« En prison, si tu es pédophile, on ne te viole pas tout de suite »

Andreï Rubanov, quarante trois ans, était un homme d’affaires à succès quand, en 1996, une affaire de détournement de fonds publics liée à la Tchétchénie l’envoie en prison pour trois ans. Il a tiré de cette expérience un grand nombre de romans et récits, notamment le célèbre Plantez et ça va pousser, qui a connu un large succès de librairie. Rencontre à l’occasion d’un numéro spécialement consacré aux prisons russes.

Retrouvez un extrait de son roman Do time, get time ici.

Le Courrier de Russie : Comment décririez-vous votre milieu d’origine ?

Andreï Rubanov : J’appartiens à l’intelligentsia russe, que ce soient mes parents, grands-parents, oncles, tantes, ils étaient soit professeurs soit instituteurs.

LCDR : Où avez-vous passé votre enfance ?

A.R : Dans un village au sud de la région de Moscou, une région dont on me dit qu’elle ressemble à la Bretagne ! Mais je n’ai jamais mis les pieds en France !

LCDR : Puis…

A.R : La faculté de journalisme, j’ai d’ailleurs travaillé quelques années comme journaliste puis j’ai commencé à travailler sur les marchés financiers.

LCDR : Et c’est là que vos ennuis ont commencé ?

A.R : Oui, en 1996, j’ai été arrêté et mis en prison pour vol de fonds publics.

LCDR : Comment, alors que vous ne travailliez pas dans une structure publique, pouviez-vous être poursuivi pour vol de fonds publics ?

A.R : Mon travail consistait à effectuer des transactions sur les marchés financiers et avait pour source la transformation d’argent liquide en argent non-liquide ou le change de monnaies. C’était en quelque sorte une activité bancaire. Il s’est avéré qu’une des sommes dont j’avais eu la charge avait été volée au budget russe et était liée au financement de la république de Tchétchénie.

LCDR : Combien de temps avez-vous passé en prison ?

A.R : En tout trois ans, un an à la prison de Lefortovo à Moscou et deux ans à la prison « Silence des matelots », à Moscou également.

LCDR : Pourquoi une telle durée ?

A.R : L’enquête a duré deux ans et le procès un an.

LCDR : Quelle a été l’issue du procès ?

A.R : J’ai été reconnu non coupable de vol d’argent public mais coupable de fraude fiscale.

LCDR : Vous sortez en 2000…

A.R : Oui, c’était une époque où toute la société politique changeait, la fin de l’ère Eltsine et l’arrivée au pouvoir de Poutine, avec notamment le début d’une opération militaire en Tchétchénie. Moscou a alors eu besoin de leaders tchétchènes qui seraient fidèles au pouvoir central et a fait sortir de prison une de mes connaissances, Beslan Gantamirov, pour en faire un des chefs de la république tchétchène pro-russe. Il m’a alors contacté pour venir travailler avec lui en Tchétchénie.

LCDR : Quel type de travail ?

A.R : J’étais fonctionnaire.

LCDR : Mais encore ?

A.R : Je m’occupais des relations publiques de cette république tchétchène pro-russe, j’étais chargé d’envoyer des photos, des films pour les chaînes de télévision ou les journaux.

LCDR : Quel regard portez-vous sur les Tchétchènes après cette expérience ?

A.R : Ce sont des gens physiquement forts, fiers, très profonds, ils savent que la communauté internationale les imagine comme des êtres sanguinaires et ils profitent de cette image. Vous avez des Corses vous aussi !

LCDR : Pendant combien de temps avez-vous travaillé en Tchétchénie ?

A.R : Un an.

Je suis parti de Tchétchénie quand j’ai eu le sentiment qu’on allait me tuer

LCDR : Et vous êtes parti de votre propre chef ?

A.R : Oui, je suis parti à un moment où on commençait à tuer des Russes et j’avais le sentiment qu’on allait me tuer.

LCDR : Retour à Moscou donc…

A.R : Je me suis remis à faire du business, de la vente d’équipements industriels mais ce n’est pas intéressant.

LCDR : Qu’est-ce qui l’est ?

