Le projet « Staline, il est comme… », conçu par Ilya Tekhlikidi, étudiant de l’Académie des communications Wordshop, a provoqué des réactions ambiguës parmi les lecteurs russes. En effet les affiches, censées être antistaliniennes, ont été comprises par beaucoup comme une promotion de l’image du dictateur. Le journal Bolchoï Gorod, à l’origine de leur publication, a donc demandé à des experts et à des acteurs de la controverse en quoi le projet leur avait plu ou déplu, et si l’on avait besoin en Russie d’une langue nouvelle pour le débat sur les répressions staliniennes.
Mikhaïl Kalujski, Journaliste et dramaturge
« Mes critiques à l’égard du projet n’ont un caractère ni idéologique ni esthétique, elles concernent le concept dans son ensemble. Il me semble que Bolchoï Gorod a publié un peu vite un travail mal fini qui s’avère avoir été réalisé par un étudiant d’une faculté de publicité dans le cadre de travaux pratiques. Tout semble indiquer que l’auteur n’a pris conseil ni auprès de personnes compétentes en histoire, ni auprès de professionnels issus de la sphère de la consommation ou de spécialistes du traitement des images dans le monde des idées et encore moins des valeurs au sens le plus large.
Par conséquent, la mission annoncée – parler de Staline avec la jeune génération dans une langue compréhensible par elle – a eu l’effet inverse.
« STALINE – IL EST COMME TWITTER
IL ÉTAIT BREF
Les personnes arrêtées étaient très souvent soumises à des tortures
Et les condamnations, non contestées, étaient souvent appliquées sans investigation judiciaire
et exécutées rapidement.
LA GRANDE TERREUR – 1937-1938.
75 ans, ce n’est pas un délai pour oublier. »
L’approche rhétorique en elle-même embrouille parfaitement la vue – la comparaison n’a pas sa place ici. « Staline, il est comme Twitter », dit l’affiche. Mais en réalité, Staline n’est pas comme Twitter. Staline, il est comme Staline. En outre, il y a ce texte surprenant : « 75 ans, ce n’est pas un délai pour oublier » ; cette phrase, d’une part, n’est grammaticalement pas correcte, de l’autre, une question survient : « Quel délai faut-il alors pour oublier ? »
« STALINE, IL EST COMME FOURSQUARE
IL INDIQUAIT OÙ ÉTAIT LA PLACE DE CHAQUE CHOSE
Les condamnations, en règle générale,
se résumaient à une balle dans la nuque
Les armes utilisées étaient des revolvers, des pistolets TT-33
et des mitrailleuses Degtiarev. Les cadavres étaient empilés
dans des fosses creusées à l’avance. »
La plus parlante de ces images me semble être l’affiche « Staline, il est comme Foursquare » : c’est un imprimé tout prêt pour des T-shirts de néostaliniens quelconques. L’image en noir et rouge fait son effet, le slogan en impose : « Il indiquait où était la place de chaque chose ».
Mais pourquoi les dates 1937-1938 sont-elles indiquées ? Loin de moi l’idée d’affirmer que l’auteur voulait modifier les périodes de répression, mais il en résulte, de facto, une falsification. Pourquoi les seules années 1937-1938 et pas l’année 1939 ? Et 1940 ? Et 1951 ?
« STALINE, IL EST COMME YANDEX
Il LANÇAIT DES AVIS DE RECHERCHE
YANDEX TROUVE TOUT
Le 2 juillet 1937 a été signée la résolution Sur les éléments antisoviétiques qui ordonnait la recherche imminente des koulaks et criminels les plus actifs dans un délai de cinq jours. Le document marquait le début de la Grande terreur, ou Ejovshina – une période de répressions massives et de persécutions politiques à l’encontre des gens considérés comme indésirables par le pouvoir soviétique. »
« STALINE, IL EST COMME YOUTUBE
IL PERMETTAIT DE CHARGER ET D’ENVOYER
Les membres des familles des victimes des répressions, qui étaient
capables d’actes antisoviétiques,
étaient envoyés dans des camps de prisonniers ou de travail
Souvent en Sibérie, où on les envoyait dans des wagons de marchandises. »
La désacralisation de l’image de Staline est très importante, certes, mais dans ce projet il me semble que l’ironie, s’il y en a, n’est pas lisible. Et quel en est le résultat ? « Staline, il est comme Vkontakte : il captivait des millions ». Nous sommes dans ce cas précis où l’erreur n’est pas seulement une faute. Le projet, qui se considère comme antistalinien, rend l’image de Staline amusante, attrayante, et pas du tout terrible. »
Grigori Dachevski, Poète, traducteur, philologue
«Acceptons l’idée selon laquelle il faut parler avec les gens nouveaux dans leur langue et acceptons que leur langue soit celle des logotypes. Mais le malheur, c’est que sur les affiches, Staline et les logotypes sont réunis de façon trop lisse. (…) Peut-être le plus juste serait-il de dire à ces gens nouveaux : vous avez une langue tellement idiote qu’il est impossible d’exprimer des choses trop réelles et terribles à travers elle. Staline est un scélérat, et vous, vous êtes des idiots. Comment dire cela par le biais d’affiches, je ne sais pas.»
