Grozny, la capitale de la république de Tchétchénie, accueillait à la mi-juillet le Cheikh Akhmad Bin Mohammad Al-Xazradji et ses 16 reliques saintes de l’Islam, dont quatre ont été offertes à la famille présidentielle Kadyrov. Ainsi, à partir du 11 juillet et pendant trois jours, les pièces ont été exposées dans la grande mosquée du « Coeur de la Tchétchénie » pour le plus grand plaisir des hommes seulement. Ce n’est qu’à partir du quatrième jour que les femmes ont été autorisées à contempler ces reliques uniques. C’est dans cette Tchétchénie, mélange de traditions et de modernité, de paix et de guerre, de Russie et de monde islamique, qu’Ivan Soukhov, journaliste pour Moskovskiïe novosti, nous livre ses impressions sur ce pays en plein changement.

Photo : Said Tsarnaev
Frontières culturelles
La situation dans le Caucase s’est bien améliorée ces dernières années. A l’heure actuelle, prendre un taxi dans la ville de Mineralnye Vody en direction de l’Ingouchie est enfin possible. Deux ou trois ans auparavant, pour ce même trajet, les chauffeurs vous conduisaient seulement jusqu’à Naltchik (capitale de la république de Kabardino-Balkarie) ou Vladikavkaz (capitale de l’Ossétie du Nord) et il fallait ensuite trouver une voiture qui veuille bien vous emmener jusqu’à bon port.
Toutefois, les chauffeurs de taxis russes ne font toujours pas le trajet jusqu’à la capitale tchétchène, non pas qu’ils craignent pour leurs vies, mais pour la simple et bonne raison que les Tchétchènes assurent désormais cette liaison eux-mêmes.
Pour ma part, c’est de Nazran, en Ingouchie, que je prends la direction de Grozny, installé sur la banquette arrière de la toute nouvelle Ford de Ruslan, qui n’a pas sa langue dans la poche quand il s’agit de critiquer les autres automobilistes. « Ils conduisent comme au Texas, ici ! » lance-t-il en parlant de ses confrères ingouches, bien que lui-même n’hésite pas à pousser son véhicule à 120 km/h pour doubler un camion alors qu’un autobus arrive en face. Le trajet se fait ainsi jusqu’à la frontière tchétchène. A partir de là, notre chauffeur respectera le code de la route.
La route tchétchène a bien changé : certaines routes sinueuses ont été remplacées par des voies rapides et la propreté au bord de la chaussée est telle que l’on se demande si l’on est bien en route pour Grozny et non pas pour la Finlande.
Sans traces du passé
Les postes de contrôle, l’artillerie et les hommes armés ont disparu du paysage. Cependant, la guerre n’est jamais très loin. Nombreux sont les bâtiments encore imprégnés d’impacts de tirs et les villages sont riches en histoires à raconter.
« De ce conduit qui traverse la rivière, des habitants fuyaient Grozny peu avant les derniers assauts sur la ville (hiver 1999 – 2000). Et c’est là-bas que 1 004 combattants tchétchènes ont dû traverser un champ de mines sous les tirs des soldats russes, avec qui ils avaient pourtant passé un accord. Un grand général y est mort bravement, Letchi Doudaev, » raconte impassiblement Khamzat, un habitant du village d’Ermolovka.
Même si les histoires sont souvent exagérées, elles tiennent tout de même d’une épopée, celle d’une guerre terrible qui a touché plusieurs générations. Et le contraste entre la réalité et le désir d’oublier le passé est si fort, que les festivités à la gloire de la Russie qui se déroulent le long de l’avenue Vladimir Poutine à Grozny font d’avantage figure de bombe atomique à côté d’une décoration de fleurs en plastique, que de réelles réjouissances.