A.R : La littérature, la famille, l’art, le cinéma, la culture physique. En fait, j’attends mon deuxième enfant de ma deuxième femme et c’est ça qui m’intéresse le plus.

1% de la population russe est en prison

LCDR : Venons-en à votre vision du système pénitentiaire russe.

A.R : Ce système a pris forme sous l’URSS et n’a pas été réorganisé depuis. Un pour cent de la population russe vit en prison, ce qui fait environ 1,5 million de personnes.

LCDR : C’est pas mal…

A.R : Si vous comparez à la période stalinienne où 25 millions de personnes étaient sous les barreaux, c’est beaucoup moins ! C’est un taux d’emprisonnement semblable à celui des États-Unis.

LCDR : Qu’est-ce qui vous semble caractériser particulièrement le système russe ?

A.R : Le surpeuplement. Les problèmes commencent avant même le jugement, on met en prison des gens en attente de leur procès, aux États-Unis vous ne pouvez pas y rester plus d’un mois, en Russie vous y passez plusieurs années même si vous avez volé un vélo ou vendu une dose de cannabis.

LCDR : Aucune réforme n’a été menée ?

A.R : Depuis dix ans, on a tenté d’améliorer le système mais les points essentiels restent pour moi les mêmes : surpopulation, manque d’hygiène, manque de soins, mauvaise nourriture.

LCDR : Avez-vous connaissance des conditions dans les prisons françaises ?

A.R : Je sais qu’on peut y rester longtemps avant d’être jugé, j’ai lu qu’un prisonnier y avait attendu six ans son procès. Pour ce qui est des conditions, j’ai vu le film d’Audiard, Le prophète et la prison qui y est filmée est un sanatorium comparée à une prison russe !

Le Goulag est un système, une idée, ce n’est pas une prison, c’est un camp d’extermination

LCDR : Un journal français a dernièrement fait sa Une sur le thème des Pussy riot en titrant : Au Goulag pour une danse, qu’en pensez-vous ?

A.R : Le Goulag est un système, une idée, ce n’est pas une prison, c’est un camp d’extermination. Et d’ailleurs, il en reste quelque chose dans notre système pénitentiaire.

LCDR : C’est à dire ?

A.R : Dans notre cellule, une personne mourait chaque année.

LCDR : De…

A.R : Maladies, drogues, problèmes de cœur.

LCDR : Quel effet estimez-vous que la prison a eu sur vous ?

A.R : Ça m’a rendu plus fort.

LCDR : Pourriez-vous nous raconter la journée type d’un prisonnier ?

A.R : Ça dépend de la prison. J’ai passé ma première année de détention à la prison Lefortovo de Moscou, une prison confortable, nous étions deux par cellule, je lisais et faisais du sport, j’essayais de ne pas perdre mon temps.

LCDR : Puis…

A.R : J’ai passé les deux années suivantes à la prison moscovite du « Silence des matelots » où j’ai survécu.

LCDR : C’est-à-dire ?

A.R : Vous ne pouvez rien faire sauf survivre. Il faut lutter, tout le temps, contre tout, pour survivre.

LCDR : Par exemple ?

A.R : Vous avez trente-deux lits pour cent cinquante personnes, vous devez passer votre journée à faire la queue pour obtenir le droit de dormir six heures.

LCDR : Vous l’avez fait ?

A.R : Moi j’avais de l’argent, je payais pour avoir le droit de dormir. C’est le monde criminel avec ses traditions propres.

LCDR : Ses traditions propres ?

A.R : Soit l’argent, soit les drogues, soit une connexion avec des gens du monde extérieur.

LCDR : Connexion…

A.R : Quelqu’un qui peut vous apporter ce que vous voulez à la prison.

LCDR : Et quelles sont vos impressions sur ce monde criminel ?

A.R : C’est un monde moral. En prison, si tu es moral, tu survis plus facilement.

LCDR : Moral ?

A.R : Il y a des règles à suivre.

LCDR : Comme ?

A.R : Tu ne prends pas ce qui ne t’appartient pas, tu ne te bats pas physiquement, tu vis en paix, tu ne gênes pas les autres. Des choses assez simples en fait.

