
«Vous êtes des millions – nous sommes une masse. Tentez seulement de nous affronter », écrivait Alexandr Blok en 1918. « Vous », pour le poète, c’est l’Europe et sa prétention de pouvoir tout calculer, envisager, comprendre. « Nous » – c’est la Russie, immense champ sauvage, trou noir où se consument les plans de conquête les mieux élaborés. Napoléon franchissant le Niémen en juin 1812 conduisait en Russie la plus grande armée européenne jamais rassemblée. Cinq mois plus tard, de ses 600 000 guerriers, seuls 25 000 purent retraverser la Bérézina et regagner leur terre natale.
Les historiens français aiment à expliquer la défaite de la Campagne de Russie par les rigueurs de la géographie : les marches dans les espaces infinis auraient épuisé les soldats – les grands froids les auraient achevés. L’explication dissimule un refus d’admettre son infériorité face à l’ennemi et révèle une volonté tenace de croire aux calculs préalables, plans de développement et primauté absolue de la Raison… Nous avons perdu, certes, mais pas parce que les Russes étaient plus forts ; au contraire, nous méritions la victoire et l’aurions sans doute emportée si l’imprévu n’avait pas joué en notre défaveur – c’est à peu de choses près ce que doivent penser les Français de la Campagne de Russie, quand ils veulent bien y penser. Et ils n’ont pas tout à fait tort. L’armée russe, au moment de l’invasion napoléonienne, était moins nombreuse et moins bien formée. Quand l’armée de Napoléon n’était constituée que d’hommes libres, celle de Koutouzov rassemblait en majorité des serfs. Les soldats français étaient investis d’une mission civilisatrice : ils allaient libérer le peuple russe de son esclavage séculaire et lui enseigner l’honneur et la dignité. Les soldats russes ne luttaient que contre l’ennemi – souvent certains que le Français était un être inhumain, et Napoléon, l’incarnation de l’Antichrist.
L’armée française était civilisée et excellait dans l’art de la guerre ; l’armée russe était barbare et ne maîtrisait rien mieux que la stratégie de la retraite. Au combat franc et aux règles de la « guerre juste », elle opposait la fuite et la « terre brûlée ». Même s’il l’avait voulu, Napoléon n’aurait pu causer de réels dommages aux villes et villages sur lesquels il marchait : les Russes les dévastaient totalement eux-mêmes avant que « le Français » ne les approche. « Brûler ses propres villes ! Le démon inspire ces gens », aurait déclaré l’empereur, contemplant, depuis le Kremlin, Moscou embrasée. Et Napoléon avait de quoi être surpris : jusqu’alors, il n’avait eu affaire qu’à des peuples qui estimaient leurs biens au-dessus des abstractions. Prussiens, Autrichiens ou Italiens : tous avaient préféré le compromis à la querelle, mauvaise paix plutôt que bonne guerre. Tous avaient choisi de préserver leurs palais et leurs monuments – quel qu’en soit le prix. Mais si les dieux européens vivent dans la pierre, ceux de la Russie doivent habiter les paysages mornes, les steppes infinies, les chemins monotones. L’esprit russe ne réside pas au Kremlin mais dans un espace démesuré, puissant, sauvage – qui finit toujours par avoir raison de toute construction humaine.
Les historiens français ont raison : la Russie, c’est avant tout sa géographie ; ses forêts de ténèbres qui inspirent l’isolement et la quête spirituelle (à Serge de Radonège et tant d’autres), ses fleuves qui invitent au voyage – tout au fond de soi – et préparent aux rencontres – avec l’Autre ; ses mers froides et ses sols gelés qui font regarder la mort en face en permanence. Et quand on vit si près de la mort, on ne tient pas au « patrimoine » ; on y met le feu sans regret et l’on repart bâtir une isba sur l’autre rive – pour continuer d’y rêver de vols interplanétaires et de bonheur universel.
On sacrifie – impassible – le réel à l’idéal, on fait table rase du présent pour l’avenir meilleur, on détruit ce que l’on a créé de plus beau – Moscou ! – pour sauver la possibilité même de créer ; on accepte de tout perdre – et on en sort gagnant. Les Russes gagnent toutes les guerres qui se jouent sur leur territoire, parce qu’ils savent combien l’homme n’est pas plus roi de l’univers que maître de son destin, combien jamais, au grand jamais l’imprévu ne doit être moqué. Ce n’est qu’en sachant la relativité de tous les calculs et la vanité de la raison humaine que l’on peut deviner et incarner la stratégie qui chassera l’ennemi de la terre en laissant en son ventre sa gloire et ses illusions. Ce sont bien les espaces et les froids qui ont eu raison de Napoléon – mais aussi les hommes qui ont su en être les complices. La victoire de la Russie sur la France en 1812, c’est le triomphe de la vie sur l’art, de l’herbe folle sur le jardin à l’anglaise, de la foi sur la science, de Dieu sur la raison, du mystère – du miracle – sur la vérité positive. C’est une victoire de la vérité russe – et c’est ce qui explique que les Russes l’aiment tant, leur guerre de 1812.

