Pussy Riot ou la théorie du complot

Le verdict du procès des trois membres de Pussy Riot après leur prière punk dans la cathédrale du Christ-Sauveur le 21 février dernier, est attendu ce 17 août. C’est sans aucun doute l’affaire russe qui a fait le plus de bruit dans le monde ces derniers mois. Alors que les artistes occidentaux ont apporté tour à tour leur soutien aux punkettes, en Russie, de nombreuses théories du complot ont vu le jour. Oleg Kachine, journaliste pour le quotidien Kommersant, commente ces différents cas de figure.

Photo : Halaman.livejournal.com

Revenons six mois en arrière, au lendemain de la prière punk des membres de Pussy Riot dans la cathédrale du Christ-Sauveur. Aussi triste que cela puisse paraître, cette action semble davantage avoir donné un coup de pouce à Vladimir Poutine, alors en pleine campagne présidentielle, qu’au mouvement de protestation. Je la qualifie aujourd’hui de « coup de pouce» avec précaution car si l’on regarde de plus près les répercussions de cette affaire sur l’opposition, on pourrait y voir aussi une provocation de l’actuel président envers cette « classe créative » qui nourrit les manifestations contre le pouvoir.

L’affaire a généré trois types de répercussions : diviser le mouvement d’opposition en deux groupes autour de la question de l’éthique religieuse (l’opposant Alexeï Navalny avait lui-même qualifié les jeunes femmes d’« idiotes qui viennent de commettre un petit acte d’incivilité et qui se réjouissent de l’impact médiatique obtenu » à la suite de leur action) ; faire passer au second plan la vague de protestation contre Vladimir Poutine au profit du débat très symbolique sur la relation entre l’Eglise et l’Etat ; fournir la preuve à tous les téléspectateurs moyens que les manifestants anti-Poutine ne proviennent pas uniquement de cette « classe créative » puisqu’on y trouve aussi des athéistes, des féministes et des activistes pour les droits des homosexuels, certes tous des gens très bien, mais qui sont considérés comme des marginaux par la majeure partie de la population.  En somme, un succès pour le camp de Vladimir Poutine. Reste à savoir si ce dernier était attendu ou non.
A l’heure actuelle, c’est la théorie du hasard qui prédomine car qui aurait pu prédire une telle succession d’événements ? En effet, Madonna et Bjork ne sont pas des partisanes de Kapkov comme l’avance Andreï Kouraev. Il est très vraisemblable que c’est cette version qui rentrera dans l’histoire : tout s’est enchaîné tout seul, personne ne manipulait ces jeunes femmes, elles sont passées du statut de hooligans à celui de « victimes » et, dès le début de l’été, il était devenu inadmissible de ne pas soutenir le groupe Pussy Riot, voire de ne s’être jamais photographié en portant une cagoule. C’est la théorie que je soutiens à titre personnel.
Mais imaginons rien qu’un instant que toute cette histoire ne se soit pas déroulée ainsi et que la chanson « Sainte-Vierge, chasse Poutine » ait été écrite par les auteurs des documentaires mensongers et accusateurs diffusés sur la chaîne russe NTV. Supposons que cette prière soit le fruit du travail des conseillers en communication de Vladimir Poutine, dont le but était d’embrouiller le peuple, de détourner son attention et de mettre en exergue leur projet : « Pussy Riot ». Et c’est ce qui s’est passé. Qui sait, c’est peut-être à cause de Pussy Riot que seulement deux manifestations de petite ampleur ont été organisées en mars dernier [après l’élection présidentielle, ndt] et que le mouvement de protestation s’est presque éteint par la suite.

Il faut cependant admettre que si cette version était vraie, le Kremlin en sortirait beaucoup plus honteux que s’il s’agissait de la théorie du concours de circonstances. En effet, comment ces experts en communication auraient-ils pu se montrer assez malins pour monter un projet aussi astucieux et machiavélique en pleine campagne présidentielle, sans imaginer une seconde qu’ils risquaient de créer une histoire telle qu’elle se transformerait en scandale planétaire six mois plus tard, portant atteinte à l’image de Vladimir Poutine et à bien d’autres choses encore. Si c’est le cas, ils sont de vrais idiots, pire encore, des idiots dangereux.

A l’heure actuelle, les versions accusant les jeunes filles d’avoir voulu délibérément provoquer l’Eglise ou avançant que le Kremlin se cache derrière cette affaire restent encore très populaires et ce, malgré la tournure horrible qu’a pris ce procès et, sans la moindre ironie, l’extraordinaire héroïsme dont font preuve les prévenues depuis le départ. Ces mêmes amateurs de théories du complot doivent tout de même reconnaître que si conspiration il y a réellement eu, le Kremlin ne pourrait qu’en sortir humilié.

