Grigory Dashevski est poète. C’est aussi l’un des plus brillants critiques littéraires russes et le traducteur du philosophe français René Girard. Rencontre.

Le Courrier de Russie : Comment en êtes-vous arrivé à René Girard ?
Grigori Dashevski : Je ne suis pas spécialiste de la philosophie française. Je suis arrivé à lui par toute sorte de détours et coïncidences… En 1990, j’ai fait connaissance avec des immigrés russes installés en France de passage à Moscou comme le Père Boris Bobrinskoy, professeur de l’Institut de théologie Saint-Serge, et sa famille. Ils ont appris que j’avais une maladie vasculaire chronique et se sont procuré une invitation pour me faire soigner en France. Je n’y croyais pas à cette opération mais quand on vous propose une aide médicale, refuser, ce n’est pas facile. C’était encore l’URSS, il fallait une autorisation de sortie du territoire délivrée par le ministère de la santé. Il y avait alors à Moscou deux ministères de la santé qui faisaient double emploi, l’un pour la République de Russie et l’autre pour l’URSS, mais seul le second était vraiment efficace. Je m’y suis donc rendu le 19 août 1991…
« La star de la médecine française m’avait fixé rendez-vous à Paris »
LCDR : Un mois très calme…
G.D. : Oui c’était le premier jour du coup d’État !, quand les putschistes pensaient encore que la victoire était possible. Au ministère, j’ai vu un fonctionnaire qui n’avait pas envie de me faire plaisir et m’a dit : « Vous n’irez nulle part ». J’étais soulagé.
LCDR : Puis…
G.D. : Après l’échec du coup d’État, toutes les fonctions du ministère de la santé soviétique sont passées au ministère de la santé de la Fédération de Russie. Dans les républiques de l’URSS, ces ministères fonctionnaient puisqu’ils étaient les seuls de leur espèce mais à Moscou, ce ministère de la République de Russie avait été une fiction juridique pendant tout le temps de l’URSS, ils ne savaient rien faire, ils n’avaient rien, même pas de tampon ! Et puis, la star de la médecine française, le professeur Louis Sedel, a fixé une date de rendez-vous pour moi, ce serait le 18 octobre 1991 à Paris.
LCDR : Et…
G.D. : Beaucoup de journalistes avaient été aux côtés d’Eltsine pendant les trois jours du siège de la Maison blanche et beaucoup étaient devenus très proches du nouveau pouvoir, parmi eux j’avais beaucoup d’amis. Ils dirent que j’avais moi aussi passé une nuit à la Maison blanche, ce qui était vrai, et demandèrent un passeport pour moi. Je me retrouvais donc à l’hôpital saint Louis, qui ressemble à la place des Vosges, et exactement comme je le croyais, l’opération s’est mal passée.
LCDR : C’est-à-dire ?
G.D. : Quand je me suis réveillé, j’ai compris que ça s’était mal passé avant même qu’on me le dise, je sentais que ma jambe était dans le même état qu’avant. Je demandais aux internes ce qu’il en était mais ils me dirent tous : « Il faut attendre que le professeur Louis Sedel vienne ».
LCDR : Et il est venu ?
G.D. : Oui, il est arrivé dans ma chambre un ou deux jours plus tard, ce fut une scène digne du Moyen Âge. Cette distance, lui devant, les autres derrière, très beau, très droit, un peu comme Valéry Giscard d’Estaing, grand, mince… et il m’a dit : « Je suis désolé ».
« J’ai découvert un livre qui semblait autre chose et qui s’appelait Les choses cachées depuis la fondation du monde »
LCDR : Que lui avez-vous répondu ?
G.D. : J’ai dit quelque chose du genre : c’est rien, ok. Puis d’autres médecins, à l’hôpital saint Joseph cette fois, m’ont proposé d’amputer ma jambe et j’ai ensuite suivi un programme de réhabilitation au centre de Valenton. Tout cela m’a fait passer un an en France avec énormément de temps libre et rien à faire entre mes séjours dans ces hôpitaux. J’habitais chez cet ami prêtre orthodoxe et théologien dans un appartement bourré de livres en russe et en français quand je suis tombé sur un livre édité chez Grasset qui semblait « quelque chose d’autre » et qui était le livre de Girard, Les choses cachées depuis la fondation du monde.
LCDR : Et…
G.D. : J’ai alors demandé à mes amis philosophes français qui enseignaient et préparaient leur agrégation ce qu’ils pensaient de lui et ils furent très condescendants. Ils me dirent que ce n’était pas un vrai philosophe. À l’époque, c’était la grande mode des Derrida, Deleuze… que je ne pouvais pas lire, qui ne m’intéressaient pas et auxquels je ne comprenais presque rien. Il y a, si vous voulez, deux lignes dans la littérature française, la ligne de clarté de Descartes que j’aime et la ligne Rabelais, surréalistes, Derrida… une tradition d’obscurité. Girard, au contraire de cette philosophie à la mode et si obscure, est très clair, c’est une source supplémentaire de son charme. Malgré ce que prétendaient mes amis, je me disais que Girard avait raison. Et je rentrais à Moscou.
