En cette période de changement en Russie, Le Courrier de Russie a décidé de rencontrer des Russes qui sont connus dans leur pays pour leur engagement citoyen. Découvrez les portraits de cette supposée « nouvelle intelligentsia ».
Ivan Mitin est un homme piégé. Par ses initiatives, il a toujours cherché à lutter contre l’ordre établi et à changer la société qui l’a vu naître. Des projets qu’il abandonne souvent en chemin, par lassitude ou déception. En ouvrant Tsiferblat (« le cadran »), il voulait créer un lieu de rencontre convivial et culturel, désintéressé du profit immédiat – et se retrouve en patron pressé d’une entreprise florissante.

Ivan Mitin distribuant ses poèmes de poche. Photo : Nikita Melnikov
Ivan Mitin est un amateur de la « grande littérature russe », celle du XIXème siècle. Ce petit homme de 27 ans, dont les parents étaient journaliste et poète, a toujours déploré l’inculture de sa génération. « Ça m’énervait de voir les gens lire de la merde dans le métro, raconte-t-il. J’ai pensé que pour leur faire découvrir la vraie littérature, il fallait la leur mettre sous le nez ».
Début 2010, Ivan imprime ainsi des poèmes de Pouchkine et Tchekhov sur de petites cartes et réunit grâce à son blog un groupe de passionnés pour les déposer sur les bancs de Moscou. Leurs réunions se transforment en discussions littéraires sur le choix des poèmes. « On se retrouvait dans des cafés, dit-il, mais ce n’était pas pratique : il fallait toujours commander quelque chose, et les autres clients se demandaient ce que nous faisions. C’est là que j’ai eu l’idée d’ouvrir mon propre café ».
Un pied de nez à la logique marchande
Quelques mois plus tard, grâce aux économies d’un ancien camarade emballé par son projet, il réunit les 60 000 roubles nécessaires pour louer un appartement sous les toits au centre de Moscou : la Cabane dans l’arbre est née. On y vient pour rencontrer des gens autour d’un thé et écouter un air de piano. Tout est gratuit mais en sortant, on peut laisser un peu d’argent dans une valise prévue à cet effet.
Sa Cabane, Ivan l’a donc pensée aux antipodes des grandes chaînes commerciales comme Kofe Haus ou Chocoladnitsa : « On n’a pas déposé les statuts d’une société, c’était simplement un appartement ouvert à tous ». Au départ Ivan y vit avec sa compagne, et les clients viennent à la Cabane pour voir le maître de maison. Et ça marche : « C’était une surprise, mais dès le premier mois nous avons eu assez d’argent pour payer le loyer suivant, très vite nous avons commencé à faire un petit profit », explique-t-il. En moyenne, Ivan récolte ainsi chaque soir 4 000 roubles dans sa valise.
Les médias s’intéressent au projet et les clients affluent, mais la Cabane est trop petite et difficile à gérer pour Ivan, qui finit par se lasser. « Je devais être là tout le temps et quand tu dois parler à 50 personnes par jour, ça devient usant. Et puis, le problème d’être basé sur le don, c’est qu’on ne pouvait rien planifier, on ne savait pas du tout combien on aurait à la fin du mois ». En octobre 2011, un an à peine après sa création, il décide donc de fermer la Cabane.
De militant alternatif à patron dur en affaires
S’il a beaucoup entrepris, le jeune homme a également laissé tomber nombre de ses projets. Il s’est tour à tour essayé au théâtre, à la musique et à l’écriture, abandonnant chaque fois par déception de son propre travail. C’est ainsi qu’en 2008 il a refusé de mettre en vente son unique roman, Gupnik, inspiré de son expérience dans une association d’aide aux mineurs en détention.