LCDR : Et ceux qui violent ces règles ?

A.R : Ils sont punis.

LCDR : Hm hm…

A.R : On les bat. On peut les battre à mort. Ou les humilier.

LCDR : Les humilier ? C’est-à-dire… les violer ?

A.R : Oui. Et c’est ce qu’il y a de plus affreux.

Les viols sont assez rares en prison

LCDR : Vous avez assisté à des viols ?

A.R : Oui. De mes propres yeux. Mais ce sont des cas assez rares.

LCDR : Rassurant… Quel régime est réservé aux pédophiles dans les prisons russes ?

A.R : Si tu es pédophile, on ne te viole pas tout de suite. Mais on va te mettre sous un lit.

LCDR : Sous un lit ?

A.R : Oui, sous un lit, comme si on vous mettait sous votre canapé là, et on va vous laisser des semaines, des mois, dessous. Sans avoir le droit de sortir.

LCDR : Mais comment se nourrissent-ils ?

A.R : Je ne sais pas. Je sais juste que je les voyais toujours sous les lits. Si tu as commis un viol, tu as une tare mais, disons, pas une tare mortelle. Mais vous savez, ces cas sont rares, les pédophiles sont rares et les viols en prison sont rares aussi. En fait la prison est un endroit assez ordonné où les règles marchent. Il y a des règles qui sont suffisantes, ce n’est pas un troupeau de gens qui se mangent, je ne veux pas qu’on en parle comme d’un troupeau.

LCDR : D’autres enseignements que vous retirez de votre expérience en prison ?

A.R : Il est difficile de paraître ce que tu n’es pas.

LCDR : Mais encore ?

A.R : Tu dois toujours pouvoir montrer ton acte de condamnation pour que tes voisins sachent de quoi tu es accusé.

LCDR : Mais que faire quand vous êtes emprisonné avant le rendu du jugement ?

A.R : Il faut avouer tout de suite ce que tu as fait, en prison on voit si tu as commis le crime ou pas, ça se voit. En une semaine dans ce bureau, je comprendrais tout des relations entre vous.

LCDR : Hm hm. Votre regard sur les autres a-t-il changé après votre séjour en prison ?

A.R : À votre sortie de prison, vous éprouvez une sensation qui dure deux ans : vous vous sentez plus fort et plus cruel que ceux du dehors. C’est une sensation juste d’ailleurs puisque vous l’êtes mais elle passe après ce délai et vous redevenez celui d’avant.

La prison peut vous écraser mais ne change pas votre nature

LCDR : La prison ne vous change pas plus que ça ?

A.R : Elle peut vous écraser mais elle ne change pas votre nature. Après la prison, tu aimes plus les gens parce que tu les comprends mieux, tu deviens plus indulgent.

LCDR : Aucune haine à l’égard de ceux qui vont envoyé derrière les barreaux ?

A.R : Aucune.

LCDR : Et Dieu dans tout ça ?

A.R : J’ai entrepris une quête spirituelle avant d’être emprisonné et je pense que chaque homme doit la mener. La prison joue un rôle mineur dans cette quête. Pour sentir le monde spirituel, il faut faire des exercices ; prières, méditation ou d’autres pratiques spirituelles, la prison n’est pour rien dans tout ça.

LCDR : Estimez-vous mieux vous connaître depuis votre passage en prison ?

A.R : J’aime l’idée que je grandis, que je change, en fait mon attitude avec moi-même change avec le temps, c’est un processus naturel.

LCDR : Qu’est-ce qui vous a le plus manqué en prison ?

A.R : La solitude. La nécessité de vivre avec des gens que tu n’as pas choisis, qui te parlent est ce qu’il y a de plus dur à supporter.

LCDR : Aucun moyen de s’en extraire ?

A.R : Non, les gens vivent à côté de toi, ils te parlent, tu n’as aucun moyen de t’isoler, certains parlent toute la journée.

LCDR : Venons en à votre œuvre, vous avez publié de nombreux romans et récits inspirés de votre expérience pénitentiaire, comment en êtes-vous arrivé à l’écriture ?

