Bruno Mercier : « Je ne suis pas une grenouille dans la vodka, je suis un ours dans le vin rouge »

Bruno Mercier est Auvergnat. Venu en Russie en quête de difficultés, il les a trouvées et est resté : c’est aussi simple que ça. Le rendez-vous était donné au café Tchaïkovski, anciennement un café Délifrance, enseigne que Bruno représente à Moscou. Son berceau. Très vite, les langues se délient et le tutoiement s’impose. Une rencontre teintée d’humour et d’amour partagé pour la Russie.

Bruno Mercier

Bruno Mercier

Le Courrier de Russie : Comment avez-vous atterri à Moscou, Bruno ?

Bruno Mercier : Mon voyage vers l’Est a commencé par des études à Strasbourg, soit le coin de France le plus dépaysant pour un Auvergnat ! L’Alsace, c’était terrible… À cause de la distance, d’abord, et puis tous ces Allemands ! On m’avait suggéré Montpellier mais le soleil, la plage et les filles… c’était trop facile. Quand tu sais que ça va être dur, tu n’as plus que des bonnes surprises – alors je suis allé là où je pensais que ce serait le moins évident. Et à Strasbourg, j’ai connu mes premiers Russes, pendant mes études d’économie. Le but, de toute façon, était d’aller toujours plus à l’Est.

LCDR : Et ce fut la Russie ?

B. M. : Oui. Je n’avais même pas terminé mes études quand un copain russe, Sergueï, m’a proposé de le rejoindre à Saint-Pétersbourg, en mars 1996. J’avais un morceau de papier avec son adresse, je l’ai encore, et j’y suis allé : de l’autre côté de la montagne.

LCDR : C’est-à-dire ?

B. M. : J’avais eu un déclic au collège : nous avions des Ukrainiens en classe avec nous, dans le cadre d’un échange. Et ces petits Soviétiques n’avaient rien à voir avec « l’ennemi russe » dont on nous avait rabâché les oreilles pendant toute la Guerre froide. De petites têtes blondes, une langue mélodieuse, l’air sympa… Je me suis dit qu’il y avait un décalage avec ce qu’on m’avait appris et que j’avais certainement des choses à découvrir « là-bas ».

LCDR : Quels étaient tes projets en arrivant en Russie ?

B. M. : Je voulais visiter la Russie, à vélo ou à pied, pendant deux ou trois ans. Apprendre la langue et ensuite seulement, peut-être, trouver du travail.

« Le privilège des classes moyennes, c’est de savoir faire beaucoup avec très peu »

LCDR : Avec quels moyens ?

B. M. : Le vélo, ça ne coûte que de l’énergie, la tienne, et des pâtes. Je suis fils de postier et d’une mère au foyer, nous étions trois gamins dans un HLM. Le privilège des classes moyennes, c’est de savoir faire beaucoup avec très peu. Si tu n’entreprends les choses que quand tu en as les moyens… tu ne les fais jamais.

LCDR : Quelles ont été tes premières impressions ?

B. M. : Je suis arrivé à Saint-Pétersbourg fin avril 1996. En France, c’était déjà le printemps mais en Russie, vu du ciel, tout était marron : de la boue partout, pas une feuille sur un arbre et des immeubles qui ressemblaient aux vieilles banlieues françaises. Mon ami est venu me chercher, on est entré dans un bus rempli de monde, le capot était ouvert pour que le moteur refroidisse… Et chez lui tout était insalubre : la salle de bain, les toilettes, l’ascenseur… je me suis dit : mais que fait l’État ?

LCDR : Tu n’as pas eu envie de repartir ?

B. M. : Jamais. Je cherchais la difficulté, je l’avais bel et bien trouvée !

LCDR : Et ensuite ?

B. M. : Après trois mois à Saint-Pétersbourg, je suis rentré au pays voir un copain, également passionné de Russie, dans l’intention de l’embarquer dans mon tour de Russie à vélo. Je lui ai dit de ne pas s’en faire pour l’argent, qu’on mangerait de la kacha tous les jours. Seulement, il avait trouvé un travail et avait un emprunt à rembourser… Il m’a confié qu’il venait justement de refuser un travail à Moscou et m’a donné le contact.

« Va à Beyrouth et tu seras prêt pour la Russie ! »

LCDR : Délifrance ?

B. M. : Oui. Des Singapouriens détenaient la franchise Délifrance [produits de boulangerie surgelés, ndlr] en Russie. La marque était la propriété des Grands moulins de Paris et le but, à l’époque, était d’en lancer l’exploitation par le biais de l’ouverture de cafés-boutiques à Moscou. Moi, j’étais assistant logistique, au service des Chinois. Je me suis dit : « Ça a l’air compliqué, c’est pour moi ! » On m’a d’abord envoyé en Allemagne, puis au Liban… pour y apprendre le système d. On m’avait prévenu : va à Beyrouth et tu seras prêt pour la Russie !

