Sergueï Nifashev, de Blagoveshensk, est peut-être le seul concierge du pays à recevoir une paie significativement plus élevée que le salaire moyen de sa région. Il est célèbre pour ça dans tout l’oblast d’Amour. On écrit aussi de lui qu’il est officier en retraite, qu’il fut journaliste et assistant d’un député de la Douma. Mais en réalité, c’est juste un concierge, comme ça, qui sait non seulement balayer les rues, mais aussi purifier les âmes.

— Je suis un petit gars littéraire de Leningrad, qui voulait devenir archéologue ; mais je suis allé à l’Institut de politique militaire, parce qu’on m’a dit que c’était prestigieux et que ça payait bien.
Sergueï Nifashev, 50 ans, assis dans sa maison à la périphérie de Blagoveshensk en combinaison de concierge, me montre son diplôme soviétique avec mention excellent. Spécialité : officier-collaborateur des affaires politiques.
Après ses études, Nifashev est parti en Extrême-Orient où il est devenu adjoint pour les affaires politiques dans les troupes de la défense aérienne. Mais ensuite, il a eu un grave accident d’avion et a subi un traumatisme crânien. Avec son invalidité, la direction ne voulait plus lui confier de troupes, on l’a nommé directeur du club des soldats.
— J’ai compris que rien ne brillait plus pour moi, j’ai donc démissionné, je suis devenu apprenti soudeur.
— Avec cette formation ?
— Mais ça payait bien. Le médecin qui a reconnu mon invalidité gagnait 150 roubles et moi, quand je suis devenu soudeur, j’en gagnais environ 700. En gros, tout allait bien. Seulement, ma femme est partie. Elle a dit :
« J’étais femme d’officier, je ne veux pas être femme de soudeur ».
Parallèlement, Nifashev a commencé d’écrire en indépendant pour des journaux locaux. Il signait ses textes soit « Sergueï Nifashev, ouvrier »,
soit avec des pseudonymes – cela le gênait par rapport à ses collègues de chantier. Il conserve ses entrefilets, amoureusement découpés dans les journaux, dans de lourds dossiers.
Cependant, le journalisme non plus n’a pas marché pour lui : il est entré deux fois dans une rédaction mais a démissionné pour « incompréhension »
avec le rédacteur en chef et s’en est retourné sur les chantiers. Et quand le communiste de l’oblast d’Amour, Guennady Gamza, a été élu à la Douma, quelqu’un s’est souvenu de la formation de propagandiste de Nifashev et le soudeur-journaliste est devenu assistant du député.
— J’ai commencé à voyager dans l’oblast, de raconter quel bon député nous avions. Bon, effectivement, je ne parlais que des choses bien. Je me disais, ça y est, je vais aider les gens. Ensuite, j’ai pénétré dans cette cuisine politique, et j’ai vu que… bon, je ne vais pas en parler maintenant. Quand ils se battent pour le pouvoir, qu’ils se lancent dans la marche vers Moscou, là… en un mot… bref, mieux vaut travailler comme concierge. C’est plus propre.
Quand le député Gamza, aux élections suivantes, a été blackboulé, Sergueï a perdu son travail d’assistant et est parti, comme dans les contes pour enfants qui font peur, balayer les rues. Pour un mois ou deux, pensait-il. Mais il y est toujours, depuis bientôt cinq ans. Et c’est devenu… florissant. Il a acheté, avec son argent (50 000 roubles, 1 240 euros environ), une moto nettoyeuse de neige, un aspirateur de rue pour l’été, il a même conçu et fabriqué lui-même encore tout un assortiment d’outils. Résultat, en une journée, au lieu des deux parcelles standard, il en nettoie treize. Et il ne gagne pas les usuels 5 000 roubles (environ 124 euros) du salaire de concierge, mais plus de 30 000 (735 euros environ). Le rédacteur en chef de la télévision locale gagne 25 000 roubles. Et le salaire moyen pour la région, selon les statistiques, est de 24 000 roubles.
— Concierge, c’est un bon métier, gratifiant, respecté et intéressant, le capitaine en retraite Nifashev est très sérieux. L’humeur des gens pour toute la journée dépend du concierge. Tout le monde me connaît, me dit « bonjour ».
Écrivez-le bien : ça me plaît d’être concierge. J’appelle moi-même exprès les journalistes et je leur dis ça à tous.