2 réflexions au sujet de « Pussy Riot ou la théorie du complot »

  1. Nicolas Jaisson

    Vous mentez par omission avec un acharnement coupable. Voici quelques faits (voir infra) qui devraient vous rafraîchir la mémoire en même temps qu’ils mettent en perspective l’action de militantes d’un groupe anarchiste connu pour ses provocations violentes envers l’ordre public et ses institutions. Comme le rappelait le Patriarche de Russie, le peuple Russe a suffisamment payé de son sang au cours du siècle dernier pour savoir qu’il ne sort rien de bon de ces mouvements révolutionnaires qui promettent des fruits de liberté et de prospérité par la subversion des valeurs nationales fondatrices de la nation russe. Au contraire ce sont des fleuves de sang qui sont sortis de ces imprécations blasphématoires (cf. http://www.conspirazzi.com/pussy-riot-exposed/). Il est tout de même surprenant qu’une publication qui se prétend « amie de la Russie » soit amnésique à ce point. Si une bonne centaine de millions de morts ne sont pas suffisants pour vous apprendre le respect du sacré sans lequel une civilisation digne de ce nom ne peut voir le jour et a fortiori perdurer, alors je me demande si votre intention est bien de propager des sentiments d’amitié envers le peuple russe ou bien de participer à l’éradication de la culture russe par le soutien actif que vous apportez à ces « forces obscures » dont parlait Soljenitsyne à propos de la Révolution communiste. Il faut vraiment être simple d’esprit pour croire que ces mouvements révolutionnaires sont le fruit du hasard et de la nécessité et non pas sortis de ce que l’on peut justement appeler un complot contre la civilisation chrétienne russe. Le soutien actif mais non public apporté par l’agence américaine « National Endowment for Democracy » ne semble pas vous gêner non plus outre mesure. Ci-dessous les précédents qui justifient la condamnation des trois apprentis révolutionnaires dont la condamnation, au moins au niveau d’un tribunal civil, apparaît bien légère compte tenu des actes commis et surtout de la dette irrémissible contractés par les mouvements subversifs envers le peuple russe qui apparemment n’a pas encore assez souffert pour apprécier à sa juste valeur le goût de la « démocratie populaire »… :
    La presse étrangère s’est passionnée pour un fait divers pourtant relativement sans importance : le dit procès des Pussy Riot. Reprenons les faits. Le 21 février 2012, 3 jeunes femmes encagoulées et déguisées envahissent la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou avec guitares et matériel sonores, et y entament une sorte de prière sous forme de chanson, blasphématoire et grossière (Avec des paroles telles que “Sainte Marie mère de Dieu, deviens féministe” ou encore “merde, merde, merde du Seigneur”), politiquement dirigée contre le candidat à l’élection présidentielle Vladimir Poutine, mais également contre le patriarche orthodoxe accusé de “croire en Poutine plus qu’en dieu”. Les jeunes femmes sont rapidement interpellées, arrêtées et déférées devant un tribunal qui ordonne leur mise en détention préventive en attendant leur procès, qui a lieu actuellement. L’église orthodoxe a de son côté réagi en organisant une grande manifestation autour de cette même cathédrale en avril dernier, manifestation dédiée à “a correction de ceux qui souillent les lieux sacrés et la réputation de l’Eglise” et a laquelle ont pris part des dizaines de milliers de fideles pour afficher leur soutien à l’église et au patriarche.

    Le main Stream médiatique a largement surmédiatisé cette affaire. Pour certains la Russie “retournerait au moyen âge”, quand d’autres estiment que le pouvoir “durcit sa répression” qui serait dirigée contre la « société civile qui se mobilise». Enfin la majorité des commentateurs ont estimé que les 3 jeunes femmes seraient en prison à cause de leur “prière anti-Poutine”. Le groupe Pussy Riot s’est créé en 2011 quand il a semblé clair à ces jeunes femmes que la Russie manquait cruellement d’émancipation politique et sexuelle. L’une des trois jeunes femmes arrêtée, Nadezhda Tolokonnikova, est par ailleurs une militante active LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres). Les chansons du groupe traitent principalement des ravages de la routine dans la vie quotidienne, des conditions de travail difficiles pour les femmes et de la bonne façon de réprimer les hommes.

    Si beaucoup de journalistes français présentent les jeunes filles comme les victimes d’une Russie quasi-totalitaire, il faut néanmoins rappeler que les Pussy Riot ont plusieurs fois durant les derniers mois organisé des actions “coup de poing” portant atteinte à l’ordre public (voir par exemple ici ou la). Pussy Riot n’est en outre pas seulement un groupe de rock, mais le volet musical d’un groupe anarchiste du nom de Voina (la guerre) et qui ces derniers mois a revendiqué de nombreuses actions que l’on peut ne pas trouver ni “drôles” ni “subversives”. Parmi elles l’organisation d’une orgie sexuelle avec des femmes enceintes dans un musée (le nom de l’action étant une insulte violente adressée au président Medvedev), se montrer en public nul et couvert de cafards, se masturber avec une carcasse de poulet dans une épicerie et en sortir en marchant avec la carcasse enfoncée dans les parties génitales, l’attaque à l’urine sur des policiers ou encore de tenter d’embrasser sur la bouche des représentants de l’or
    dre du même sexe. Ajoutez à cela de dessiner à la peinture des penis géants sur les routes ou encore la destruction de véhicules de police.

