« La Russie a su gérer la crise syrienne avec brio »

La Russie a toujours considéré que la crise syrienne était le résultat de la lutte d’influence que se livrent l’Arabie saoudite et l’Iran dans la région. Fustigée par l’Occident pour sa passivité devant les massacres perpétrés par le régime de Bachar al-Assad, l’ancienne super-puissance n’a jamais abandonné sa ligne, renvoyant l’Occident au résultat mitigé de son opération militaire en Libye, qui a eu lieu sous l’égide des Nations Unies, en 2011. Fedor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs, explique au Courrier de Russie les bénéfices que cette attitude a conféré à la Russie.

Le Courrier de Russie : La crise syrienne a-t-elle affaibli la Russie en l’isolant sur la scène internationale ?

Fedor Loukianov : Si l’on considère les événements qui se déroulent en Syrie comme un simple jeu diplomatique, on peut dire que la crise syrienne a permis à la Russie de démontrer qu’elle avait toujours sa place dans les affaires du monde. Sans elle, impossible de parvenir à une solution : ses partenaires internationaux ont dû l’associer à leurs délibérations avant d’engager n’importe quelle action. On peut donc dire que, d’un strict point de vue diplomatique, la Russie a su gérer la crise syrienne avec brio.

LCDR : L’Occident essaie de convaincre la Russie d’accueillir Bachar al-Assad. Cela ne risque-t-il pas de ternir davantage la réputation de la Fédération sur la scène internationale ?

F.L. : Même avant la crise syrienne, on ne pouvait pas dire de la Russie qu’elle jouissait d’une bonne image, considérée, la plupart du temps, comme une puissance expansionniste cynique. Mais accueillir Assad n’est pas négatif pour la Russie. Au contraire, cela offre même plusieurs avantages. En tant que maillon essentiel de la négociation sur une transition politique pacifique en Syrie, le rôle de la Russie dans la crise syrienne est ainsi unaniment reconnu par les autres puissances. Elle démontre son implication dans la construction d’un nouveau modèle syrien, mais surtout, elle rend inutile toute intervention militaire, ce dont la communauté internationale ne peut que se réjouir.

LCDR : Dans ce cas, pourquoi Bachar al-Assad est-il toujours en place ?

F.L. : Parce qu’il n’est pas encore convaincu qu’il doit partir. En lui proposant l’asile, la Russie lui a envoyé un message très fort qui peut se résumer à « on a tout fait pour vous soutenir, et après cela nous ne pourrons rien faire de plus ».

LCDR : Cela veut-il dire que la Russie est prête à laisser tomber le régime syrien ?

F.L. : Elle n’a plus vraiment le choix, maintenant que Bachar al-Assad s’est complètement discrédité sur le plan international. Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce qui se passe en Syrie n’a rien à voir avec une lutte opposant les forces démocratiques à un sinistre dictateur. C’est un combat beaucoup plus étendu que se livrent l’Arabie saoudite et l’Iran pour asseoir leur influence dans la région. Et la Russie doit tout faire pour ne pas se laisser entraîner dans cet affrontement.

LCDR : Avec la fin du régime syrien, qu’adviendra-t-il de la position russe au Moyen-Orient ?

F.L. : La Russie aura du mal à garder une position dominante dans la région. Elle n’a pas beaucoup à gagner de la chute du régime d’Assad puisque ses principaux opposants se trouvent aux Etats-Unis, en Europe ou en Arabie Saoudite. En outre, je ne pense pas que le départ d’Assad puisse garantir la stabilité du pays où différentes factions d’opposants vont s’affronter pour prendre le pouvoir.

LCDR : Comment la Russie est-elle perçue dans le monde arabe aujourd’hui ?

F.D. : Il ne faut pas s’en cacher, la Russie est entrée dans une phase de confrontation avec le monde arabe. C’est tout à fait inhabituel si l’on se réfère à la période soviétique, où la Russie entretenait de bonnes relations avec les pays du Moyen-Orient. Le paradoxe actuel, c’est que de fait, la Russie a de meilleures relations avec Israël qu’avec les puissances arabes qui l’entourent, ce qui, à terme, en fera certainement un partenaire privilégié de la Russie dans la région, d’autant plus que tout changement intervenant en Syrie affaiblira Israël. Le soutien clairement affiché à l’Autorité palestinienne, avec les visites de Dmitri Medvedev comme de Vladimir Poutine, est en fait la seule façon qu’a la Russie de montrer au monde arabe qu’elle s’en soucie.

