Hadj criminel

On recherche, au Tatarstan, les coupables de la tentative d’assassinat du Grand mufti de la république Ildous Faïzov et de l’assassinat de son adjoint Valioulla Iakoupov. Les crimes retentissants, à première vue liés à des désaccords économiques dans l’organisation des pèlerinages, dissimulent en réalité des oppositions idéologiques existant depuis longtemps dans la république.

Ildous Faïzov. Photo : dumrt.ru

Les attentats contre Ildous Faïzov et Valioulla Iakoupov ont eu lieu presque au même moment, le 19 juillet au matin. Trois engins explosifs, placés sous la voiture du mufti, se sont déclenchés au démarrage. Après la première explosion, le mufti a eu le temps de s’éjecter de son véhicule, ce qui lui a sauvé la vie.

Quinze minutes plus tôt, on avait tiré sur l’adjoint du mufti, Valioulla Iakoupov, en bas de son immeuble. Le responsable religieux est mort dans l’ambulance qui le conduisait à l’hôpital.

Il est déjà clair que la principale version, lors de l’enquête, sera économique : Ildous Faïzov, ces derniers temps, est intervenu activement dans les affaires de la société Idel-hadj, qui organise des pèlerinages sur les lieux saints des musulmans.

Le scandale avec hadj a éclaté littéralement à la veille de l’attentat. Une pétition des musulmans du Tatarstan adressée au Grand mufti a été publiée sur internet. Les fidèles y exprimaient leur mécontentement quant au fait que, désormais, seule la Direction spirituelle des musulmans du Tatarstan – et, plus précisément, la firme Le monde des affaires du Tatarstan (plus connue sous le nom DUM RT hadj) qui en dépend – se chargerait des voyages vers la Mecque et vers Médine et de l’envoi des habitants de la république en hadj.

Le mufti avait alors expliqué qu’il prenait le contrôle de l’industrie des hadj pour mettre de l’ordre dans cette sphère : à l’en croire, l’ancien tour-opérateur (la compagnie Idel-hadj, créée par le prédécesseur de Faïzov au poste de président de la Direction spirituelle des musulmans du Tatarstan) spéculait ouvertement sur les pèlerinages, vendant les voyages bien plus cher qu’ils ne coûtaient en réalité. Et Faïzov avait assuré que, dorénavant, les choses seraient différentes : l’activité de Idel-hadj dans l’organisation des tours se limiterait au rôle d’agent, c’est-à-dire à recevoir les demandes des fidèles, établir des listes et les transmettre à DUM RT hadj. Promesse avait été faite que les voyages, avec le nouveau tour-opérateur, coûteraient moins cher aux fidèles. Cependant, ça n’a pas été le cas : au lieu des 90 à 100 000 roubles promis, le coût du pèlerinage le plus économique s’est maintenu à la hauteur de 122 000 roubles.

Mécontents de cette situation, les musulmans ont, en pratique, accusé le mufti d’organiser son propre business et d’établir une concurrence déloyale avec Idel-hadj.

En deux jours, plus de 400 signatures ont été recueillies pour la pétition. Cependant, malgré le mécontentement des fidèles, la direction de DUM Tatarstan n’avait pas l’intention de rendre à Idel-hadj ses quotas.

— La création d’un tour opérateur sous l’aile de DUM RT avait moins pour objectif de baisser le prix du voyage que de protéger nos pèlerins de l’influence sur leur vision du monde de courants de l’islam non traditionnels pour le Tatarstan, a expliqué à la presse le directeur de la société Le monde des affaires Tatarstan, Ruslan Nafisullin. Il est essentiel pour nous que les gens, qui sont allés là-bas en tant que représentants du hanafisme (l’une des quatre écoles juridiques de l’islam sunnite, RR) en reviennent sans avoir changé leurs approches religieuses pour d’autres, menaçant le maintien de la paix dans la république. Ce que les collaborateurs de Idel-hadj ne garantissaient pas.

Le Grand mufti du Tatarstan Ildous Faïzov, élu à ce poste en avril 2011 après le départ de Gousman Iskhakov, est largement célèbre pour son combat contre l’extrémisme et le radicalisme, ce qui le distingue de son prédécesseur. C’est pourquoi il existe une autre version de l’attentat, liée précisément à la position stricte de Faïzov à l’égard des organisations islamiques radicales.

