Pour les Moscovites dont les finances ne permettent pas de déplacements dignes de la jet set, toute opportunité de quitter la jungle de béton au profit d’un paysage pittoresque est vivement appréciée. Chaque vendredi soir, les automobilistes se noient ainsi dans un flux aussi exaspérant qu’exaspéré en direction d’un séjour typiquement russe : la datcha. Mais que faire si l’on n’a pas de voiture ou, tout simplement, que l’on n’a pas de datcha ?
C’est bien connu – la saison estivale est, par définition, la saison des festivals. Comme cette rime riche le suggère, en été, le nombre de festivals équivaut quasiment au nombre de jours. Moscou nous offre un spectre de festivités si divers, que nous en devenons presque découragés d’avance – festival de livres, festival de graffitis, festival pour les écolos, festival de cinéma à ciel ouvert, d’architecture… et j’en passe. Heureusement que la publicité outrageuse est là pour nous guider dans nos choix – ainsi, tout Moscovite qui se respecte était censé être au courant du « Picnic » Afisha.
Le célèbre bimensuel spécialisé dans le divertissement et la culture organise en effet chaque année ce que les stations de radio et articles qualifient, dans leur euphorie, « d’évènement de l’été », voire de l’année ; un festival de musique d’une journée au sein d’un superbe faubourg au sud de Moscou, Kolomenskoïe. Ce « Picnic » peut généralement se vanter d’une programmation éclectique et curieuse, sinon séduisante ; d’une variété de stands et de divertissements proposés par les multiples sponsors du festival ; d’un assortiment de mini-conférences sur des thèmes allant de « La physiologie de la joie » à « Comment mettre le pays au vélo ». Enfin, cette année figurait même au programme une piscine animée par un DJ du célèbre label de hip hop américain, Stones Throw Records.
Victime de la publicité et de son enthousiasme contagieux, encouragée de surcroît par ma sympathique rédaction, je suis donc allée inspecter de mes propres yeux ce festival si alléchant sur le papier. Arrivée sur place, je suis confrontée à d’amples files d’attente, – un bon point pour le contenu du festival, un mauvais en ce qui concerne l’organisation. Avec mon collègue, nous nous infiltrons dans les premiers rangs de la queue, mine de rien. Miracle ! Pas de remarques, pas de coups de coudes – encore un bon point : les gens sont tolérants, et visiblement de bonne humeur. J’ai un peu honte, mais je suffoque déjà et survole d’un regard noir tous ces minishorts, toutes ces sandales… et pense que la tenue que je porte serait plus appropriée pour une escapade dans la taïga, tout compte fait.
Une demi-heure plus tard, la splendeur de Kolomenskoïe s’offre enfin à nous. Si l’équipe d’Afisha a su mettre un facteur à son avantage, c’est bien dans le choix du lieu. Collines, prés verdoyants, avec en prime une vue sur la Moskova derrière la grande scène. En toile de fond, un ciel phénoménalement russe – bleu céleste, tacheté de nuages nacrés – et ça et là, des clochers et des coupoles d’église, peints en blanc ou faits de bois. L’atmosphère si chère au cœur des Russes est omniprésente ; entre la verdure et les édifices subtils des chapelles, on retrouve une ambiance sereine, propice aux méditations « o vysokom » – « aux choses élevées ». Que ce soit grâce à l’environnement, la saison ou au simple fait d’être sorti de la ville, le public est ravi.
Parmi les concerts joués ce jour-là, certains ont été obscurcis par des averses : ma tenue était donc justifiée, en fin de compte. Le premier déluge survient lors du concert d’Aquarium, un groupe de rock russe assez mythique, et l’un des rares à avoir survécu à l’URSS. Je m’attendais à ce que la foule se mette à paniquer à la recherche d’un abri mais que nenni, comme des bourgeons au printemps se sont mis à éclore des dizaines de parapluies et d’imperméables : les sourires béats, eux, sont restés sur les visages. Le soleil a refait son apparition, conjuré par le soliste charismatique d’Aquarium, Boris Grebenshikov, ou « BG », comme l’appellent les Russes avec affection. « Vous êtes vaillants ! », a-t-il lancé au public à la fin du concert.
Vaillants, les fans de BG le sont peut-être. Cependant, à 15 heures tapantes, on entend par ci des individus se plaindre de la boue et de la pluie, par là d’autres s’outrer du manque évident d’alcool. Beaucoup se consolent alors auprès des stands de nourriture.
Pourtant, au picnic Afisha, il y a également de quoi se distraire. Le « cinéma silencieux » par exemple : idée insolite pour un festival en plein air. Je le dépasse et atterris alors entre les stands de charité et la plate-forme des mini-conférences. C’est ici que je fais les rencontres les plus intéressantes de la journée : j’ai nommé les représentants à l’allure hippie du « Centre de pédagogie médicale ». Ces deux jeunes et le père de l’un d’entre eux, assis par terre devant leur stand, vendent des jouets en bois fabriqués par des personnes atteintes de maladies congénitales : je repars ainsi avec une charmante pince en bois en forme de lapin.
Peu avant la clôture du festival, agacée par le retard de la fabuleuse Lauryn Hill, je me rappelle soudain de l’exclamation faite par Mos Def, alias Yasiin Bey, lors de sa représentation. “Quelle belle journée, et quel bel endroit!” a rappelé avec raison le célèbre représentant du hip hop conscient. Je suis alors forcée d’admettre que ce ne sont pas ses imperfections qui définissent la journée, mais plutôt l’opportunité de voir des gens de 7 à 77 ans réunis dans un endroit aussi calme, avec un seul but – se détendre. Chevelures vertes, bides à bières, femmes enceintes, hipsters et personnes âgées étaient tous au rendez-vous pour trouver en ce 21 juillet, à Kolomenskoïe, une activité qui leur fasse du bien.







