« Quand on veut que les choses soient bien faites, il faut les faire soi-même » est le vieil adage qui correspond le mieux à Nikolaï Sokolov, un ancien capitaine de la police russe âgé de 52 ans qui, las d’attendre une décision des autorités, a décidé de construire lui-même un pont dans son village de Nepotiagovo, à proximité de Vologda, dans le Nord de la Russie. Rencontre avec ce héros local.

Photo : Nikolaï Sokolov
Le pont, long d’environ 90 mètres pour un mètre de large, aurait coûté la bagatelle de 500 à 600 000 roubles (entre 12 500 – 15 000 euros) à la région de Vologda et la réalisation du projet aurait duré un peu plus d’un an. C’est bénévolement et en l’espace de 5 mois seulement que Nikolaï Sokolov a achevé la construction de l’édifice. De cet exploit, il ne souhaite retirer aucune gloire, pas même une plaque à son nom. «J’ai construit ce pont non pas pour les habitants du village, ni pour ma fierté personnelle mais pour ma mère, décédée à l’heure actuelle », a simplement confié le héros.
La décision de construire ce pont, il l’a prise en raison de l’incapacité des pouvoirs locaux à s’en occuper. En effet, le nouveau gouverneur de la région de Vologda, Oleg Kouvchinnikov, a hérité d’une dette de 30 milliards de roubles (750 millions d’euros) et prône la rigueur pour toute la durée de son mandat qui a commencé en décembre 2011.
La première étape de la construction consistait à planter des montants porteurs dans la rivière. Seul et sans aucun soutien technique, le chef de chantier improvisé a dû faire preuve d’imagination. Tout d’abord, il a attendu que la rivière soit gélée, puis il a perçé des trous à 3 mètres d’intervalle les uns des autres, afin d’y placer les montants à enfoncer. Ces derniers, dont le coût atteignait 50 000 roubles (1 250 euros), ont été subventionnés par l’argent collecté dans le village à la veille des élections parlementaires de décembre 2011.
Pour enfoncer les montants, il s’est inspiré d’un mécanisme de balancier. Le principe est simple : un poids de 50 kilogrammes attaché au bout d’une corde enroulée dans un système de poulies placé à deux mètres au dessus des montants: lorsque le poids est lâché, il permet d’enfoncer le pilier. Nikolaï Sokolov en a ainsi planté 60, tantôt seul, tantôt aidé par l’un de ses fils.
« Beaucoup de gens me demandent pourquoi j’ai choisi de ne demander de l’aide à personne. Cela fait bien longtemps que j’ai cessé de compter sur d’autres gens que moi-même », a expliqué l’ancien policier.
L’étape suivante consistait à consolider les montants à l’aide de barres de renfort en bois construites à son domicile. Pour les poser, il a utilisé un radeau car « au printemps, l’eau de la rivière était encore froide ». Une fois les renforts posés, il ne restait plus qu’à fixer le revêtement.
Lors de l’inauguration du pont, « l’architecte » qui, de sa vie, n’avait jamais ouvert un manuel sur la construction de ponts, est resté sous l’édifice afin d’observer le passage des premières personnes à franchir le pont.
A la demande du peuple
La rivière Chograche, malgré son court tracé, se resserre et s’élargitpar endroits. Il arrive même qu’il soit possible de la traverser d’une simple enjambée… mais ce n’est pas le cas au niveau du village de Nepotiagovo.
C’est dans le contexte d’une Russie nouvelle, régie par des élections, que les habitants de ce petit village à 9 kilomètres de Vologda ont fait une demande pour la construction d’un pont entre les deux berges. Pourtant, la situation économique de la région avait anéanti les espoirs de la commune.
Cette procédure remonte à la politique soviétique de rattachement des campagnes aux villages née dans les années 70, lorsque les habitants ont reçu des appartements du côté « village ». Mais ces derniers, très attachés au travail de la terre, n’ont pas souhaité délaisser leur bétail et leurs potagers. Depuis, le quotidien des habitants est rythmé par les traversées de la rivière entre leur domicile, d’une part, et leur exploitation, d’autre part.
De nombreux ponts de fortune avaient été construits mais ne constituaient en rien une solution à long terme. La traversée se faisait aux risques et périls des utilisateurs car une personne sur dix finissait dans l’eau. « Tant de téléphones portables se sont retrouvés noyés, tant de bleus ont été causés par les chutes répétées dans la rivière… sans compter le risque de tomber sur une bouteille ou une pierre dans la rivière », raconte Alexandre Korablev, un habitué des voyages entre les deux berges. D’après ce dernier, les hommes du village affichent le plus grand respect envers l’ancien capitaine et disent « avoir un verre de whisky toujours prêt chez eux pour le héros local ».
Un talent inné
« Construire et réparer est un don que je possède depuis mon enfance, raconte humblement Nikolaï Sokolov. Je ne sais pas comment expliquer, on me met devant un téléviseur ou un magnétophone cassé, j’ouvre le boîtier et je vois de suite ce qui cloche. Comme si quelqu’un prenait possession de mes mains ».
L’homme a occupé de nombreuses fonctions avant de s’attaquer à la construction de pont. D’abord serrurier, puis pompier, kolkhozien [employé des fermes collectives soviétiques, ndlr], bâtisseur et enfin, policier. En 1990, au lendemain de la chute de l’URSS, il devient la premier propriétaire d’une maison en pierre dans son village.
La raison de son engagement tardif au sein des forces de l’ordre, il l’explique simplement. « J’avais une femme, des enfants, une maison, un bania [bain russe, ndlr] et j’avais même construit les maisons de mes voisins. Mon activité était à l’arrêt et je commençais à prendre du poids. J’ai décidé de m’engager », avoue l’ancien capitaine des OMON, avec lesquelles il a pris part à 5 reprises au conflit tchétchène.
« Je n’aime pas parler de la Tchétchénie, c’est de l’histoire ancienne. J’ai fait un blocage sur ce passé, cela ne m’empêche pas de dormir le soir. C’est à la suite de la cinquième opération que j’ai décidé d’arrêter. Je ressentais le besoin de retourner à la construction », concède difficilement Nikolaï Sokolov.
Pour son engagement local, le héros recevra très prochainement une médaille « pour services rendus à la région de Vologda ». Quant à une possible candidature à une fonction politique, Nikolaï Sokolov répond : « Non, je suis incapable de mentir ».