— Et ils vous croient ?
— Nous avons tous l’esprit routinier. Nous considérons que concierge, c’est le degré le plus bas. Même ma fille de mon premier mariage – elle vit à Saint-Pét, une femme d’affaires, consultante – regarde de haut son père-concierge.
— Et vous ne pensiez pas comme ça, vous, quand vous avez commencé ?
— Si… Mais, vous n’allez pas me croire, la plupart de mes collègues concierges ont fait des études supérieures. Souvent, ce sont des gens qui ont perdu leur poste. Chez nous, par exemple, il y a une ancienne comptable d’une usine de meubles, elle nettoie la parcelle voisine, là.
Nifashev rédige l’un des blogs les plus populaires de Blagoveshensk où il écrit des vers, des récits et des manifestes politiques, comme celui-ci :
« C’est l’État qui cimente nos espaces démesurés dans un ensemble uni ! Si l’État faiblit, le pays va s’effondrer. Et la Russie a autant d’adversaires qu’il y a de paires d’yeux dirigés sur nos espaces. »
— Oui, c’est effectivement ce que je pense, explique le concierge. Notre devoir à tous est de ne pas permettre l’effondrement de l’État. Aujourd’hui, nous avons, Dieu merci, un président élu par voie légale et au cours des six prochaines années, tout ira bien.
— Bon, c’est l’officier qui parle. Mais que dit le concierge ? Vous avez commencé ce travail parce qu’avec votre formation supérieure, vous ne pouviez pas en trouver d’autre. Et si vous n’aviez pas acheté des outils avec votre argent, vous toucheriez 5 000 roubles par mois. Vous voyez ce qui se passe tout autour ?
— Excepté l’État existant, nous n’avons pas d’autre levier pour les réformes nécessaires. C’est comme ça. C’est pour ça que nous devons résoudre tous ensemble nos problèmes internes. Et ceux qui lorgnent vers le pouvoir aujourd’hui, il ne faut même pas les laisser s’en approcher.
— Soixante concierges chinois dans deux autobus sont venus spécialement étudier chez moi !, s’exclame Nifashev. Je leur ai montré tous mes outils. Ce qui les intéressait le plus, c’était de savoir comment travailler plus efficacement et plus vite. On m’a dit qu’ils étaient ravis.
Les concierges russes, eux, ne sont pas venus apprendre. Ils ont carrément une dent contre lui : ça ne suffit pas qu’il s’occupe de toutes les parcelles, il faut encore que tout le monde le montre en exemple. Les autorités communales ont tourné sur Nifashev un film éducatif. Ils ont rassemblé, pour la diffusion, quatre cent personnes de tout Blagoveshensk. Les concierges ont dit que la compagnie de gestion n’avait qu’à leur acheter les mêmes outils, et qu’alors ils travailleraient aussi bien. L’expérience s’est terminée sur cet échange.
— Pourquoi êtes-vous resté concierge ?
— Parce qu’ici, je suis libre. Au-dessus de moi, en pratique, je n’ai pas de patron. Personne ne me dicte ce qu’il faut faire. Je suis mon propre maître. De quatre à huit heures du matin, je vais bosser, je nettoie et puis je dispose de toute ma journée.
— Mais vous comprenez que choisir un travail dont personne ne veut, c’est la voie de la résistance minimum ?
— Je n’en veux pas moi, de votre résistance. Au cours de ma vie, j’ai compris que le principal, c’est la liberté intérieure.
— Mais comment viviez- vous alors, avant ? Officier-collaborateur politique, ce n’est certainement pas une profession libre ! Et ouvrier sur un chantier ? Journaliste ? Assistant de député ?
— De plus, ma philosophie, c’est que l’État, c’est tout ce que nous avons, ça suppose aussi la non-liberté.
— Et alors quoi ?!
— La liberté, c’est la nécessité consciente, concède Nifashev qui continue de scander : je considère que je suis né pour servir la société et que tous mes actes doivent être dictés uniquement par cela.
— Vous aimez Dostoïevski ?
— J’étais le seul type de la fac à avoir rédigé un mémoire sur Dostoïevski : « La révolte de Raskolnikov dans le roman Crime et Châtiment ». Et j’ai eu la mention Excellent avec un point d’exclamation.