LCDR : Et ce fut le cas ?

B. M. : En arrivant à Moscou, j’ai été accueilli à l’aéroport par un Singapourien en survêtement qui m’a amené directement ici, au café de la société philharmonique de la salle Tchaïkovski. J’ai adoré l’endroit, alors je me suis mis à travailler tout de suite. Je me suis retrouvé assez vite seul dans la boutique. On était en janvier 1997, il faisait -20°C, j’ai cherché mon appartement toute la nuit… C’était épique. Mais je dois dire qu’ensuite, jusqu’en 1998, on avait le vent dans le dos. Nous avons ouvert six cafés Délifrance et ici, il y avait 45 minutes de queue pour entrer… Tu n’étais pas là pendant la crise de 1998 ?

LCDR : Non.

B. M. : Tu as raté quelque chose !

LCDR : Je n’en doute pas.

B. M. : Mon monde à moi, c’était les collègues et les clients : j’étais ici de 7h à minuit. Les croissants étaient très utiles au Philharmonique – j’en distribuais à l’entrée et j’allais voir gratuitement des concerts tous les soirs, pendant des années. En 1998, le cours du rouble a commencé à fluctuer en permanence. Au début, un rouble valait un franc. Un croissant ici valait 6 roubles, le lendemain 8, puis 10, 12, 15… aujourd’hui, un croissant coûte entre 70 et 80 roubles en Russie. À l’époque, nous changions les étiquettes des prix tous les soirs. C’était fastidieux, je faisais ça avec une petite blonde, l’une des serveuses… sans le savoir, ma future femme.

« La directrice des ressources humaines m’a demandé ma carte vitale et j’ai paniqué »

LCDR : Nous y voilà.

B. M. : Mais non ! Après trois ans en Russie, je m’étais pourtant dit : jamais ma femme ne sera russe. Du jour au lendemain, en arrivant, j’étais Alain Delon – mais les filles étaient très intéressées : j’étais une porte de sortie pour celles qui cherchaient à partir. Sauf que moi, je voulais rester… Ce que les filles gagnaient en un mois à la boutique, celles de la rue Tverskaïa le gagnaient en un jour : il y en avait une dizaine au mètre carré à l’époque ! Le pays était aux abois. C’était ignoble. J’avais énormément de respect pour celles qui venaient travailler, qui n’étaient pas plus moches que les autres et vivaient durement, mais dignement.

LCDR : Revenons à nos moutons.

B. M. : En 2003, la franchise Délifrance a été revendue à des Russes. J’ai fini par me fâcher avec eux, au bout de deux ans : je n’arrivais pas à savoir s’ils allaient me garder, me payer, eux-mêmes ne savaient pas ce qu’ils feraient le lendemain. Leur politique n’était pas d’envisager le long terme : au lieu d’investir pour du personnel ou dans une nouvelle boutique – comme le font les sociétés normales –, ils dépensaient tout ce qu’ils gagnaient, juste pour « vivre bien » au jour le jour.

LCDR : Qu’as-tu fait alors ?

B. M. : Les patrons français de Délifrance m’ont proposé de créer la société en Russie. Ils sont venus à Moscou et j’ai négocié mon contrat et les plans de développement de Délifrance RUS au bania… À poil ! Puis, je suis allé à Paris, pour en parler « plus sérieusement ». Seulement, j’étais devenu un extraterrestre. La directrice des ressources humaines m’a demandé ma carte vitale – j’ai paniqué, je ne savais pas ce que c’était. J’ai dit : « On ne me l’a pas donnée à l’entrée… » En voyant la tête du vice-président du groupe, je me suis dit que j’avais dû faire une boulette.

LCDR : La Russie déconnecte tant que ça ?

B. M. : Quand on fait des réunions pour le groupe en Pologne, en Hongrie ou ailleurs, j’ai l’impression d’être dans des pays à dimensions humaines. Naturellement, les gens savent où sont leurs frontières, connaissent leurs limites. Ici, on est dans un océan d’incertitude et il y a tellement de choses à faire, ça part dans tous les sens, tu ne sais jamais par où commencer.

LCDR : Qu’est-ce que les Russes t’ont apporté ?

B. M. : Ils m’ont appris à aimer. À tout aimer, y compris les choses simples. J’ai vécu cinq ans avec mes beaux-parents, ma femme, son petit frère et ma fille dans un trois pièces : avec le marcel, le caleçon, la belle-mère à la cuisine en train de faire du thé… et le beau-père qui ne rentre pas toujours très frais. Nous avions pour voisine l’arrière-grand-mère, qui a fait la guerre, et qui me lançait des carrés de chocolat depuis le balcon quand je partais au travail. Je n’ai jamais voulu déraciner ma femme, elle n’avait pas vingt ans quand je l’ai connue.