Nouvelle vie
Les ruines dans le centre de Grozny ont désormais fait place à une nouvelle mosquée sur le modèle byzantin, à des squares aux fontaines illuminées la nuit et à des immeubles flambant neuf. Même la rivière Sounja qui traverse la ville a fait les frais de ce rajeunissement. Son cours a en effet été modifié afin d’entourer l’île artificielle qui héberge la résidence gouvernementale de luxe, dont le parc peut être admiré à partir du 32ème étage de l’hôtel 5 étoiles « Grozny City ».
Le centre de la capitale a tellement changé que certains ne le reconnaissent pas. C’est le cas de Satsita Israilova, directrice de la bibliothèque municipale, rescapée de la guerre après s’être réfugiée 50 jours dans un sous-sol. Elle garde depuis sa sortie l’image méconnaissable du centre de Grozny, quartier qu’elle ne reconnait toujours pas depuis. Impossible pour elle également d’oublier la guerre, cette époque où les livres trouvaient leur plus grande utilité à servir de combustible pour se réchauffer. « Lorsque je suis sortie de mon abri, je me suis mise à la recherche de livres à travers les décharges. Et en quelques semaines, j’étais déjà parvenue à mettre la main sur 6 000 ouvrages, » raconte la directrice.
Même si Satsita ne se remet toujours pas de la perte du patrimoine culturel de son pays, détruit par les bulldozers de la guerre, elle ne se sent cependant pas « couler », comme c’est actuellement le cas dans de nombreuses capitales du Caucase du Nord. Là-bas, les homologues de la directrice, ces intellectuels soviétiques de la dernière génération, relatent sans cesse la dégradation de leur société liée à l’emprise croissante de la religion sur la population, le triomphe de l’ignorance, l’impossibilité de vivre, de travailler et d’étudier dans le Caucase. Ils racontent également la peur de la xénophobie, de l’isolement avec le reste de la Russie.
A Grozny, ce n’est pas le cas. Cela s’expliquerait peut-être par le caractère introverti des Tchétchènes à l’égard des étrangers, ou bien s’agit-il simplement du fait que la Tchétchénie a déjà connu le pire. Et Satsina n’en est pas passée loin. En effet, lors de son séjour sous terre, elle aurait pu perdre la vie si sa mère n’était pas parvenue à convaincre un médecin militaire russe de venir l’aider. Malgré cela, la directrice n’exprime aucune rancune envers les Russes : « Faisons la paix. Nous sommes avec vous [les Russes, NdT]. Venez chez nous et nous chez vous. Que nos enfants soient amis et que leurs enfants en fassent de même. Ce n’est pas bien difficile, je suis sûre que cela peut fonctionner ».
Les Tchétchènes russes
Jusqu’au début des années 90, Grozny était considérée comme une ville russe à part entière. Désormais, l’église orthodoxe Mikhaïl Arkhangel (détruite pendant la guerre, puis reconstruite entièrement) sur l’avenue Kadyrov, est le dernier symbole qu’il reste de cette Russie.
L’édifice est protégé par une muraille, derrière laquelle un militaire russe, kalachnikov à la main, garde l’entrée. A l’extérieur, une unité tchétchène stationne en cas de « force majeure ». J’y fais la connaissance d’une jeune Russe, Viktoria. Elle raconte que très peu de Russes vivent encore à Grozny. A l’église, elles sont une trentaine de grand-mères à venir régulièrement prier le dimanche. Viennent parfois s’ajouter des gens de passage, principalement des soldats en garnison dans la région et plus récemment, des civils. C’est alors qu’entrent justement trois jeunes hommes, deux en civil et un en tenue militaire. « Pas d’armes dans l’église, » lance-t-elle au jeune soldat, qui sort sans rechigner.
Viktoria raconte ensuite comment elle a quitté la Tchétchénie, par peur pour ses enfants et sa famille. « Pendant une année, nous avons été dispersés en Russie, puis les services d’immigration nous ont installés dans le village de Vysokoe, dans la région de Riazan. Mais on y était considéré comme des étrangers, nos voisins nous traitaient même de tchétchènes. Nous étions deux familles de Grozny dans le village. Un jour, la jeune fille de l’autre famille en a eu marre d’être traitée ainsi et a répondu : oui, les Tchétchènes, ils vont venir ici vous tuer. Le lendemain, la police perquisitionnait leur domicile, » décrit-elle.
