Tous des héros

Société fliquée, militaires sans cœur, médias censurés, contrôles en tout genre, bureaucratie, corruption et, last but no least, délation. Voilà à peu de choses près les mots-clés qui reviennent immanquablement dans les médias occidentaux dès qu’il est question de la Russie – et je vous fais grâce des frasques poutiniennes, élevons le débat une bonne fois pour toutes.

Et pourtant… Pourtant, pourquoi se sent-on ici plus libre qu’ailleurs – c’est du moins ce qu’assurent toutes nos « grenouilles » – alors qu’il est strictement interdit de traverser une route à la parisienne et qu’il faut prévenir le gouvernement de vos moindres faits et gestes en vous enregistrant auprès de la police de tous les lieux où vous séjournez ?

Et si la sensation de liberté était ailleurs ? Il y a, en Russie, des choses que l’on ne contrôle pas. Et il s’agit bien d’une forme de liberté – qui peut certes se retourner contre vous – que de ne jamais savoir ce qui vous tombera sur le nez, ni quelle sera « l’aventure du jour ».

Aventures quotidiennes ? C’est peu dire. Les Russes ont peut-être – ou pas – remporté la bataille de Borodino sur Napoléon en 1812, mais moi je suis une héroïne de chaque jour. Un jour, une victoire. Réussir à acheter un billet de train au guichet de la gare et pas auprès d’une agence de voyages alors que la guichetière autant que les gens qui font la queue vous hurlent dessus, c’est une victoire. Conserver sa place dans une file d’attente, payer ses factures, trouver un bon médecin, obtenir son café à la fin d’un business lunch et pas au début : victoires. Se battre, rester sur ses positions, ne jamais flancher : la Russie vous oblige à vous surpasser, à toujours aller au-delà de ce dont vous vous croyiez capable. Écrasez-vous et vous êtes cuit. Ici, si vous obtenez ce que vous voulez, c’est que vous avez été bon soldat – soyez-en sûrs. Mais comme c’est vous-même et non la patrie que vous servez, il vous vient cette sensation un peu grisante – et paradoxale – d’être libre.

Et puis, plus romantique, il y a dans cette liberté une part d’inattendu : la beauté époustouflante d’un clocher doré par un soir d’été, l’extase d’un hiver qui vous surprend au détour de décembre ou, plus terrestre, la légèreté de la jupe qui se balance devant vous et la hauteur des talons qui la portent… Toutes ces petites choses qui vous font prononcer le mot « incroyable ! » à tour de bras. En Russie, parce que l’on n’obtient jamais ce à quoi l’on s’attend – pour le pire et pour le meilleur –, on est toujours surpris. La cerise sur le gâteau, si l’on veut. Celle avec de l’alcool à l’intérieur, qui donne l’impression d’être ivre et que cette ivresse rend libre. J’en veux pour preuve ce souvenir tenace, teinté de détails improbables et pourtant si anodins, d’un 9 mai à Moscou :

« Un peu d’alcool dans le sang (pas trop), il est 00h30 lorsque je longe la Moskova et passe devant la place Rouge – sur laquelle un terrain de football a été installé pour l’été. Je remonte la rue Tverskaïa en compagnie de quelques hommes croisés en route (ils m’escortent) et croise des officiers (bourrés) qui me font faire trois pas de danse : ils hurlent à la victoire de la Russie sans l’avoir jamais remportée (ils n’étaient pas nés). Je dis au revoir à mes acolytes, traverse la rue en courant (les six voies) : il ne fait, malgré l’heure tardive, pas tout à fait nuit. Je marche d’un pas alerte mais léger (ça c’est l’alcool). Je croise un homme sur un cheval (très grand), il m’offre un peu de champagne dans un verre en plastique, puis je tourne à droite en essayant de me souvenir du « raccourci » (il y en a toujours un). Je m’en souviens lorsque j’aperçois des vigiles aux têtes d’abrutis, ils regardent mes jambes (qu’ils sont bêtes). Ils me lancent le sempiternel « Je ne mange pas six jours » [réplique mythique du film soviétique Douze chaises, en français dans le texte, ndlr], et je pense soudain qu’il me reste une bière dans un sac plastique. J’enjambe une barrière, m’enfonce au fond d’une cour, pénètre dans un immeuble sans enseigne. À l’intérieur, un concert bat son plein dans l’un des bars les plus fréquentés de la ville. »

Retrouvez de nombreux témoignages de Français en Russie dans la rubrique: Des Grenouilles dans la vodka

4 réflexions au sujet de « Tous des héros »
  1. VERONIQUE DUPARD MANDEL

    Je viens de découvrir votre Blog et c’est un enchantement. Quel plaisir de lire vos points de vues sur cette Russie que l’on connait finalement si mal. Avez-vous un facebook?
    A très bientôt et recevez tous mes voeux pour cette nouvelle année.

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