A.R : J’ai commencé à écrire à 14 ans et j’ai toujours voulu devenir écrivain, j’ai publié jeune des récits dans les journaux. Puis j’ai cessé d’écrire pendant une longue période de ma vie, je savais qu’il ne fallait pas se presser. Je prends la littérature très au sérieux, comme on le fait en France ou en Russie, pour écrire, il faut être persuadé d’avoir des choses essentielles à dire et que personne ne les ait dites avant vous.

LCDR : Parlez-nous de votre relation à la Russie.

A.R : J’appartiens à l’intelligentsia russe, la Russie est pour moi où je vis et où je veux mourir. J’ai tous les complexes de l’intellectuel russe.

LCDR : C’est-à-dire ?

A.R : Le sentiment de culpabilité vis-à-vis du peuple, des millions d’alcooliques, des chômeurs, l’envie de faire quelque chose, de changer quelque chose, un sentiment aussi de malaise face à ces Français qui font toujours mieux que nous !

Quand les Français tuaient leur roi, les Russes tombaient le visage dans la boue devant leur tsar

LCDR : Et vous allez changer quelque chose ?

A.R : On ne peut pas, c’est juste une question de développement et pas de karma ou de destin, quand les Français tuaient leur roi, les Russes tombaient le visage dans la boue devant leur tsar. La liquidation de la monarchie absolue et la constitution qui a suivi est ce que la France a donné de mieux à l’humanité.

LCDR : Que pensez-vous de la France et des Français ?

A.R : Je ne suis jamais allé en France, j’ai avec les grandes cultures des relations proches et la culture française en fait partie. J’ai appris beaucoup de choses grâce à Balzac et Zola et aujourd’hui avec Houellebecq.

LCDR : Quel regard portez-vous sur Houellebecq ?

A.R : Il est fort, sensible, intelligent mais il est privé d’énergie et, malheureusement, il fait croire que c’est un problème général alors que ce n’est qu’un problème personnel.

5 thoughts on “« En prison, si tu es pédophile, on ne te viole pas tout de suite »
  1. Laurence Guillon

    C’est un article intéressant et un homme sympathique, je pense qu’il idéalise la France, comme beaucoup de Russes, ce qui est agréable pour les Français, que généralement, ils adorent. A mon avis, la France n’ a vraiment pas apporté que de bonnes choses à la Russie et, en ce moment, elle se soviétise à vue d’oeil!

    1. DOLGOROUKY TATIANA

      Aucun Russe n’idéalise quoi que ce soit, c’est ça qu’il faudrait comprendre. C’est un peuple qui « contient » l’art, du coup ils parait idéaliste.

      Entre les lignes il nous dit, je suis Russe, tu es Français, je t’aime et te comprends parce que je suis « citoyen du monde », c’est ainsi que Dostoïevsky définissait le « vrai Russe ».
      Cet homme nous parle de littérature et laissez moi rire sur cette prétendue idée que la France se soviétise, oh mon Dieu mais de quoi parlez vous? Madame, vous n’avez strictement aucune idée de ce que pouvait signifier le Tsarisme et le servage.

      Votre réaction est terriblement française, vous réussissez, en quelques lignes, à porter une critique sur la France, au lieu d’avoir un regard attentif sur ce qu’il nous dit. Vous faites le énième procès du pays où nous vivons, engoncée dans cette pseudo auto-critique qui n’est en fait que fierté mal déguisée et orgueil. Vous n’avez rien lu de ce qu’il a tenté de nous dire.

      Je trouve qu’il a entièrement raison au sujet de Houellebecq.
      Si les Français pouvaient dépenser leur énergie négative en énergie créative, ce pays serait réellement grand.

    1. francois genevey

      Il n’empêche que les étrangers qui font partie de l’intelligentsia de leur pays, russes ou latino-américains, ont un regard sur la France et le pays des Droits de l’Homme, le Siècle des Lumières, Victor Hugo sans doute, qui est historique. On n’a guère renouvelé notre philosophie et on n’a pas apporté grand chose àl ‘humanité depuis. Tchoa.

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