Dans une interview pour la revue Afisha, le maire de Moscou Sergueï Sobianine explique en quoi la capitale russe est différente de sa consœur suédoise et revient sur les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre du 6 mai dernier.
Ilya Krasilchtchik : Votre prédécesseur a fait une ville à son image. Il aimait les maisons à tourelles, les sculptures de Tsereteli (sculpteur russe d’origine géorgienne)…
Sobianine : L’aspect architectural doit être le fait de professionnels et non déterminé par le maire. C’est pourquoi nous avons désigné un architecte responsable de l’ensemble de la ville.
K : Avez-vous des exemples flagrants d’ « erreurs » architecturales à Moscou ?
S : Le quartier d’affaires Moscow City, même s’il est très beau, n’a, selon moi, pas été construit à un emplacement approprié. Le manque d’infrastructures capables d’accueillir les 300 000 nouveaux emplois que le centre d’affaires a créés risque d’être à l’origine de sérieux problèmes en matière de transport. Des projets d’une telle envergure devraient être développés à proximité du MKAD (périphérique moscovite).
Elena Vanina : Moscou est une ville réellement peu confortable, on peut le dire. Pas de lieu de promenade, se déplacer à pied n’a rien d’agréable, pas de rue piétonne ni de musicien des rues… Vous en rendez-vous compte ?
S : Il faut bien comprendre une chose : Moscou est une ville du Nord. Il n’y aucune comparaison possible avec New-York ou Paris.
K : Mais avec Stockholm, par exemple ?
S : Le climat de la capitale suédoise est tout à fait différent du nôtre, même si les gens comparent souvent. Vous connaissez aussi bien que moi notre climat hivernal peu clément. Durant ces six mois d’hiver, tous les aménagements réalisés l’été deviennent obsolètes. Il faut admettre que Moscou est bien plus agréable pour tous ses habitants en été. Mais je ne le cache pas – la météo n’est pas le seul inconvénient. Et il nous reste du travail.
V : De quel travail parlez-vous ? L’ambiance d’une ville ne se décide pas d’en haut. Elle naît de sa vie intérieure, de celle qui apparaît lorsque toutes les conditions sont réunies. Ces conditions qui me permettraient, si je le souhaite, d’ouvrir un bar ou un stand de hot-dogs. À l’heure actuelle, ouvrir un tel commerce à Moscou est presque impossible.
S : Ce n’est pas tout à fait vrai. Au contraire de ce dont les nombreuses critiques nous accusent, nous ne voulons pas maltraiter le petit commerce – mais simplement rétablir l’ordre dans ce secteur. Autrefois, c’étaient des structures mafieuses qui géraient les autorisations d’implantation des petits commerces de détail. C’est pourquoi leur assortiment était maigre, et la qualité des services faible. Les gens s’installaient où bon leur semblait, vendaient ce qu’ils voulaient. Je ne dirai pas que tout a changé aujourd’hui, mais nous avons au moins, déjà, délimité des zones d’implantation et des activités commerciales. En somme, nous avons érigé le modèle que doivent suivre les kiosques.
V : Je ne parlais pas des kiosques. Supposons que nous, un groupe de jeunes journalistes, décidions de nous associer pour ouvrir un magasin de vinyles. Que devons-nous faire ?
S : Ouvrez-le, je vous en prie !
V : Avez-vous une idée du montant d’un loyer de local commercial et, donc, du prix auquel je serai contraint de vendre ces malheureux disques pour, au moins, ne pas couler ?
S : Que pouvons-nous faire ? C’est le marché qui dirige le bal, c’est un incontournable. Il y a bien eu des tentatives d’aide à l’implantation pour les petits commerces par le biais de loyers avantageux. Ces commerces en ont-ils profité ? Évidemment non !, des intermédiaires ont sauté sur l’occasion pour louer ensuite ces endroits à cinq fois leur valeur et vivre sur ces rentes. Ni la ville ni les petits commerces n’ont vu la couleur de cet argent.
La corruption est, à Moscou, beaucoup plus importante que dans les autres villes russes
K : Je comprends parfaitement que les autorités ne sont pas en mesure de contrôler les prix du marché – mais elles pourraient cependant faire du ménage dans leurs rangs. Prenez les restaurateurs. Ils se plaignent tous. Vous savez combien coûte la licence de vente d’alcool ? Elle peut atteindre 200 000 euros !
