« Tu ne sais pas ce qu’est Napoléon ? Et pourtant c’est dans l’air » : ainsi la poétesse russe Marina Tsvetaeva se rappelait-elle, dans son essai Mon Pouchkine, les paroles de sa mère. 200 ans sont passés depuis que Napoléon a fui Moscou mais son destin extraordinaire continue de troubler l’imaginaire des Russes. Au cours des seules dix dernières années, cinq mises en scène de théâtre et des dizaines d’expositions, livres et films lui ont été consacrés. Le Courrier de Russie s’est mis en tête de comprendre pourquoi Napoléon bénéficiait d’un aussi grand succès dans le pays qui a le plus souffert de son invasion.

De l’immense popularité du personnage de Napoléon dans la société russe témoignent de multiples recherches sociologiques. La guerre contre Bonaparte fait jusqu’à présent partie des dix principaux événements historiques intéressant les Russes. Napoléon entre invariablement dans la troïka des Français les plus célèbres : avec Charles de Gaulle et Nicolas Sarkozy. Dans la conscience historique russe, l’image de Napoléon est constamment assortie de l’épithète « grand » : et ce n’est pas seulement le « grand Français » ou le « grand stratège et homme d’État » mais aussi le « grand amant », souligne la présidente de la chaire de sociologie politique de la RGGU Natalia Velikaya, qui a dirigé l’ensemble de ces recherches.
Pourtant, la guerre de 1812 contre le « grand amant » fut pour la Russie une véritable catastrophe : la seule bataille de Borodino a fait quarante mille morts chez les soldats russes, les pertes totales de la guerre s’élèvent à près de deux cent mille victimes. À Napoléon, on a remis Moscou, son armée a dévasté de nombreuses provinces. Encore un quart de siècle après la fin de la guerre, les nobles de Smolensk allaient demander le secours de la noblesse d’Orel, épargnée par le malheur.
À grand peuple, grand ennemi
Mais aujourd’hui, seuls les historiens tracassiers se souviennent des pertes ; pour la majorité des Russes, le nom de Napoléon ne provoque qu’une invariable admiration. Natalia Velikaya explique ce phénomène par le caractère sélectif de la mémoire historique collective. Quand Napoléon est avant tout, pour les Russes, un favori du sort, un ingénieux qui a su saisir sa chance au vol, il est pour les Polonais d’abord un bienfaiteur et un libérateur : c’est l’empereur français qui, par la fondation du duché de Varsovie en 1807, a reconnu le droit du peuple polonais à un État souverain. « Chaque nation a tendance à interpréter l’histoire en sa faveur », poursuit Natalia Velikaya. Ainsi les Anglais sont-ils certains que le premier rôle dans le renversement de Napoléon revient non à la Campagne de Russie mais à la bataille de Waterloo, qu’ils ont remportée. Les Français pensent qu’ils ont vaincu à Borodino quand les Russes parlent de « digne match nul ». « Il est important pour nous de croire que Napoléon était un grand stratège, analyse Natalia Velikaya. Plus il semble invincible, plus notre victoire sur lui a de poids. En nous flattant de ce triomphe, nous nous remémorons tous nos autres succès passés – et nous éprouvons, en tant que peuple, un sentiment de cohésion et d’unité. »
« Puisque nous avons eu raison du grand génie Napoléon, comment pourrions-nous ne pas changer aussi notre pays ? », écrivaient dans leurs mémoires les officiers russes ayant combattu en 1812. La victoire sur l’empereur français rendit aux Russes un sentiment de confiance dans leurs propres forces, le désir d’influer sur le destin de leur pays. Ce n’est pas un hasard si de nombreux combattants de la campagne étrangère des années 1813-1814 rejoignirent le mouvement des décembristes et commencèrent de réclamer des changements décisifs pour la Russie : établissement d’une constitution, abolition du servage…
Mais la personnalité de l’empereur vaincu – passé de petit noble corse à maître de l’Europe – n’a pas charmé que les libres-penseurs. Les tsars russes ne cachaient pas non plus leur sympathie pour Napoléon. Nikolaï Ier l’appelait le « dompteur de la révolution » ; en signe de réconciliation avec la France, il fit envoyer la première pierre à partir de laquelle a été bâti le tombeau de Napoléon à Paris et la tsarine Maria épousa le duc de Leuchtenberg, beau-fils de Napoléon. Aleksandr II introduisit en Russie des réformes sur le modèle français. Jusqu’à Nikolaï II qui lisait ses mémoires et reconnaissait qu’il éprouvait un « culte de Napoléon ».