Le Tsiferblat, dernier né des projets du jeune homme, est aussi le premier dont il se dit fier. À l’été 2011 Ivan se met en tête de lancer un nouveau café, basé sur un concept original : « À la Cabane, on avait calculé qu’en moyenne les gens donnaient 50 roubles pour chaque heure passée au café, se souvient-il. J’ai compris que dans un café, les gens paient non pas pour ce qu’ils consomment mais pour le temps qu’ils y passent ». Au Tsiferblat une heure coûte 120 roubles, et les consommations sont gratuites. Un tarif qui permet non seulement de payer le loyer – « colossal », s’écrie Ivan –, mais aussi de réinvestir chaque mois le chiffre d’affaires précédent dans du mobilier déniché dans des brocantes et des provisions pour les consommations. Le succès du café, ou espace libre comme il aime à l’appeler, a attiré les investisseurs et Ivan gère aujourd’hui huit établissements dans différentes villes de Russie et d’Ukraine. Il revient justement d’Odessa, après un détour par Kiev, où des Tsiferblats ont ouvert début 2012.
« À Odessa les choses ne se passent pas très bien, concède-t-il. Certains employés s’investissent trop, ils ne me voient pas souvent car je voyage beaucoup, et ils ont parfois tendance à oublier qui est le patron ». Le jeune homme est exigeant en affaires, avec lui-même comme avec les autres. Il va jusqu’à contrôler la musique passée en salle : « J’écoute beaucoup de jazz, mais je ne vais pas pour autant passer du John Coltrane ou d’autres musiques étranges. Ce ne serait pas approprié pour un lieu comme celui-ci ». Très protecteur avec sa création, Ivan s’est séparé de deux succursales après des différends avec les gérants locaux, qui ne voulaient plus se soumettre à son autorité. « C’est l’une des leçons de l’histoire, avoue-t-il : on ne fait pas affaire avec des amis ». Il laisse alors échapper sa colère en évoquant la trentaine de copies du projet qui ont ouvert en Russie.
Le paiement à la minute, idée d’un homme pressé
« C’est une chose étrange, déplore-t-il, chaque fois que tu commences quelque chose de nouveau, les gens qui t’entouraient disparaissent ». Le succès de Tsiferblat l’a changé lui aussi. Ivan avoue qu’il préférait le concept de la Cabane, qui comptait sur le soutien des gens au lieu de les obliger à payer. Mais il se plaît dans ce costume de chef d’entreprise souvent trop pressé, téléphone en main, pour prendre le temps de discuter avec les clients. Le jeune homme, qui a un temps dormi sur le sol de son école de théâtre faute d’argent pour payer un loyer, peut aujourd’hui se permettre de vivre au coeur de Moscou.
Tsiferblat trouve grâce à ses yeux, du moins pour le moment. « J’aime ça parce que c’est quelque chose de nouveau mais je ne m’imagine pas le faire toute ma vie, déclare-t-il. Les choses pourrissent avec le temps. L’an dernier, chaque nouvel arrivant nous rendait heureux. Maintenant on est blasés, il y a trop de monde. On a tellement lavé cette table qu’on la lave moins bien aujourd’hui. Peut-être que dans 10 ans Tsiferblat ne nous motivera plus, peut-être qu’on va devoir le fermer pour en garder un bon souvenir, et commencer autre chose à la place », confie-t-il.
Pour l’instant, Ivan veut développer la synergie entre ses différents cafés et leurs clients grâce aux réseaux sociaux, afin par exemple de récolter de l’aide à l’intention des sinistrés des inondations du Sud de la Russie. « On veut mobiliser cette partie de la société russe qui ne veut pas de la vie ordinaire de ses parents, dit-il. Avec les réseaux sociaux, on peut donner aux gens l’occasion de s’entraider ». Au départ enthousiasmé par le mouvement Occupy Abay, il se dit maintenant déçu par l’inertie des mouvements de contestation, citant Joseph de Maistre : toute nation a le gouvernement qu’elle mérite. « Poutine peut bien partir, c’est la société russe qu’il faut changer ». Le jeune homme est convaincu que Tsiferblat est une manière de s’y employer.













Merci ! Vous m’avez donné envie d’aller voir !
Tsiferblat
Pokrovka, 12
http://www.clockfacer.ru
Beau portrait de quelqu’un de peu banal ! Vous pouvez préciser l’adresse de son café à Moscou ?