S : Je suis d’accord avec ce que vous venez de dire. La raison en est que la corruption est, à Moscou, beaucoup plus importante que dans les autres villes russes. Mais c’est par la voie de la justice que nous pourrons venir à bout de ce fléau, en ouvrant des enquêtes et en condamnant les responsables. Je tiens à souligner que les petits commerces ont dit ressentir moins de pression dans ce domaine, même si la corruption demeure démesurée.
K : Moscou a été le théâtre de nombreuses manifestations depuis la fin de l’année 2011. La manière dont la mairie y a réagi est très intéressante. Alors qu’entre décembre et mars, la priorité était au dialogue, la situation a ensuite totalement changé dès le printemps et plus particulièrement début mai. À propos, étiez-vous à Moscou le 6 mai 2012 (première marche des millions) ?
S : Oui, j’étais à Moscou.
K : Quelle est votre position concernant les événements de la place Bolotnaïa ?
S : Vous avez vu ce qui s’y est passé ?
K : Seulement en vidéo.
S : Dans quel pays du monde laisse-t-on les policiers se faire attaquer, se faire jeter des pierres ?
V : Je ne parle pas de ceux qui ont jeté des projectiles, mais des gens qui ont été arrachés à la foule et frappés.
S : Si les policiers ne se protégeaient pas, le pays finirait dans un chaos sanglant. Et il relève de notre devoir de tout faire pour éviter un tel dérapage. La mairie avait validé l’itinéraire soumis. Il n’avait rien d’inédit, les opposants l’avaient déjà emprunté et la police ne leur a pas barré la route. Les provocations ont débuté ensuite. Des manifestants aux intentions pacifiques se sont fait entraîner dans des confrontations avec les forces de l’ordre. Vous n’avez qu’à regarder les enregistrements. Il est inacceptable que des manifestants attaquent la police.
V : Vous admettrez tout de même que la police a réagi avec trop de fermeté ?
S : Absolument pas. Elle s’est comportée en accord total avec la situation et avec beaucoup de souplesse. Regardez la façon dont la police réagit dans d’autres villes du monde, et c’est vous qui admettrez que la nôtre a répondu plutôt calmement.
K. : Nous ne sommes pas en train de justifier le fait de jeter des pierres sur la police. Mais les deux semaines qui ont suivi le rassemblement ont été très étranges. D’abord, des OMON ont fait irruption dans le café Jean-Jacques et procédé à l’arrestation de clients qui se contentaient de boire un café. D’autres policiers ont encore interpellé de simples passants, qui n’arboraient ni slogans ni pancartes, mais se promenaient paisiblement dans la rue. Comment ces incidents ont-ils pu arriver ?
S. : Ils sont la suite logique des provocations qui ont eu lieu dans la ville. Ce n’est pas la police qui est à blâmer dans cette affaire, mais les provocateurs à l’origine de cette montée des tensions. Moscou n’avait rien connu de tel avant cet épisode. Ni après. Aujourd’hui, vous pouvez vous promener où bon vous semble et faire ce que vous voulez. Personne ne vous touchera.
Mais à ce moment-là, la situation était explosive, les provocations se succédaient et les tentatives de débordement se multipliaient. La police a fait ce qu’elle a pu. Les griefs sont à adresser à ceux qui sont à l’origine de cette atmosphère.
K. : Quel est votre principale erreur depuis que vous occupez les fonctions de maire, et de quoi êtes-vous le plus fier ?
S. : C’est à vous de le dire… Ma foi, je n’ai pas encore de quoi être fier. Il me faudra travailler plus longtemps pour comprendre que je peux être fier de certaines réalisations. Quant à mes erreurs, peut-être ne fallait-il pas commencer si brusquement certains projets. Nous aurions pu les aborder avec plus de souplesse.
K. : Comment voulez-vous entrer dans l’histoire ?
S. : Je ne pense pas à l’histoire. Sincèrement, je n’y ai jamais pensé. C’est l’histoire qui le décidera.






ah oui, elle est vraiment très révélatrice. Mais Sobianine n’a répondu à aucune question. Dommage!!!!!!!!!!
Interview très révélatrice…