Même la révolution d’Octobre et la destitution des Romanov n’amoindrirent pas l’intérêt de la société russe pour l’image de Napoléon. Les blancs, croyant dans un parallèle entre l’histoire française et l’histoire russe, espéraient l’arrivée de leur « Napoléon » – celui qui en finirait avec la révolution et rétablirait la monarchie. Ils voulurent le voir et dans Kerenski, et dans Kornilov, et dans les autres généraux blancs.
Pour autant, Napoléon bénéficia de l’estime de la Russie soviétique également. En 1935, Staline commandait à l’historien Evgueni Tarle une vie de l’empereur. L’ouvrage présentait Napoléon comme un héros et une personnalité d’exception, comme un exemple à suivre. « C’était une réponse de la Russie soviétique à la Garde blanche, précise Sergueï Serikinski, historien et collaborateur de l’Institut d’histoire russe de l’Académie russe des sciences. En catalogant Bonaparte dans le camp des rouges, Staline s’efforçait de priver les blancs de l’espoir que puisse apparaître, dans leurs rangs, un nouveau Napoléon ».
On ne sait si Staline se voyait en « Napoléon », mais le rapprochement entre ces deux personnalités historiques fut en tout cas établi après la mort du secrétaire général de l’URSS. En 1971, l’historien Albert Manfred publiait une nouvelle biographie de Napoléon, dans laquelle il contait tristement la façon dont le révolutionnaire passionné, le combattant pour la liberté, l’égalité et la fraternité était devenu un despote et un tyran. L’allusion au Père des peuples était claire pour toutes les âmes sensées.
Indétrônable mythe
L’ambition napoléonienne de « refaire le monde à sa guise » a des contrecoups destructeurs. Les premiers à en avoir pris conscience en Russie furent les écrivains et les poètes. « Tous nous regardons vers les Napoléons. Et les créatures bipèdes par millions ne sont pour nous qu’une arme », a écrit Pouchkine. À la personnalité forte, il est permis – au nom du bien commun – de passer outre les lois de la morale. C’est précisément cette idée « napoléonienne » que Dostoïevski insuffle à ses personnages Ivan Karamazov et Rodion Raskolnikov.
« Dostoïevski s’intéressait au Napoléon intérieur dans chaque être comme une des voies possibles de son développement, explique Nikolaï Podosokorski, spécialiste de littérature et historien des idées. Le choix consiste entre la voie de Napoléon et celle du Christ, qui coexistent dans l’être humain. » Tolstoï, quant à lui, dessine un Napoléon aux « cuisses grasses et jambes courtes » et appuie, par ce grotesque mordant, sa théorie selon laquelle il n’y « pas de véritable grandeur là où sont absentes la simplicité, la bonté et la vérité. »
« Pourtant, bien que la culture russe ait démêlé le complexe napoléonien, le peuple dans son ensemble demeure sous l’emprise du culte de Napoléon, assure l’essayiste Felix Razoumovski, auteur de l’émission télévisée Qui sommes-nous ? Comment vaincre Bonaparte ? Et tous les héros des années 1990, les auteurs des privatisations-pillages, sont aussi des conséquences de ce culte : ce sont de petits Napoléons, guidés par la soif de renverser le pays, de soumettre le monde à leurs intérêts mesquins. Dans une certaine mesure, ils y sont parvenus. Mais les victimes ont été colossales. Et pourtant, nous sommes tous passés par l’école de Tolstoï… »
Et l’essayiste de citer cet extrait que tout Russe a lu à un moment ou un autre de sa vie : « Vanité de la grandeur, vanité de la vie dont nul ne peut saisir le sens, et plus encore vanité de la mort qu’aucun être vivant n’est à même de comprendre ni d’expliquer – c’est ce à quoi pensait le prince Andreï en regardant dans les yeux de Napoléon. »


dommage qu’un sujet si intéressant soit si mal traité, il est rare qu’un politique fasse un bon journaliste, et que ce dernier fasse un bon historien !
A mon avis, ce papier est simpliste… De 1812, dans la langue russe sont restes ces mots- CHVAL (de cheval), CHAROMYJNIK, CHAROMYJKA (de Cher Ami)… Et les Francais n`oublient pas LA BEREZINA TOTALE…