    Bien sur donc, celles-ci ne sont pas en détention provisoire et jugée pour des délits d’opinion, contrairement ) ce que l’on peut être amené à croire en lisant la presse internationale, mais parce qu’elles font face à une accusation de hooliganisme, punie de jusqu’à 7 ans de prison en Russie. Les commentateurs français qui lèvent les yeux au ciel lorsqu’ils prononcent cette durée de peine feraient bien de relire le code pénal français, et surtout l’article 322-3-1 qui punit de sept ans de prison et 100.000 € d’amende la dégradation d’un bien culturel exposé dans un lieu de culte. A ce jour, si aucune dégradation n’a cependant été (à ce qu’il semble) constatée lors de leur intervention, il est plausible que les Pussy Riot soient condamnées pour dédommager “les profondes blessures morales infligées à des chrétiens orthodoxes” et ce malgré l’intervention en leur faveur de Vladimir Poutine. Mais surtout et probablement à titre d’exemple pour créer un précédent destine à ne pas déstabiliser la société russe. La Russie est un pays multiconfessionnel, pluriculturel, et qui sort de relatives tensions interreligieuses et intercommunautaires à la dislocation de l’Union-Soviétique. C’est un pays encore aujourd’hui victime du terrorisme fondamentaliste et qui maintient assez habilement et une cohabitation entre des groupes religieux et ethniques très variés, sur un territoire gigantesque. Plus que cela, au sortir de presqu’un siècle de dictature athéiste, le renouveau de la foi est quelque chose de particulièrement sensible.

    Leur procès qui a débuté le 30 juillet 2012, passionne sans doute plus les commentateurs étrangers que russes. De nombreuses figures de la société civile et de l’intelligentsia libérale russe ont manifesté leur soutien aux Pussy Riot, tout comme l’internationale du Show-bizness, allant des stars de musique internationalement connues comme Madonna, Sting, Patty Smith ou encore des acteurs américains comme Danny de Vito. En face, l’église orthodoxe fait relativement front unique, le porte-parole du patriarcat (le très conservateur Vsevolod Tchapline) affirmant même que les jeunes femmes avaient commis un “crime pire qu’un meurtre” et devaient être “punies”. Le département d’état américain, via le porte-parole de la diplomatie américaine Patrick Ventrell, a enfin lui déclaré que du point de vue des États-Unis, l’affaire Pussy Riot était politiquement motivée et que Washington la considérait comme un harcèlement de l’opposition. Récemment c’est donc le président russe Vladimir Poutine lui-même est lui-même interv
    enu, appelant à la clémence et jugeant que les Pussy Riot avaient obtenu ce qu’elles souhaitaient, à savoir un battage médiatique fort. Ce faisant, il coupe l’herbe sous le pied à ceux qui ont affirmé que les Pussy Riot étaient enfermées pour des raisons politiques, car elles s’en seraient prises à lui via les paroles de leurs chansons. Mais malgré l’énorme battage médiatique qui est consacré à ce procès, seuls 15% des Russes sondés à ce sujet souhaitent que ces dernières soient amnistiées.

    Je reste donc perplexe face a cette affaire et doute par ailleurs très sincèrement que nombre de commentateurs puissent trouver “drôle et subversive” une action similaire dans une mosquée, une synagogue ou un temple bouddhiste, notamment en France. On peut du reste se demander ce qui pousse des gens quels qu’ils soient à aller importuner des croyants quels qu’ils soient et porter atteinte à l’intégrité de lieux de cultes quels qu’ils soient.

    Preuve de l’utilité certainement unique de leur action, un journaliste au pseudo de Dick Riot accompagne désormais chaque événement politique de l’opposition en tentant de discuter et de poser des questions, le visage vêtu d’une cagoule noire, tout comme les Pussy Riot. Visiblement, les leaders de l’opposition interrogés, qui soutiennent pourtant tous très activement les Pussy Riot, n’apprécient guère la plaisanterie (voir ici).

    Deux poids deux mesures ?
    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.
    * Alexandre Latsa est un journaliste français qui vit en Russie et anime le site DISSONANCE, destiné à donner un “autre regard sur la Russie”. Il collabore également avec l’Institut de Relations Internationales et Stratégique (IRIS), l’institut Eurasia-Riviesta, et participe à diverses autres publications.

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  2. DELAGARDE François

    Voilà un bel exemple dans l’art de retourner les choses. Certains sont vraiment forts pour jeter la suspicion et imposer, mine de rien, la dictature de la pensée unique. Les médias sont devenus les moralisateurs qui pensent à notre place et nous indiquent qui sont les gentils et les méchants. Les chrétiens russes prêchent la paix,l’amour et le respect du prochain ce que ne font pas les pussy riot par leur mépris envers ces valeurs. Les russes ont déjà suffisamment souffert du même mépris de la part des soviets qui avaient transformé la cathédrale du Christ Sauveur en piscine et de nombreuses églises en porcherie.

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