à Frédéric Combes : Votre style ressemble pourtant à celui d’un démocrate. Votre admiration pour ce dictateur qui “électrisait” ses troupes (en 1933 le modèle fut repris). Pensez quand même, frédéric, à l’orgueil de cet homme magnifié par les français, qui a fait plus de morts, en Europe, que la guerre de 1914 ;
qui s’est fait ridiculiser par les Britaniques, avec Trafalgar. Je vous invite à étudier pourquoi Trafalgar n’aurait jamais dû avoir lieu et on en reparle…
Mais Dieu est avec la France : il y a eu Talleyrand que Napoléon qualifiait
de “merde dans un bas de soie”. Ce Talleyrand qui a rendu à la France sa place et sa dignité en Europe.
à Durand JM; Napoléon un dictateur! à l’époque des rois et autre empereurs, pas davantage qu’eux! mais lui avait aussi le talent, que dis- je le génie; c’est le plus grand homme d’état français; à lui seul il a modelé la société française dans pratiquement tous les domaines, et de nombreuses institutions crées par lui sont toujours vivaces de nos jours! et il fut aussi un grand stratége,ce qu’on lui reproche essentiellement!
J’aurais aimé connaître ce texte avant de faire du tourisme dans ce grand et superbe pays. Il est vrai que c’est loin et le reflexe “Soleil” n’invite pas vers le Nord. Combien de français comme moi connaissaient KOUTOUZOV le vainqueur de Napoléon 1er, ce dictateur français qui inspire encore les historiens (360 ouvrages sur ce monstre…incroyable…mais vrai). Une gracieuse guide touristique moscovite nous disait : “La langue russe a été faite pour que seuls les habitant de l’mmense territoire puisse la comprendre pour communiquer” voilà aussi, peut-être, une explication de l’”Ame russe”
Très beau texte, qui ressemble à du Soljenytsine ou du Dostoiesvky!
pour l’aspect militaire,sans doute que Napoléon a été surtout victime de sa mégalomanie, comme Hitler un peu plus tard!
Pas drôle les français font tout le temps la morale… et le “moi je sait tout” transpire par tous les mots. Napoléon a été vaincu et les russes ont trouvé leur façon à eux de le vaincre.Pourquoi ne pas le reconnaître? Pourquoi toujours chercher à changer l’autre? la France colonialiste, ce n’est pas très glorieux… qu’à -t-elle laissé en héritage à ces peuples colonisés à part que de rester esclaves? si les russes venaient dire aux Français, aujourd’hui comment gérer la France comment le prendraient-ils? et que dire de toutes les guerres où elle participe presque incognito, au nom de la démocratie…? On peut se remettre en question en réalisant ses propres erreurs sans pour autant se laisser envahir par des étrangers…oui tant que notre âme est sauve, tout peut se reconstruire..bravo à Inna Doulkina pour ce texte.
Remarquable clarification des rapports et malentendus entre ces deux civilisations, et notamment le française et la russe. Si les Français qui viennent actuellement en Russie (pour affaires mais aussi pour le tourisme), avaient la modestie de regarder, écouter et s’émerveiller de ce mystère russe, ils en reviendraient avec plus de détermination de coopérer avec cette “masse”. Mais en petits héritiers de Napoléon, convaincus de leur Raison et du modèle français que le monde nous envie (forcément), ils en rapportent plus rancoeur ou dérision que succès et fierté d’avoir côtoyé cette civilisation.
Et pour revenir à Napoléon, pratiquement 90% des Russes savent qui il est…combien de Français peuvent dire qui sont Koutouzov et Souvorov..qui ont également marqué l’histoire française…en France et pas seulement à Borodino…
Très belle vision, l’âme russe reste un mystère. Tout ce que vous dites est touchant.
Les russes aiment les mystères, les choses inexpliquées. Derrière la poésie il y a la conscience de Dieu qui lui non plus ne s’explique pas , mais se vit.
Ce qui est important pour les occidentaux ne l’est pas forcément pour les russes.
La France aussi a eu une sensibilité voisine. Je peux tout perdre mais si je n’ai pas perdu mon âme tout reste possible.
Mais cela est déjà “tellement ancien”.
François
C’est joli votre article, mais… euh… il est où l’avenir meilleur des russes? des victoires certaines, oui, mais des avenirs meilleurs, il n’y en a eu guère par la suite. Le peuple russe, dans son obstination, a souvent raté des occasions de s’ouvrir aux autres, et ainsi de progresser. Parfois une défaite permet un progrès, et on apprend aussi de ses erreurs. Je n’ai pas d’admiration particulière pour Napoléon, mais si la Russie avait été vaincue, son peuple aurait peut etre pu se remettre en question plus tot, et progresser plus rapidement. Un avenir meilleur passe souvent par une remise en question au préalable.
Et un des ennemis principaux des russes est leur obstination à l’auto-célébration, au culte de leur ame russe, leur obstination à la peur de l’autre, à se penser différent, et à classifier en permanence ce qui est “nach” (des notres) et “ni-nach” pas des notres. La plus grande barrière des russes, à défaut d’etre territoriale ou géographique, est mentale, et c’est la plus forte des barrières, or, bien souvent, les barrières empechent le progrès de passer, ainsi que la démocratie qui va parfois avec. Les russes sont bien souvent victimes d’eux-memes, et c’est pour cela qu’on dit avec humour qu’ils aiment bien souffrir, en effet, on peut dire que souvent ils aiment bien leurs bourreaux, car il s’agit souvent d’eux-memes.