« STALINE, IL EST COMME GOOGLE
TU LUI DIS UN MOT, IL T’ENVOIE AU LOIN »
Elena Jemkova, Directrice exécutive de l’association Mémorial
« Premièrement, l’idée m’a plu. Il est très juste que l’on tente d’aborder ce thème à travers des ressources artistiques. L’approche même qui consiste à parler du stalinisme avec les gens non seulement avec des mots, mais aussi avec des affiches.
Deuxièmement, j’ai apprécié que ce soit lié avec les médias contemporains, avec internet. J’ai vu cette idée comme ça : aujourd’hui internet s’infiltre partout, de la même façon que le mythe de Staline.
Troisièmement, c’est une pure affaire de goût, mais je n’ai pas apprécié la façon dont cela s’est fait, le produit artistique lui-même. Ce qui, du reste, ne prive ni les artistes ni l’auteur du projet du droit de voir les choses précisément ainsi.
Je peux dire, d’après mon expérience de travail sur de tels thèmes chez Mémorial, que les difficultés d’interprétation surviennent presque inévitablement. Et c’est normal. »
Irina Chtcherbakova, Directrice des programmes éducatifs de l’association Mémorial
« Dans le cas présent, à mon sens, il s’agissait d’une tentative de trouver une langue nouvelle et de réveiller l’intérêt pour le thème des répressions chez ceux qui d’ordinaire n’en traitent pas. Et pour moi, cette tentative ne me semble pas si mauvaise. Notamment, la tentative de concilier l’ordinairement inconciliable – internet et Staline. Je n’ai vu là aucune offense. Les affiches elles-mêmes pourraient, évidemment, être plus artistiques et, c’est le principal, les inscriptions, surtout sur les trois premières ne sont, pour parler poliment, pas précises. Mais il est en tout cas certain que ce n’est pas une apologie de Staline. »
Nikita Lomakine, Rédacteur du projet « Monitoring de la politique historique »
« Je ne me suis pas penché en profondeur sur le débat mais le fait même qu’il ait éclaté est symptomatique. Staline est, incontestablement, un point douloureux de l’histoire de notre pays. Ce qui explique que, dans notre pays, toute opinion relative à sa personne soulève d’interminables débats. Staline, c’est comme de l’érotisme léger. On ne voit rien mais tous sont déjà excités. »
Ilya Tekhlikidi, Auteur du projet : « Staline, c’est comme… »
« Le projet a touché un nerf social – une ampoule douloureuse de la société russe contemporaine, liée jusqu’à présent à la question ouverte de la considération et de l’interprétation des actes de Staline. D’où cette résonnance si impétueuse, des opinions tellement contradictoires. Si l’on avait fait des affiches montrant le leader debout les mains dans le sang, il n’y aurait pas eu moins de réactions négatives, croyez-moi. La question, ce n’est pas le projet. La question, c’est le problème. Car Staline est une figure à ce point contradictoire qu’aujourd’hui il ne peut tout simplement pas y avoir d’unité sur n’importe quel sujet qui lui est relié. C’est d’autant plus fort lorsqu’on touche au thème des répressions staliniennes.
Nous avons mené un sondage social et compris la chose suivante : la jeunesse ne sait, de la Grande terreur, absolument rien, et Staline, pour eux, n’est rien de plus qu’un personnage historique. En revanche, tous savent remarquablement ce que sont Facebook, Apple, Yandex, etc. C’est là-dessus que nous avons joué. Comme on dit, à la guerre, tous les moyens sont bons. En publicité, c’est pareil. »