Le fils de Viktoria, Sacha, était très jeune lorsque la situation est devenue trop dangereuse pour les Russes. L’école, il l’a connue dans les camps de réfugiés. A l’heure actuelle, il termine son secondaire à Grozny et selon Viktoria, « parle mieux tchétchène que russe ». Sa mère comprend tout à fait que cela risque de lui poser des problèmes à l’avenir s’il quitte le pays, mais pour l’instant, ce n’est pas à l’ordre du jour.
Le futur et le passé
A Grozny, personne ne sait ce que le destin réserve à la Tchétchénie. Il y a encore deux ou trois ans, on pouvait entendre à chaque coin de rue des conversations concernant une éventuelle « troisième guerre ». Aujourd’hui, ces mêmes personnes débattent à mi-voix d’une très souhaitée fin des relations étroites entre Ramzan Kadyrov et Vladimir Poutine.
« J’ai travaillé dans la commune qui a été touchée par les inondations de 2011, raconte Ruslan de Grozny. Un jour, Kadyrov est arrivé dans notre ville et tout le monde s’est rué sur lui pour lui demander de l’aide. Sa réponse fut brève : Suis-je vraiment responsable de l’inondation de vos maisons ? Ce n’est pas moi qui l’ai voulu, c’est la volonté de Dieu. Mais je vous aiderai comme je le pourrai ».
Ruslan me montre alors de loin les villas qui ont été contruites pour les proches de Kadyrov. Sur le parking, on peut apercevoir, entre les voitures de marque étrangère, des véhicules blindés. Pour les contribuables tchétchènes, il s’agit là d’un réel affront, surtout que certains des occupants sont placés sous mandat d’arrêt international. Seule différence avec la Russie : les « barons locaux » ont fait construire des mosquées pour le peuple.
Les règles en Tchétchénie sont particulières. Ainsi à Grozny, par exemple, on ne vend pas du tout d’alcool et les femmes qui travaillent dans la fonction publique sont tenues de porter le voile. Ce qui n’est cependant pas le cas pour toutes : dans la rue, il est possible d’apercevoir des femmes sans voiles ou même en « jupe-midi ». Comme le veut la tradition, « personne n’a le droit d’imposer à une femme une tenue sauf son mari ou ses aïeuls ».
Quant aux armes automatiques, à la différence des pistolets qui restent un accessoire masculin très prisé, elles ne sont que très rares dans la rue. C’est la raison pour laquelle Grozny est la seule capitale dans le Caucase du Nord où il est possible de se promener la nuit dans le centre-ville en toute sécurité.
Memorial
Dans les bureaux de l’organisation de protection des droits de l’homme Memorial les militants dressent un bilan plus contrasté de celui que voudrait présenter les autorités. Ces derniers racontent que les enlèvements et les disparitions continuent, que l’implication des combattants dans ces dernières n’a toujours pas été prouvée par la justice et que la police tchétchène est composée principalement d’anciens guerriers. Dans leurs bureaux trône un portrait de Natalia Estemirova, assassinée il y a exactement trois ans.
Désormais, l’organisation gère des litiges tel que le défaut de paiement de salaires d’ouvriers tchétchènes qui, après avoir protesté, ont été arrêtés et certains violentés lors de leur détention. Une histoire, en somme, qui aurait pu arriver dans d’autres pays que la Tchétchénie.
Rien ne permet encore de dire quel futur attend cette république caucasienne, mélange de traditions, de modernité et des excentricités de son dirigeant. Ce qui est certain néanmoins, c’est que le pays est fatigué de la guerre et fera tout son possible pour s’en éloigner.

