Les architectes français Antoine Grumbach et Jean-Michel Wilmotte ont remporté la consultation internationale sur le projet de « Grand Moscou ». Lancée en janvier dernier par la mairie de la capitale, la consultation consacrait le meilleur avant-projet de développement de l’agglomération et de son extension (155 000 ha) vers le sud-ouest. Les autorités ont prévu de débloquer près de 35 milliards d’euros sur cinq ans pour désengorger une ville asphyxiée par la croissance du trafic automobile et rénover un parc d’habitations vétustes. Antoine Grumbach répond aux questions du Courrier de Russie.

Antoine Grumbach
Le Courrier de Russie : Quel fut, selon vous, l’élément qui a déterminé le choix des autorités municipales ?
Antoine Grumbach : Je pense que la force de notre projet réside dans sa transversalité. Il prend en compte la ville existante, son extension et la région de Moscou. La capitale est aujourd’hui complètement saturée et il faut trouver des solutions. Or, sans une réorganisation des transports publics à l’échelle de la région entière, il n’y a pas d’urbanisation possible.
LCDR : Concrètement, comment le mettre en œuvre ?
A.G. : La philosophie de notre projet n’est pas de créer une ville nouvelle. Il s’agit, à Moscou, de transformer ce qui existe déjà. Cela passe par la requalification et la réorganisation des grandes chaussées héritées de l’Union soviétique (Leningradskoe, Kachirskoe, Entousiastov, etc.) autour d’une nouvelle structuration des transports collectifs, qui doivent devenir le prolongement de ces grands filaments urbains. Cela permettra de garantir l’accessibilité de la capitale pour tous, aux Moscovites aussi bien qu’aux habitants des villes périphériques. Il faut aussi que la capitale se réapproprie sa rivière dont les abords sont négligés depuis trop longtemps et qu’il faudra réaménager, là aussi, sur la base des infrastructures existantes. Le tout en préservant ce que j’appelle l’ADN de la ville, un savant mélange d’urbanité et de verdure. Il suffit de franchir les porches des bâtiments, même en plein centre-ville, pour découvrir de grands îlots de verdure, vestige de l’urbanisation soviétique confrontée à l’immensité de la nature. Mais la première chose à faire, c’est débarrasser les trottoirs des voitures et développer les tramways.
LCDR : Et pour l’élargissement de la ville ?
A.G. : Pour cette nouvelle partie de la capitale, il est indispensable d’axer le développement urbain sur celui des lignes de transports. C’est pourquoi nous proposons la construction d’une nouvelle ligne de métro reliant le centre de Moscou aux nouveaux territoires de la ville, dans le sud ouest, avec des arrêts tous les cinq kilomètres environ. Afin de préserver la forêt et les zones de datchas qui peuplent les abords actuels de la capitale, nous proposons de construire des habitations à 1 km de cette ligne de transport rapide, avec, en surface, des tramways prenant le relais du métro et desservant les quartiers d’habitation en forêt.
LCDR : Quelles ont été vos sources d’inspiration ?
A.G. : Je suis persuadé que chaque ville a son identité, son caractère. Je me suis beaucoup promené dans Moscou en observant ses quartiers, ses cités dortoirs… et j’en ai tiré la conviction qu’il fallait absolument préserver la mixité qui caractérise la capitale.
Les autorités elles-mêmes ont été surprises par la vitesse à laquelle les projets ont été développés
LCDR : Quelles sont les difficultés auxquelles vous vous êtes heurtés au cours de la conception ?
A.G. : Elles sont principalement liées au partage des compétences et des responsabilités entre la ville, la région de Moscou et l’État. Cet éparpillement peut poser problème, notamment sur le choix et le développement des systèmes de transports publics. Nous n’avons pas encore compris qui prendrait la main sur le projet pour sa mise en œuvre. Les promoteurs ? Les fonctionnaires ? Il n’y a pas d’autorité de contrôle sur ces investissements publics qui s’étendent sur une période allant de 10 à 15 ans, ni, par exemple, de politique tarifaire permettant de déterminer des délais d’amortissement des dépenses pour les systèmes de transports publics. J’ai l’impression que les autorités elles-mêmes ont été surprises par la vitesse à laquelle les projets ont été développés.
LCDR : Le fait que Vladimir Poutine a demandé un audit approfondi sur les coûts engendrés par le déménagement de l’administration dans la nouvelle portion de la capitale, gelant ainsi le projet pour un an au moins, vous inquiète-t-il ?
A.G. : Pas vraiment. Nous avons surtout cherché à être pédagogues. Notre projet est davantage une façon de penser, une stratégie, une méthodologie, une philosophie du développement de la capitale qu’un plan de développement millimétré. Toutes les propositions que nous avons faites ne seront certainement pas réalisées, nous ne savons pas lesquelles le seront ni comment les choses se dérouleront, du fait de la répartition complexe des responsabilités entre le secteur privé et les autorités publiques. Ce que nous proposons, c’est, en fait, une stratégie générale d’aménagement.
LCDR : Quels en sont les axes principaux ?
A.G. : Le développement de transports publics efficaces, rebâtir sur ce qui existe déjà, éviter la voiture, lutter contre les déperditions énergétiques et prendre en compte la dimension logistique pour la desserte de ce pays immense. En fait, les autorités russes disposent maintenant d’un véritable catalogue de propositions.

