Nous étions à Moscou, près de notre maîtresse, cinquante personnes de maison. Elle-même est partie pour son domaine dans la steppe, a pris avec elle dix serviteurs. Nous lui avons dit au revoir et avons commencé à rassembler nos affaires pour partir. Nous avons décidé de fuir au village de Molodi. Seul le gardien, Petr Efimov, a déclaré qu’il restait. « Qu’est-ce qu’est, qu’il dit, que cette sottise. Il ne va quand même pas me manger, le Français ! »

Un jour est passé, un autre. Où que tu regardais dehors, les convois s’étiraient, mais toujours pas de nos gens. Finalement, ils sont arrivés. Nous les avons encerclés dans la cour et nous avons demandé s’ils n’avaient pas entendu sur la route quelque chose sur le Français.
Soudain des inconnus ont franchi les portes de chez nous et ont crié : « Le Français est à Moscou ! ». Nous nous sommes jetés dans les chambres, chacun s’emparant de sa malle, et nos paysans, Dieu leur pardonne, ont attelé en une seconde. L’un des nôtres a dit : « Vous ne croyez donc pas en Dieu ! La maîtresse vous a libérés pour venir nous chercher. Comment vous pouvez ne pas nous attendre ? » Et eux, ils ont dit : « Vous attendre et puis quoi ? Dieu sait combien vous trimballez : non seulement nous ne vous sauverons pas mais nous serons nous-mêmes frappés par le malheur. » Et là-dessus, ils ont décampé.
Nous nous sommes effondrés de chagrin. Le père a dit : « Si les nôtres déjà nous maltraitent comme ça, que faut-il attendre du Français ? Rester ici ne sert à rien. Mieux vaut rejoindre à pied Molodi. »
Toute la ville était éteinte
Nous avons bouclé la maison, fait le signe de croix et sommes sortis de la cour. Nous n’étions pas arrivés au bout de la rue – nous vivions sur la Bolchaya Basmannaya – que sont venus à notre rencontre deux Cosaques. Et ils ont dit : « Retournez d’où vous venez : les ennemis se sont maintenant dispersés dans toute la ville et, vers le soir peut-être, ils s’abattront, alors rentrez chez vous et que Dieu vous garde. »
Nous avons écouté les bonnes gens et sommes retournés dans la maison. Nous voulions cacher nos affaires, nous avons creusé une grande fosse dans le jardin et déposé là toutes nos malles. Après nous avons fait provision de pain et sommes ressortis de la cour. Dans la rue tout était silencieux, nous n’avons pas croisé âme qui vive, toute la ville était éteinte et, à trois endroits, des incendies avaient pris.
Nous nous sommes installés dans un champ. Par la grand-route allait le peuple, innombrable, tout comme nous, misérables, ils sauvaient leurs têtes.
Nous nous sommes éloignés de dix verstes et avons vu que se dressait dans un coin un domaine : nous y sommes allés, pour nous reposer un petit peu, parce qu’il y avait avec nous des vieillards et des enfants. Nous nous sommes installés dans la cour et avons vu quarante ennemis à cheval passer les portes. Ils se hâtaient, une partie d’entre eux se sont jetés vers les caves, les autres nous ont encerclés. Nous les regardions, plus morts que vifs, et eux, brigands, ils se sont emparés de quatre jeunes femmes des nôtres et les ont traînées vers la maison.
Les maris de ces malheureuses ont commencé de prier les ennemis, se sont jetés à leurs pieds et l’un, voyant qu’il ne les aurait pas avec des mots doux, les a insultés et voulait arracher sa femme de leurs mains. Mais le Français qui l’avait capturée est devenu furieux et l’a frappé de sa crosse sur la tête, le pauvre se tenait à peine sur ses jambes. Les scélérats sont partis dans la maison, ont pillé les caves et ont emporté de grandes corbeilles d’aliments avec des caisses de vin.
