L.C. : Tous les jours, quelque chose me surprend, me fait sourire – ou gueuler. Je suis partie de France pour vivre plus intensément. Ici, je suis servie ! J’ai parfois l’impression d’être comme dans les années d’après-guerre en France, lorsque tout se reconstruisait, qu’il y avait un souffle nouveau, que petit à petit on s’achetait un réfrigérateur, une voiture, une machine à laver… J’ai vu mes amis russes changer de niveau de vie, tout évolue : les infrastructures, la société… Ce développement, on ne l’a pas vu en France si on est né après les années 60. Ici, je peux même y participer. Les choses bougent, même en politique ! J’avais la chair de poule lors des manifestations de décembre 2011. Cela va prendre 10, 20, 30 ans pour que le système change, mais ça évolue. D’ailleurs, je préfèrerais que ça prenne 30 ans plutôt qu’une seule année et que ça finisse mal…

LCDR : Vous sentez-vous impliquée dans ce changement ou n’êtes-vous qu’une observatrice ?

L.C. : Non, il faut rester humble… On est de passage sur cette terre ! Et je suis Française avant tout. Je suis un vecteur plus qu’un acteur de cette société, même si je m’y sens bien.

LCDR : Vous avez confiance en l’avenir du pays ?

L.C. : Oui, il y a beaucoup de ressources, pas seulement dans le sol mais chez les gens : les Russes sont très instruits. On ne comprend pas la « façon russe », on veut mettre un démocrate à la place de Poutine… moi j’essaie d’avoir une approche positive, accompagnatrice, en dehors des clichés. Plus les Russes croiront en eux-mêmes, plus le pays évoluera. Pour l’instant, ils n’y croient pas encore assez. Ce qu’ils voient en Europe et qui leur plaît, ils ne savent pas comment le transposer ici, ça leur paraît insurmontable. Du coup, ils préfèrent carrément partir y vivre.

LCDR : Et la Russie, que vous a-t-elle donné ?

L.C. : L’humilité, la simplicité… La tolérance. Il y a moins de « réseautage » : en Russie, on a moins d’amis, mais plus d’amis vrais. Les discussions dans la cuisine seront toujours là. On ne triche pas. Et le relationnel arrange toutes les situations : à partir du moment où tu as un bon contact avec un Russe, il va tout faire pour toi. Cela peut faire des merveilles ! Quand un système est rigide, c’est l’humain qui s’assouplit. Les gens pensent que les Russes ne sont pas très « humains » mais c’est faux. Ils font la gueule, c’est tout !..

3 thoughts on “Laurence Chardiny Kurchakov : « Quand un système est rigide, c’est l’humain qui s’assouplit »
  1. Sibir

    Je partage tout avec cette dame, tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle fait. sauf que je ne vis pas sur place et je ne fais rien de tel ;-( je ne fais qu’en rêver. Mes hommages.

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