L’attaque du consulat américain à Benghazi vue par la presse russe

Que pense la presse russe de l’attaque du consulat américain en Libye le 11 septembre dernier qui a coûté la vie de l’ambassadeur des États-Unis, J. Christopher Stevens, et de trois autres fonctionnaires ? Le Courrier de Russie a sélectionné les meilleurs extraits.

Photo : Mustafa El-Shridi

« Le meurtre de l’ambassadeur américain en Libye est une attaque directe contre les États-Unis et leur fournit un excellent prétexte pour déclencher une guerre.

Les États-Unis pourraient en effet user de la force pour répondre à cette attaque : bombardements, envoi de nouveaux navires dans la mer Méditerranée ou mise en place d’un embargo. Cela leur permettrait également d’en profiter pour attaquer la Syrie, puis d’autres pays arabes par la suite.

Ainsi, cette agression aurait très bien pu être orchestrée par les États-Unis à l’encontre du monde arabo-musulman. Un vrai coup de pouce à Barack Obama, en pleine campagne présidentielle, qui incarnerait alors l’image d’un président fort et recevrait le soutien de ceux qui ont été déçus par sa politique de rapprochement avec les musulmans et prendrait finalement l’avantage sur Mitt Romney. Organiser une telle attaque, dans laquelle son ambassadeur aurait trouvé la mort, lui permettrait de voler à son concurrent des voix à droite, à moins de deux mois de la présidentielle. »

Vladimir Jirinovski, leader du parti libéral démocrate, Vzgliad.

« Les meurtres de l’ambassadeur et de trois diplomates américains au cours de l’attaque du consulat des États-Unis à Benghazi (si vous vous souvenez bien, c’est au même endroit qu’avait été organisée la révolte contre le régime de Kadhafi) sont révélateurs de la vétusté de la politique extérieure américaine depuis ces dix dernières années.

A l’époque déjà, les États-Unis, en collaboration avec l’Union européenne et plus particulièrement l’Allemagne, avaient déchiré la Yougoslavie et y avaient formé deux États musulmans inattendus : la Bosnie et le Kosovo. Aujourd’hui, la Libye est déchirée et la Syrie se meurt. Mais pourquoi ? A quoi bon mettre dans les pays arabes des sociétés musulmanes hostiles à la démocratie américaine qu’on laisse ensuite plongées dans la guerre civile ? Pour créer des territoires aussi dangereux qu’une zone de guerre ?

La réponse, je l’ai déjà donnée d’une certaine façon : les États-Unis vieillissent et, tout en vieillissant, ne parviennent pas à tourner la page du passé. Tel un monstre idiot au cerveau de la taille d’une noix, l’Amérique écrase les derniers régimes socialistes dans le monde arabe, sans penser aux conséquences.

En détruisant le régime socialiste musulman de Kadhafi, ces cochons d’amerloques n’ont pas pensé que les successeurs du fin philosophe Kadhafi, des individus bien plus incultes que les Américains eux-mêmes, seraient prêts à tuer au moindre incident leurs propres bienfaiteurs : les Yankees.

Le camarade Mouammar doit bien ricaner dans sa tombe. »

Edouard Limonov, écrivain et leader du parti d’opposition « Autre Russie », Vzgliad.

« Des Libyens qui se sont rassemblés devant ce que fut autrefois le consulat américain, tous n’étaient pas venus pour la même raison. Alors que certains protestaient contre le film provocateur L’innocence des musulmans, d’autres s’insurgeaient contre la mort du numéro deux d’Al-Qaida, Abou Yahya Al-Libi.

L’important ici n’est pas de savoir s’il s’agit de la mort d’un membre d’Al-Qaida, de la diffusion d’un film ou de la publication de caricatures du prophète qui a poussé les gens à s’attaquer aux diplomates américains. Le rejet des États-Unis, des Américains ou de la politique qu’ils mènent au Proche-Orient n’est non plus le seul élément déclencheur. L’année dernière, ce fut l’ambassade d’Israël et sept ans plus tôt, l’ambassade du Danemark. Dans ce cas précis, nous avons affaire à une société qui est imprégnée jusqu’à la moelle d’une culture de la violence et qui trouve toujours une raison d’y recourir.

Ceux qui pensent que les Américains, grands alliés des révolutions arabes et du processus de démocratisation de ces sociétés, ont reçu ce qu’ils méritaient ont également tort. Ce type d’événement aurait en effet très bien pu se dérouler sous l’ère Moubarak, Kadhafi ou Assad. Sauf qu’à cette époque, les médias n’auraient pas parlé aussi ouvertement de « jeunesse djihadiste », période à laquelle, les diplomates exprimaient déjà leur sentiment d’insécurité dans ces pays.

Les Danois pourraient bien sûr s’excuser de la publication des caricatures, les Américains ou les Israéliens pour leur film (qui intéresse qui en fait?). Aux États-Unis, élire un président avec un nom d’origine musulmane ou un individu hostile à la culture musulmane et à ses valeurs ne pourra en rien stopper l’éruption de lave qui a jailli du monde arabe. Un volcan ne peut être éteint, il faut seulement attendre qu’il s’éteigne de lui-même. »

Ksenia Svetlova, Slon.ru.

« Il est possible de relier la mort des diplomates américains avec la diffusions du film L’innocence des musulmans. Surtout qu’un événement analogue s’est déroulé le même jour devant l’ambassade américaine du Caire, heureusement sans faire de victimes. Manifestement, ces attaques sont reliées à la sortie de ce film à petit budget que personne n’aurait regardé sans cette sinistre publicité. C’est un conflit sans issue, surtout dans un pays tel que les États-Unis, où la liberté de parole est protégée par la Constitution. Ce genre d’incident continuera.

Certains avancent également l’idée que cette attaque aurait été planifiée à l’avance afin d’éliminer l’ambassadeur. Je pense plutôt que le problème réside dans le fait qu’à la suite de cette violente guerre civile, beaucoup trop d’armes sont restées aux mains de la population. Aucune comparaison avec l’Afghanistan, mais les armes sont bien là, c’est un fait.

D’un autre côté, les islamistes libyens sont très irrités par leur défaite aux dernières élections. Ces derniers cherchent désormais des moyens de faire parler d’eux et le mécontentement d’une grande partie de la population concernant la sortie de ce film a représenté une occasion rêvée. C’est pourquoi j’estime que le film est à la base de cette tragédie, qui n’est en rien reliée à Mr. Stevens. »

Konstantin Eggert, lors d’une interview sur KommersantFm.

« Les vrais responsables de cette attaque resteront inconnus. A première vue, le réalisateur du film est à blâmer pour avoir usé de son droit d’exprimer ses visions radicales de l’islam. Sont à blâmer également, les islamistes libyens qui ont détruit le consulat américain et dont l’action a été imitée par leurs homologues égyptiens au Caire. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que le Pakistan et l’Afghanistan suivent le mouvement.

Le vrai responsable dans cette tragédie est le fanatisme religieux. Le judaïsme (si le réalisateur se révèle être effectivement de confession juive) pour la réalisation d’un film aussi provocateur. Le christianisme pour la publicité qu’il lui apporte. Et finalement l’islam pour sa réaction barbare face à cette provocation. Le plus triste dans cette histoire, c’est que Christopher Stevens et les trois autres diplomates tués n’appartenaient à aucune de ces catégories. »

Ivan Iakovina, Lenta.ru.

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