Assez joué

La révision qui se poursuit de l’héritage présidentiel de Dmitri Medvedev ressemble en tous points au rangement par des parents d’un appartement dans lequel se sont amusés, de tout cœur, des petits enfants laissés sans surveillance.

Tant que Medvedev était président, ses initiatives pouvaient être qualifiées de divers termes : libérales, conservatrices, réactionnaires, douteuses etc. Moins de trois mois après qu’il a quitté ses fonctions et est devenu Premier ministre, il est temps de diviser l’ensemble des réalisations du chef de l’État en trois grands groupes : celles déjà abrogées, celles prévues pour être abrogées dans un futur proche, et celles sur lesquelles personne ne s’est encore penché. Du reste, la révision concerne autant les initiatives qu’il est convenu de considérer comme libérales que celles correspondant totalement à l’esprit de la démocratie dirigée.

Le plus brillant exemple de refonte des innovations libérales medvédeviennes est le retour dans le Code pénal de l’article « Diffamation », qui en avait été ôté en grande pompe il y a en tout et pour tout six mois, dans le cadre de la retentissante campagne pour l’humanisation de la législation pénale. Qu’est-ce que les diffamateurs de Russie ont commis de si terrible au cours de six mois, on n’en sait toujours rien au juste. Le président du comité pour la législation pénale Pavel Kracheninnikov s’est contenté de déclarer obscurément que la « décriminalisation de l’article Diffamation n’a[vait] conduit à rien de bien », sans appuyer son propos d’aucune statistique et en se limitant à cette phrase, plus obscure encore : « certains citoyens, pratiquement en toute illégalité, accusent certaines personnes des plus effrayants pêchés ».

Il n’y a pas eu non plus d’explications sur le fait de savoir pourquoi il était nécessaire d’inclure au Code pénal un article prévoyant une peine qui va presque jusqu’à l’emprisonnement pour les directeurs d’organisations non commerciales qui ne répondent pas aux nouvelles exigences envers les « agents étrangers ». La mesure, qui met les militants de la société civile au même rang, en pratique, que de banals corrupteurs, ne va du reste pas plus dans le sens de l’humanisation.

Enfin, les révisionnistes se sont attaqués également à la liberté d’Internet, que Medvedev présentait comme une des valeurs essentielles de notre temps. La loi sur les « listes noires » de sites pouvant être bloqués sans décision judiciaire a été adoptée, assurent ses auteurs, pour protéger les enfants de la pornographie, de la promotion des drogues et des provocations au suicide. Pourtant, beaucoup d’internautes ont vu derrière cette menace la mise en place d’une infrastructure permettant de conduire à tout moment sur la Toile une censure en bonne et due forme.

On s’est occupé de celles des initiatives medvédeviennes qui pouvaient difficilement être qualifiées de « libérales » de façon tout aussi décidée. Le cas du projet de loi permettant de transmettre les mandats vacants à la Douma selon la convenance des partis (ces mandats reviennent aujourd’hui à des candidats du même groupe régional que le député sortant) est particulièrement parlant. En juillet, les membres de Russie Unie se sont mis à ressentir envers cette idée une telle haine personnelle qu’ils ont retiré, le dernier jour de la session, le projet de l’ordre du jour sans même être impressionnés par le geste des communistes, qui ont quitté la salle de la séance en signe de protestation.

Une autre des initiatives approuvées personnellement par Medvedev – sur l’introduction d’un vote unique en septembre au lieu des deux votes précédents (en mars et en octobre) – a encore été rejetée de façon inattendue par le Conseil de la Fédération. Selon la version officielle, les sénateurs n’étaient pas satisfaits de l’imprécision d’un certain nombre de formulations juridiques. Mais officieusement, des collaborateurs de l’administration présidentielle ont admis que l’idée d’un vote lors d’une seule journée en septembre (et dans ce cas, la campagne présidentielle se déroulerait pour une grande part en été) avait été jugée, au Kremlin, politiquement néfaste.

La liste des initiatives abrogées ne se limite très clairement pas, du reste, aux exemples cités ; les révisionnistes sont en effet déjà prêts à attenter au saint des saints : la réforme des fuseaux horaires, le transfert des hauts fonctionnaires hors des limites de Moscou et même le programme étatique d’armement. La liquidation de l’« éternelle heure d’été » est, semble-t-il, une affaire déjà décidée, attendu que Vladimir Poutine en a parlé dès pendant sa campagne électorale (un projet de loi correspondant est prêt à la Douma). Les plans de création du Grand Moscou et du transfert des institutions étatiques au-delà du MKAD seront, visiblement, nivelés peu à peu : ainsi, les députés de la Douma fédérale, incluant notamment les membres de Russie Unie, ont déjà pris position sans ambigüité contre le transfert, et le nouveau chef de la région de Moscou Sergueï Choïgou a exigé le retour de ceux des territoires tout récemment transmis à la capitale. Enfin, à en croire le ministre des finances Anton Silouanov, les dépenses militaires subiront presque certainement une réduction sévère – ces dépenses mêmes qui devaient, selon des plans confirmés par Medvedev, augmenter de plus de 50 % au cours des trois prochaines années. Et ce bien qu’à l’automne dernier, Alexeï Koudrine avait payé de sa fonction le simple fait d’avoir débattu de la nécessité d’une telle réduction.

À la spécificité de cette campagne s’ajoute la circonstance suivante : la refonte globale des réalisations du président Medvedev est mise en œuvre par les forces du parti Russie Unie – que dirige le Premier ministre Medvedev. Les membres du parti ne semblent en rien troublés par ce constat : ils ont, après tout, vécu des revers de conscience autrement tranchants – du genre de la transformation instantanée de Iouri Loujkov depuis le père-fondateur du parti en son ennemi juré. Le silence de Medvedev lui-même semble, en revanche, étonnant : sur la majorité de ces sujets auparavant essentiels pour lui, il ne s’est pas exprimé du tout, et à propos de l’Internet tant choyé, il s’est limité à des phrases générales du type : « La Toile doit être libre, mais dirigée par un ensemble de règles. »

On peut évidemment supposer que Medvedev s’est, simplement, sincèrement repenti de ce qu’il avait fait, et a proposé lui-même de tout abroger. Ou bien qu’il est, à l’inverse, désolé de ce qui arrive, mais ne veut pas faire irruption dans la sphère des pouvoirs présidentiels, attendu qu’il travaille désormais comme « grand administrateur ». Cependant, allez savoir pourquoi, l’analogie avec une situation familière à beaucoup semble plus convaincante : le moment où des adultes reviennent dans un appartement où, jusqu’alors, ont un peu régné en maîtres des enfants. Il ne convient pas en effet, dans un tel cas, de s’offusquer de ce que les parents nettoient du mur l’image qui y a été dessinée avec tant d’amour à l’aide du rouge à lèvres de maman.

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