LCDR : La Russie peut-elle se permettre de devenir une puissance d’ordre secondaire au Moyen-Orient ?

F.L : La Russie ne va pas disparaître de la scène moyen-orientale du jour au lendemain mais la diminution de son influence dans la région est inéluctable. D’autant plus que cela correspond au recentrage de la politique étrangère russe sur sa sphère d’influence, soit la zone eurasiatique, qui s’étend de l’Atlantique au Pacifique. Cela constitue un changement significatif par rapport à la période de la Guerre froide où la planète entière constituait le terrain de jeu de la diplomatie russe. Cette nouvelle politique, qui confère à la Russie un rôle de puissance régionale, se concentre désormais dans la zone Asie-Pacifique et l’Union européenne, qui reste le partenaire prépondérant de la Russie.

LCDR : Qu’en est-il de ses relations avec la Chine et l’Inde, les grandes puissances économiques de demain, et les pays qui bordent les frontières sud de la Russie ?

F.L : Personne ne voit la Russie comme un acteur important en Asie-Pacifique magré les dizaines de milliers de kilomètres de frontières que partage la Fédération avec cette région du monde. La Russie n’a jamais revendiqué son statut de puissance régionale dans cette zone, qui va pourtant jouer un rôle capital dans les décennies à venir. Formuler un concept de rapprochement clair entre la Russie et cette région du globe sera donc le but du nouveau mandat de Vladimir Poutine en matière de politique étrangère.

3 réflexions au sujet de « « La Russie a su gérer la crise syrienne avec brio » »
  1. DELAGARDE François

    Bonne analyse.
    Les factions se battront entre elles pour le pouvoir. Chacune se réclamant de la légitimité au nom de l’islam. Au final les islamistes instaureront leur dictature, super pouvoir, très éloignée de la “sagesse” orientale.
    D’ores et déjà le monde musulman qui s’étend de l’atlantique au pacifique échappe au contrôle du monde occidental. Mais à l’intérieur de ce monde musulman les nouvelles dictatures s’appuient sur l’Islam dans un but politique pour savoir qui en deviendra le phare, qui dirigera cette superpuissance de plus d’un milliard de musulmans qui s’étend du Maroc à l’Indonésie.
    L’Arabie Saoudite? l’Iran?

    L’Arabie Saoudite sera l’alliée d’Israël pour détruire l’Iran et imposer sa prépondérance. L’Iran de son côté menace Israël pour rallier le monde musulman anti-israélien et anti-chrétien. L’Arabie Saoudite pour les mêmes raisons se sert des salafistes, mais sans afficher officiellement sa position anti-occidentale. Il y aura un vainqueur tôt ou tard. Mais ce vainqueur, ne nous leurrons pas, espérera nous dominer au nom de l’idéal islamiste. Tout comme les soviets espéraient dominer le monde au nom de l’idéal marxiste.
    Le monde occidental (via les Etats-Unis) qui pense pouvoir utiliser l’un ou l’autre pour conserver son influence au moyen-orient ne gagnera rien puisque les deux sont des ennemis potentiels.
    En attendant les chrétiens du Golfe sont en voie de disparition, au Liban, en Turquie, en Syrie, en Irak, en Palestine, pendant que le nombre de musulmans ne cesse d’augmenter en Europe de l’Atlantique jusqu’à la Chine.
    Seuls les vrais musulmans pacifiques pourraient mettre fin à la montée hégémonique des islamistes, mais le pourront-ils?
    Les interventions “occidentales” ne font qu’accroître la main mise des islamistes.

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  2. tahhan mnayek

    Tout ce qu’il dit ce sont des foutaises et le régime est puissant et bien que je ne soutiens pas Al Assad ses opposants ne sont que des milices jihadistes recrutés dans les pays arabes et dans les milieux terroristes islamistes. Votre analyse est nulle

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