Nous avons vu que nous n’avions là rien de bon à attendre et nous sommes partis, tant que nous étions encore entiers. Nous marchions, et les pauvres maris à qui les femmes avaient été enlevées n’arrêtaient pas de geindre. Nous nous sommes éloignés de dix verstes et ils ont dit : « Nous retournons chercher nos femmes, peut-être le Seigneur nous aidera à les regagner. » Et ils sont partis.
Moscou brûle
Nous avons marché près de deux jours entiers, nous reposant ici dans la forêt, là dans un village. Sur la route, on disait que Moscou brûle : la nuit, nous voyions derrière nous les lueurs terribles.
À Boulakovo, ils nous ont installés comme ils pouvaient. Au moins, nous avons eu le temps de bien nous reposer, les nôtres sont arrivés qui revenaient de la route et conduisaient leurs femmes avec eux. Nous les avons entourés et avons demandé : comment est-ce que Dieu vous a aidés ?
Les femmes ont raconté que les Français les ont emportées dans la maison de maître et ont commencé de leur expliquer qu’ils les prenaient avec eux et qu’elles n’avaient rien à craindre. « Comme ça, qu’elles disent, avec leurs gentilles gueules, ils font des mines et ils nous rassurent. Ils ont apporté toute sorte de provisions et des vins et le festin commence. Ils nous invitent et nous remplissons leurs verres de vodka. Ils se sont saoulés comme des grives ; les uns s’endormaient, les autres ne tenaient pas debout et nous, ni vu ni connu, nous nous faufilons vers la porte, et eux ils sont restés comme ça. Nous allons près de la forêt et là nous avons croisé les maris. »
Nous avons commencé de vivre à Boulakovo. De Moscou arrivaient de terribles nouvelles : de la ville, il ne restait que des cendres. Tous les environs étaient dévastés. Après la fête de l’Intercession, le père a dit : « Je vais aller voir, sous le pouvoir de Dieu, si notre maison est restée intacte et si Petr Efimov, notre gardien, est vivant. Je reviendrai dans cinq jours. » Il a pris du pain, un peu d’argent, et il est parti.
Quatre jours sont passés, puis toute une semaine, et toujours pas de lui. J’ai pleuré, mes yeux ne séchaient pas et puis, comme ça, j’ai pensé qu’il fallait dire pour lui une messe des morts. J’étais dans ma perte et dans mes pensées et voilà que j’entends sa voix. Mon cœur est mort de joie, je me suis jetée sur lui. Tous ont couru après moi, l’ont encerclé et l’ont interrogé : « Quoi de neuf ? Qu’est-ce qui se passe avec le Français ? Notre maison n’a pas brûlé ? »
Survivre
Le père a dit : « De notre maison n’est resté que le rez-de-chaussée, l’étage du haut a tout brûlé. Regarder Moscou à présent brise le cœur ; tu ne reconnais pas une rue, pas une ruelle. De l’octroi jusqu’à notre maison j’ai marché comme dans la forêt. Je suis arrivé dans notre cour – tout est vide. J’ai commencé d’appeler le gardien : Efimytch ! Pas d’écho. Je suis entré dans la pièce et j’entends sa voix depuis le garde-manger. « Mon bon, qu’il dit, regarde par ici ! » Je regarde, Efimytch est couché dans le coin et il fait peur à voir : le visage enflé, rouge, comme vérolé. « Qu’est-ce qu’il t’arrive, Efimytch ? » Lui, cœur fragile, s’est mis à chialer. « Je suis devenu aveugle, qu’il dit, ils m’ont estropié, les scélérats, ils m’ont retiré la lumière de Dieu ! Dès le début, il ne s’était pas passé un jour, ils sont tous arrivés en trombe, ont vidé la maison et les caves. Hier, il en arrive un et il fait des gestes pour que je lui donne des provisions. Mais qu’est-ce que j’ai à lui donner ? Moi-même, je grappille ce que je peux, juste pour pas mourir de faim. J’ai ouvert la cave et je montre qu’il n’y a rien. Mais lui s’est fâché, m’a coincé contre le mur et a tiré en pleine tête. Pour mon malheur, le pistolet n’était chargé que de poudre : il y aurait eu une balle, j’y serais resté, ç’aurait été plus simple. Je suis tombé et savoir si je suis resté longtemps allongé, je n’en sais rien. C’est bien, là il y a un seau, on peut au moins se tremper la gorge. Tire-moi de là, qu’il me dit, Ivan Semenovitch, va voir sur les marchés, si tu n’y vois pas quelques-uns de nos paysans. Certains apportent depuis Moscou du pain à ces scélérats, peut-être les nôtres aussi se sont laissés séduire par l’argent. Ils m’emporteraient à Molodenki chez mon fils. Sinon, pauvre infirme, je vais crever ici. »
Le père a fait tous les marchés, n’a pas vu nos moujiks, est revenu vers la maison et a vu, comme fait exprès, toute une foule qui venait à sa rencontre. Il l’ont encerclé et lui ont ordonné de porter leur tonneau. Le père a porté, rien d’autre à faire. Les Français étaient stationnés à l’autre bout de la ville et il lui a fallu marcher terriblement loin.