LCDR : Cela n’a pas été difficile, cette promiscuité ? 

B. M. : Non, je travaillais énormément et mes beaux-parents étaient adorables. Bien sûr, cela peut paraître bien éloigné de mes rêves de tour du monde ou de liberté et plus proche de mon HLM près de Clermont-Ferrand… mais en fait, pas tant que ça.

LCDR : Qu’est-ce qui te séduit encore ?

B. M. : La faculté de savoir se contenter de pas grand-chose. En venant ici, tu apprends à vivre dans la merde, et à force d’y être, tu apprends aussi à l’aimer. En France, les gens sont déprimés : moi je leur dis, venez ici, vous allez adorer la vie ! Un jour, j’étais en Auvergne vers la fin du mois d’août, il faisait déjà trop frais pour se baigner. Mais ma femme et moi avions quand même décidé de profiter du lac avant de repartir. Sur l’autre rive, une seule famille qui se baignait aussi : des Russes. Il n’y a qu’une seule espèce d’humains capables de profiter ainsi de la vie dans des conditions extrêmes.

LCDR : Et toi, qu’est-ce que tu leur apportes, aux Russes ?

B. M. : Je leur apprends à avoir confiance en eux.

LCDR : Qu’est-ce qui a changé depuis ton arrivée ?

B. M. : Je ne saurais pas répondre. Il y a un proverbe russe qui dit que pour voir des changements ici, il faut très longtemps. C’est extrêmement vrai. Moi je n’en ai pas vu beaucoup. Je suis ici depuis tellement longtemps, j’ai le « syndrome du manager » : je vais à la boutique tous les jours mais je ne vois pas la toile d’araignée qui s’y installe. Je ne suis plus une grenouille dans la vodka, je suis un ours dans le vin rouge !

13 thoughts on “Bruno Mercier : « Je ne suis pas une grenouille dans la vodka, je suis un ours dans le vin rouge »
  1. Tkatchev Iouri

    C`est un bon temoignage! Moi, Moscovite, j`aide les Francais a comprendre la vie en Russie- ici il y a des possibilites, mais il faut endurer un peu pour parvenir dans le business!

  2. Roduit Pascal

    Bravo pour l’article il m’m’aide à comprendre comment fonctionnent les Russes, comme ils ne vivent pas assez longtemps pour organiser leurs bonheurs, ils vivent immédiatement.

  3. Edwin Monnier

    C’est exactement ça ! Il t’apprenne à aimer dans la plus grande des simplicités sans comprendre ça ! La preuve en est leur question typique du “Mais pourquoi tu es venu en Russie ???!!!”
    Ne pas être en Russie me brise le coeur mais je sais que j’y retournerai dès que je pourrai !

  4. Bruno Mercier sur Facebook

    @Catherine, château de Léotoing, près de Brioude … un trou dans mon trou en Auvergne:) Vos commentaires sont pleins d’énergie et de bon sens. Bravo et merci à vous et à Nina Fasciaux pour avoir su tenir cet entretien car je partai dans tous les sens:) Pardon aux Alsaciens;) Raccourci maladroit de ma part pour une région pour laquelle j’ai beaucoup de tendresse et d’affection et qui m’a personnellement beaucoup apporté.

  5. valerie clairet

    super, j’ai beaucoup aime ton recit,une belle leçon de vie..bravo
    les gens du pouvoir ne veulent pas que les choses changent..ici, au Bresil, c’est la meme chose….tout est difficil, mais la vie est belle.

  6. Catherine de Loeper

    Merci beaucoup pour la qualité de l’interview et pour le témoignage. Je note l’adresse. C’est très encourageant ; on y apprend que décidément, les compétences ne se nichent pas tant dans le milieu social que l’on croit ou dans la prestigieuse école, mais dans lle désir chevillé au corps. A méditer, quand on cherche plutôt des clones. Les Auvergnats, comme les Bretons de la côte, ont toujours migré. C’est quelle vue, en Auvergne ?

  7. Serge

    Excellent récit vécu et très juste. Bruno écrit également: “Ils m’ont appris à aimer. À tout aimer, y compris les choses simples.” et combien il a raison, mais si un jour ils ont l’occasion d’apprécier le “luxe” ils souhaitent le retrouver au quotidien, sous peine de passer pour un goujat(expérience personnelle). En fait je devrais dire “Elles”. Mais j’apprécie beaucoup leur tenue, leur élégance (pas toujours de bon goût) et cet air distingué qui fera reconnaître la femme Russe entre toute la gent féminine…

Laisser un commentaire