LCDR : Toujours pas de projet de traduction à l’époque ?
G.D. : Pas du tout, je n’avais pas idée qu’on puisse le traduire mais surtout je ne pensais pas que quelqu’un paierait pour ça, on ne traduisait que les auteurs à la mode… Et puis en 1995, j’ai commencé à travailler pour le journal Kommersant et ai annoncé un article sur une conférence que Girard devait donner au Collège universitaire franco-russe. J’allais donc le voir en personne mais en arrivant, je découvre que sa conférence est annulée. Je ne pouvais changer le thème de mon article et décidai donc d’en écrire un autre sur son œuvre, ce fut le tout premier aperçu de sa théorie en russe.
LCDR : Toujours pas de traduction à l’horizon ?
G.D. : Toujours pas, je quitte le journal et reprends mon enseignement en philologie classique à l’Université des sciences humaines de Moscou, au département de l’Antiquité en latin et littérature latine. Je vous donne tous ces détails parce qu’il faut que vous compreniez comment je suis arrivé à traduire ce livre.
« J’ai traduit Girard grâce à Sorros »
LCDR : Et donc ?
G.D. : Là dessus, Georges Sorros arrive avec son Institut pour une société ouverte dont l’un des programmes principaux porte sur les sciences humaines. On se rappelle mon article paru sur Girard et on me donne une bourse pour que je traduise un de ses livres.
LCDR : Enfin !
G.D. : Oui, surtout que les activités d’aide aux chercheurs de Sorros déplurent rapidement au pouvoir, il fut suspecté d’espionnage et on le chassa. Cette traduction est d’autant plus due à un concours de circonstances qu’en Russie, les livres sont traduits par des spécialistes du sujet qu’ils traitent, ce que je n’étais pas.
LCDR : Quel livre de Girard avez-vous traduit ?
G.D. : La violence et le sacré d’abord, puis trois ou quatre ans plus tard Le bouc émissaire, qui est un livre chrétien par excellence. Je croyais de mon devoir de le traduire, ce sont les deux parties d’un même livre.
LCDR : Pourriez-vous nous faire un résumé de sa théorie ?
G.D. : L’idée de Girard est que dans toute société humaine, primitive ou contemporaine, les dissensions internes sont inévitables et que le seul moyen de supprimer cette violence interne est de transformer la violence mutuelle en violence de tous contre un. C’est une idée grandiose qui explique comment la communauté archaïque a trouvé son salut en désignant un ennemi commun et en le tuant. Ce mécanisme est à la base de tous les mythes, rites et religions, il explique comment le désordre s’est transformé en ordre, la violence en paix. Et l’être qui a servi à cette transformation, qui a permis la transformation du chaos en cosmos, cet être qu’ils ont tué, il fallait lui assigner un pouvoir divin pour que, après sa mort, le bien vienne, la paix vienne.
« Girard a conçu une théorie qui répond à une question simple : en quoi la religion chrétienne est-elle différente des autres religions ? »
LCDR : Quel jugement portez-vous sur cette théorie ?
G.D. : C’est une théorie un peu folle mais remarquable en ce qu’elle répond à une question simple : en quoi la religion chrétienne est-elle différente des autres religions ?
LCDR : Et donc ?
G.D. : La religion chrétienne révèle ce mécanisme de bouc émissaire que les autres religions gardent dans le mystère ; la religion chrétienne démontre que l’être qu’on tue pour rétablir la paix est absolument innocent.
LCDR : Vous en voyez des illustrations dans la société russe contemporaine ?
G.D : Ecoutez, dix minutes avant votre arrivée, un ami poète, ami d’une des trois filles emprisonnées du groupe Pussy Riot, Maria Alekhina, m’a écrit pour me dire que Maria avait reçu Le bouc émissaire que je lui avais envoyé quand elle demandait une lecture intelligente en prison. Ce livre décrit à merveille la situation de ces jeunes filles.
LCDR : En quoi ?
G.D. : Il y a deux pôles dans le pays, le premier, la majorité en fait, constitué de gens qui avec calme et résignation supportent la violence autour d’eux (violences familiales, violences policières) mais qui ne peuvent tolérer aucune violence contre les symboles et détestent l’idée du viol d’un espace sacré ou du mariage homosexuel. C’est pour ça que quand ils voient ces filles danser dans un lieu sacré, cette nouvelle les choque plus que les milliers de gens qui ont péri dans les inondations, que celui qui a tué sa femme, qu’un mort dans un commissariat de police, tout cela arrive. Contrairement à la violence symbolique qui annonce un dérèglement du monde ; un dérèglement des points de repère dans ce monde chaotique où ils vivent. Ces points de repère sont que l’homme se marie avec une femme, que le Kremlin est à sa place.
LCDR : Et le deuxième pôle ?