Une fois arrivés, ils ont débouché le tonneau et porté de la vodka au père. Il a bu, salué et commencé à leur expliquer que pour rentrer il devait marcher loin et qu’il avait peur que, sur la route, leurs frères ne le maltraitent. Ils l’ont compris : ils lui ont donné une note et lui ont ordonné, au cas où quelqu’un le maltraitait, de montrer cette note.
Le père est parti et, tout juste, a croisé d’autres Français. Ils étaient tous à cheval et emportaient des fourrures de renard. Pour sûr, ils ont pillé un magasin et ils en ont tellement volé que ça leur tombait des mains. Dès qu’ils ont vu le père, ils lui ont ordonné de porter ces fourrures, et il leur a donné la note. Et tout juste, dès qu’ils l’ont lue, ils ont fait au revoir de la main et ont dit : allez ! Comme ça, qu’ils l’ont laissé partir.
Le père est arrivé à la maison et a dit à Efimytch qu’il n’avait trouvé les nôtres nulle part. Le vieillard s’est mis à pleurer amèrement. « C’est sûr, qu’il dit, avec mes péchés le Seigneur s’est complètement détourné de moi ! »
Les nôtres le chassent
Le père a eu le cœur retourné en le regardant. « Ne pleure pas, qu’il dit, Efimytch, moi aussi je suis un croyant et je ne t’abandonnerai pas. Laisse-moi juste me reposer un peu, dès le petit jour, je vais à Molodi et j’ordonne à ton fils de venir te chercher. »
Et c’est ce qu’il a fait. Jusqu’à Molodi, il est arrivé sans encombre et il est revenu en charrette avec le fils de Petr Efimytch. Ils ont installé le vieillard aveugle sur la charrette et le fils l’a emporté.
Juste comme le père les a quittés, ils sont partis au Trésor. Ils avaient entendu que là-bas les Français payaient jusqu’à dix roubles de cuivre pour un rouble d’argent. Le père avait deux roubles d’argent et en a reçu, tout juste, vingt roubles. Au Trésor, il se trouvait beaucoup des nôtres. Tous voulaient utiliser ce butin. Car personne n’avait plus rien.
Nous sommes restés à Boulakovo jusqu’à l’automne tardif. De là-bas nous avons entendu l’explosion du Kremlin et avons manqué mourir de peur. Ensuite ont commencé d’arriver à nous les nouvelles que Bonaparte a quitté Moscou et que les nôtres le chassent.
Et là déjà notre maîtresse était revenue à Moscou et nous a écrit pour que nous arrivions chez elle. Pendant que sa maison se reconstruisait, elle vivait en location.
Juste comme nous sommes arrivés à Moscou et avons vu dans quelle dévastation elle était, alors depuis l’octroi et jusqu’à notre cour nous avons pleuré, nos yeux ne séchaient pas. C’était une telle horreur – tu ne le racontes pas !

