À partir des notes authentiques de l’année 1812. Athénée, 1858

Au moment de l’invasion des Français à Moscou, j’avais 16 ans. Ils s’abattirent comme des moustiques venus d’une forêt lointaine. Alors toute la Russie croyait que Napoléon, en n’ayant pas déclaré la guerre, s’était faufilé brusquement dans notre partie, comme si c’était une grange délabrée dans laquelle le moindre petit voleur de nuit pouvait grimper en douce !

À cette époque, j’étudiais à l’Institut forestier de Kalouga. La première nouvelle selon laquelle Napoléon avait passé la frontière ne fit sur nous aucune impression. Nous continuâmes tranquillement d’étudier, croyant que la Russie était grande et que lui, ayant traversé la Pologne, regagnerait ses pénates. Passées quelques semaines, nous apprîmes que le Français était à Smolensk. Alors tous s’alarmèrent et grondèrent. Le directeur de l’Institut, Kaspar Bogdanovitch, nous réunit dans le hall de l’Institut et nous lança un appel : « Qui veut servir dans l’armée, sauver la Patrie ? J’y vais moi-même avec vous ! » À cette époque, Kaspar Bogdanovitch était déjà un vieillard avancé, boiteux et manchot. Tous étaient d’accord. « Nous le voulons tous ! Tous nous le souhaitons ! », criâmes-nous d’une seule voix.Nous jetâmes les cahiers, prîmes des armes et commençâmes d’apprendre à marcher en rangs.

Malheur ! Malheur à vous, Français ! Vois ce qu’on va faire de toi, Napoléon ! Cependant, nos espoirs ne furent pas exaucés. À Kalouga, on expliqua à Kaspar Bogdanovitch que la Russie n’était pas encore dans une situation si mauvaise qu’il faille enrôler les enfants. Voilà comment raisonnent les gens froids ! Mais nous étions fermement convaincus qu’avec notre aide, les Français seraient chassés hors de la Patrie au moins quelques heures plus tôt !

On nous renvoya chez nous. Avec mon frère Nikolaï, nous repartîmes pour le village de Simonovo. Tous nos voisins étaient partis – pour une grande part à Moscou, supposant que là-bas ce serait plus sûr : mais la vieillarde de pierre blanche, Moscou, pour ses péchés propres et pour la prodigalité de son fils Kouznetsky Most1 tomba bientôt dans un ardent purgatoire. Napoléon s’installa à Moscou, et sur tous pesait comme une sourde, une accablante incertitude de l’avenir.

Pendant cette période de calamité nationale, nous cessâmes d’aimer les Français : leur gaieté et leur amabilité nous parurent par trop doucereuses, la langue – semblable au grognement des porcs. Je me souviens que maman nous interdit de parler le français, bien qu’elle l’ait autrefois obtenu au prix d’immenses efforts.

Dans notre maison se trouvait un portrait de Napoléon et il fut ordonné de l’enlever sans tarder. Pour le mettre où, pensez-vous ? Au grenier ? Non, pire – et là-bas encore, suspendu la tête en bas.

Il est étrange que, de nombreuses années après la guerre patriotique, les autorités se soient efforcées de soutenir parmi le peuple la théorie selon laquelle Napoléon avait brûlé Moscou. Rostopchine2, jusqu’à sa mort, à l’étranger, l’assurait dans des publications. Bien que de cet incendie, les ennemis ne soient coupables ni d’âme ni de corps.

Finalement, la rancœur populaire à l’égard des hôtes imprévus atteignit un très haut degré. Les paysans ne comptaient pas les Français pour des gens et ils frappaient à mort ceux qui tombait entre leurs mains, sans la moindre clémence, craignant seulement que le mort ne ressuscite.

Mon papa a servi dans les milices populaires et commandé un bataillon. Son ancien service n’avait consisté que dans deux ou trois trajets à Pétersbourg. Ensuite, il s’était marié, avait vécu au village et fait neuf enfants – et voilà que brusquement il se retrouvait au service militaire. Il arrivait que papa se présente en face de son bataillon et commande : « Chapeau bas ! Bravo, les gars ! » – et l’affaire était finie.

Un jour, un émissaire se présente à papa avec un rapport selon lequel dix mille Français sont entrés dans leur village, qui se trouvait à dix verstes du nôtre. Il se fait un terrible remue-ménage. Dans notre village étaient stationnés deux bataillons. L’un était commandé par mon père et l’autre par un grand major tout maigre, surnommé, pour sa haute taille, Saucisson. Saucisson était un homme brave, mon père – un trouillard. Le premier prouva qu’il fallait combattre, mais papa conseillait de fuir, démontrant que deux bataillons ne viendraient pas à bout de dix mille Français. La dispute s’enflamma. Saucisson, en tant que supérieur, ordonna de réunir les deux bataillons mais papa ordonna d’atteler les chevaux. « Comment osez-vous fuir !, cria Saucisson. Je vous arrête. Donnez-moi votre sabre ! » « Et où je le trouverai ?, répondit mon père. Je n’ai même pas d’uniforme. Allons, frérot Saucisson, il vaudrait mieux interroger correctement l’émissaire. »

On fit venir l’émissaire. « Tu as vu de tes yeux les Français ? », « Non, je vis à une verste du village, dans une autre campagne. De là-bas, mon beau-frère est venu me trouver. » « Et le beau-frère les a vus de ses yeux ? » – « Non, il était au moulin, sa femme est accourue le voir et a dit qu’était arrivée une force innombrable. Le beau-frère s’est précipité immédiatement chez moi, et moi chez vous. »

On décida d’envoyer des éclaireurs – il s’avéra qu’il était entré dans le village trois Français en tout.

1 Rue marchande moscovite où, aux XVIII-XIXèmes siècles, étaient installées de nombreuses enseignes françaises.

2 Fedor Rostopchine, gouverneur de Moscou en 1812.

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