G.D. : C’est nous, on ne nous tue pas dans les commissariats, on ne périt pas dans les inondations, nos maris ne tuent pas nos femmes… nous sommes protégés de cette violence chaotique et, du coup, nous ne voyons rien de choquant dans la violence symbolique, notre réalité est garantie, assurée, les hommes peuvent être des femmes, le mariage homosexuel peut être autorisé, on peut danser dans les églises.
LCDR : Et pourquoi à votre avis une réaction d’une telle dureté à l’encontre de ces femmes, elles sont en prison depuis des mois ?
G.D. : Elles représentent une fissure entre ces deux pôles, elles en sont les victimes.
LCDR : C’est-à-dire ?
G.D. : Ces femmes émanent de notre pôle et on les sacrifie pour consolider le pôle majoritaire, cette lutte contre elles, c’est une lutte contre nous. Nous pensons que nous sommes plus actifs, plus intelligents, plus libres, que tout le monde a besoin de liberté, de droit mais que la plupart ne le comprennent pas. Et le pouvoir nous dit : je veux bien, vous avez des intérêts différents mais la majorité a aussi ses intérêts, elle n’est pas moins progressiste, elle a ses propres valeurs, oui à la violence réelle et non à la violence symbolique. Une lutte est menée contre nous et a pour but de dire : la minorité doit connaître sa place.
LCDR : Et comment le pouvoir s’y prend-il pour expliquer sa réaction ?
G.D. : Il a besoin d’une idée, il ne peut pas expliquer que notre pôle, qui représente 10 à 30 millions de personnes, est mauvais. Il ne peut pas prétendre que cette vingtaine de millions de gens sont des agents des USA ni qu’ils gens sont tous des homosexuels ou des pédophiles, ce qui est la même chose dans la conscience de la majorité de la population. Du coup, le pouvoir a trouvé un moyen très, très, très brillant de démontrer que la minorité est une minorité sacrilège. Le pouvoir dit : vous voyez, l’opposition commet des actes sacrilèges. Peut-être qu’on s’acharne sur ces filles parce qu’en six mois de mouvement d’opposition, cette performance a été la plus pertinente, la plus adaptée.
« Le slogan de l’opposition Poutine, pars est stupide »
LCDR : Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
G.D. : Le slogan de l’opposition « Poutine, pars » est stupide, pourquoi devrait-il partir si seule une minorité faible le demande ? Il est clair que cette demande ne s’adresse pas réellement à Poutine mais à une élite qui dirige la Russie et équivaut à dire : enlevez Poutine et mettez n’importe qui à sa place. Mais cette phrase, l’opposition ne peut pas la dire puisqu’ainsi elle reconnaîtrait la légitimité de ceux qui dirigent la Russie. Ce slogan révèle l’impasse dans laquelle se trouve l’opposition : le peuple ne va pas chasser Poutine puisque le peuple a élu Poutine.
LCDR : Les Pussy Riot ont, elles, utilisé une tout autre formule.
G.D. : En effet, ces trois femmes n’ont pas dit « Poutine, pars » mais elles se sont adressées à la sainte Vierge et lui ont demandé de chasser Poutine. Elles sont allées dans la cathédrale la plus importante de Russie, elles se sont adressées à la sainte Vierge dans des termes choisis, elles ont prononcé son nom de façon sérieuse, elles ont fait une prière dans le bon lieu à la bonne personne. Plutôt que de se réclamer de la liberté, elles utilisent l’énergie, la force, la puissance de l’Église contre elle. C’est comme si l’ennemi avait investi le dernier rempart pour tourner les canons contre la forteresse. Ça fait penser aux arts martiaux où il faut savoir utiliser l’énergie de son adversaire pour le vaincre.
LCDR : Parlez-nous maintenant de votre poésie.
G.D. : J’ai longtemps écrit des vers avec le sentiment d’être différent des autres, pas un sentiment permanent mais dans les moments où j’écrivais, j’éprouvais le sentiment romantique que je ne ressemblais pas aux autres. On écrit alors avec le sentiment d’être toujours pur, innocent, avec le sentiment que les autres ont tort et que toi, tu n’as rien fait de mauvais. Comme dans les relations amoureuses où tu éprouves un amour pur et toi, on ne t’aime pas… j’écrivais dans cette perspective.
LCDR : Et…
G.D : Quand j’avais trente ans environ, j’ai lu Girard, j’ai compris que je suis moi aussi persécuteur, je ne suis pas victime, que je devais chasser les illusions. Quand je l’ai compris, j’ai alors vu la situation des deux côtés.
LCDR : C’est-à-dire ?
G.D : C’est-à-dire qu’on éprouve un sentiment libérateur et ridicule, que les vers écrits après cette révélation sont plus proches à mon cœur tandis que ceux écrits avant sont une illusion nécessaire car on a besoin d’une illusion très forte pour, après la révélation, utiliser la libération de l’énergie de sa propre sottise pour écrire. On ne peut bien sûr pas rester toujours au sommet de la révélation, on pense toujours avoir raison mais au moins on sait qu’il y a une probabilité d’avoir tort.