— La version liée à hadj ne tient pas la critique, explique à Rousky reporter le responsable du centre de recherches ethno-politiques de l’Institut d’ethnologie et d’anthropologie de l’Académie russe des sciences Akhmet Iarlykapov. Ce scandale a éclaté tout récemment. Et on les aurait assassinés aussi rapidement ? Je n’y crois pas. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un acte terroriste contre la stabilité. Il était nécessaire pour montrer qu’au Tatarstan, tout ne va pas si bien, que des changements sont indispensables. Cet acte terroriste bénéficie aux religieux extrémistes ainsi qu’à ceux qui veulent un resserrage des écrous dans le dialogue entre le pouvoir et la société.

L’interprétation économique du crime explique difficilement l’assassinat de l’adjoint du mufti, Valioulla Iakoupov, qui dirigeait le département enseignement de la Direction spirituelle.

— C’était un pur théologien, il écrivait des livres et n’avait rien à voir avec les finances, assure le directeur du centre des études régionales et ethno-religieuses pour la région de la Volga de l’Institut russe des recherches stratégiques Raïss Souleïmanov. Iakoupov et Faïzov étaient le cerveau de l’islam traditionnel, d’autant que Iakoupov pouvait fonder sa position : non simplement dire « vous avez tort », mais présenter des arguments et des raisons. Cet assassinat dit que les wahhabites sont prêts à passer des mots aux actes.

Souleïmanov considère que les oppositions idéologiques sont le motif principal de l’assassinat :

—Regardons, si vous le voulez, le fond du conflit : sous le précédent mufti wahhabite Iskhakov, Idel-hadj mettait les fidèles en lien avec des prédicateurs wahhabites, qui, pendant le hadj, discutaient avec eux, leur faisaient lire de la littérature wahhabite. Le nouveau mufti, partisan d’un islam traditionnel, a demandé plus d’une fois à la direction du tour opérateur de mettre fin à cela. Ces derniers, en invoquant leur soi-disant pluralisme, poursuivaient leur activité. Alors Faïzov a créé Le monde des affaires du Tartastan et récupéré le contrôle de la firme. Est-ce qu’il a bien fait ? Il a bien fait.

Mais pourquoi donc cherche-t-on tout de même les raisons de ce qui s’est passé dans les divergences économiques – malgré les dessous idéologiques très clairs, évidents pour tout le monde au Tatarstan, excepté pour les organes chargés de faire appliquer la loi ?

— Le pouvoir, en pratique, ferme les yeux sur le conflit religieux qui couve depuis longtemps. Malgré des signaux d’alerte réguliers et qui ne datent pas d’hier, les autorités vivent dans la conscience d’une sorte d’illusion de bien-être du Tatarstan, assure Souleïmanov.

Six personnes sont pour l’instant détenues [article datant du 24/07, ndlr], suspectées d’avoir organisé et commis le crime. Arrestations qui ne permettent pas, du reste, de dire laquelle des versions l’enquête considère comme prioritaire. En effet, on a arrêté, d’une part, l’un des directeurs de Idel-hadj, Rustem Gataullin, 57 ans – ce qui laisse supposer une priorité donnée à la version commerciale. D’un autre côté, on retrouve parmi les détenus Aïrat Charikov, 41 ans, célèbre au Tatarstan sous le nom de « cheikh Oumarov ».

— Il a plusieurs fois reçu des avertissements de la part du Parquet de la république pour avoir diffusé le livre La personnalité du musulman, de Muhammad Ali al-Hachimi, reconnu par la justice russe comme extrémiste. Il a mené des entretiens sur le recours à la force dans la lutte – le djihad. Dès 2009, le Parquet du Tatarstan lui a infligé un premier avertissement, pour avoir créé un groupe de 20 activistes et 50 sympathisants. Il a participé à de nombreuses reprises à des meetings wahhabites, précise Raïss Souleïmanov.

Il est donc évident que l’enquête élabore aussi une version liée à l’opposition religieuse. Ce que confirme encore la présence, parmi les détenus, du chef de la communauté Waqf, Mourat Galeev, qui était également en conflit avec la Direction spirituelle des musulmans de la république et avait même tenté de fonder une organisation alternative à la DUM.

En tout cas, l’enquête explore actuellement les deux versions.

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