Figure majeure de l’opposition russe, le célèbre blogueur Alexeï Navalny s’est fait connaître pour son engagement dans la lutte contre la corruption et pour sa participation aux mouvements citoyens qui se sont tenus depuis les élections de décembre 2011. Cependant, la menace d’une peine de dix ans de prison pour l’opposant met en exergue la rivalité entre le président russe et le jeune blogueur. Pourquoi une telle escalade ? Quelles sont les points communs et les différences entre les deux figures politiques ? Ce sont les questions auxquelles Ilia Barabanov, journaliste pour le site d’information Slon.ru, a voulu répondre.

Un de mes collègues, qui au cours de sa carrière a eu l’occasion de travailler dans différents départements du pouvoir, m’a exposé récemment une théorie intéressante. Selon lui, Vladimir Poutine envisagerait d’envoyer Alexeï Navalny derrière les barreaux pour une raison particulière. Bien sûr, l’actuel président voit en lui un adversaire dangereux sur le plan politique, mais surtout, il lui rappelle trop le candidat Vladimir Poutine à l’aube de son premier mandat : jeune, charismatique, engagé dans une lutte sans pitié contre la corruption, incarnée en 1999 par les oligarques et aujourd’hui par le parti « des escrocs et des voleurs » [étiquette collée que le blogueur a collée à Russie Unie, le parti au pouvoir, ndlr].
Des similitudes évidentes
Les thèmes auxquels s’attaque le le célèbre blogueur rappellent en effet certains discours du président russe. Comme dans cette interview accordée au journal Kommersant en 2000, alors que Vladimir Poutine était encore Premier ministre sous Boris Eltsine : « Les propriétaires doivent être protégés de l’arbitraire des fonctionnaires et du racket. Par propriétaires, je n’entends pas seulement les oligarques mais tout citoyen qui possède une habitation, une parcelle de terrain ou même une voiture. L’Etat doit protéger tous les citoyens, peu importe leur situation, les plus petits comme les plus grands ».
Alors président depuis huit mois, Vladimir Poutine avouait même dans une interview au Figaro les faiblesses de l’Etat russe dans la lutte contre la corruption : « Afin de lutter efficacement contre la corruption, il est impossible de compter uniquement sur les structures étatiques car elles sont trop affaiblies actuellement. Il est évident que sans système de protection de l’ordre public, l’Etat serait sans défense face aux criminels mais une répression trop féroce n’est pas une solution à tous les problèmes. C’est pourquoi notre priorité est de démocratiser la société ».
Démocratisation en question
Si Vladimir Poutine a souvent répété depuis lors que la répression n’était pas la solution pour endiguer la corruption, on ne peut pas dire que la démocratisation de la société soit un succès. Au contraire, de grands principes de cette « priorité » ont été négligés dans la politique menée par l’actuel président depuis 12 ans. Il s’agit, par exemple, de la garantie de l’indépendance des médias ou encore de « la nécessité d’assurer l’égalité devant la loi et de permettre à un citoyen de défendre ses droits lorsqu’ils ont été bafoués par l’Etat pour éviter que la Russie devienne un régime totalitaire », affirmait même le président russe.
Alexeï Navalny est désormais le seul à tenir de tels discours. Toutefois, cela ne signifie pas que la figure majeure actuelle de la lutte contre la corruption ait beaucoup de points communs avec le Vladimir Poutine du début des années 2000. L’important est que le blogueur parvienne à réaliser ce que le chef de l’Etat a oublié de faire durant toutes ces années.
Le dernier point commun entre les deux personnages est leur volonté de ne rejoindre aucun parti politique. La question avait été posée à Vladimir Poutine en août 1999 par une présentatrice de la télévision, alors qu’il venait d’être nommé Premier ministre. A la question de savoir s’il comptait ou non rejoindre une formation politique, le jeune premier ministre avait alors répondu : « C’est sur le peuple qu’il faut s’appuyer ». A l’image d’Alexeï Navalny, Vladimir Poutine n’est à l’heure actuelle membre d’aucun parti.
Des revendications incomprises
Quant aux différences entre les deux figures politiques, elles sont majeures. C’est d’elles que découle la méfiance pathologique de Vladimir Poutine envers toutes les activités de Navalny. Dès 1999 et jusqu’à la fin de son premier mandat, Vladimir Poutine a toujours souligné qu’il n’était pas un acteur politique mais un fonctionnaire ou un « dirigeant salarié ».
C’est sur cet élément qu’un politologue explique l’allergie de Vladimir Poutine aux manifestants de la place Bolotnaïa. En effet, le fonctionnaire Vladimir Poutine a par le passé toujours eu affaire à des opposants politiques issus de la fonction publique dont les revendications et motivations ont toujours semblées relativement claires à l’actuel chef de l’Etat qui ne comprend absolument pas les revendications de la nouvelle génération d’opposants.
Et c’est bien le pire pour Vladimir Poutine de penser que si Navalny parvenait au pouvoir, il serait en mesure d’honorer les promesses que lui-même n’a pu tenir. Toute décision prise au sommet de l’Etat pour envoyer Navalny en prison serait donc motivée par la crainte du pouvoir actuel vis-à-vis des idées politiques novatrices de ce nouveau type de serviteur de l’Etat.


Нет слов. Видишь, слушаешь В. Путина и задыхаешься эмоциями негодования