Le bateau de croisière « Ivan Bounine » est amarré à la gare fluviale Nord de Moscou, en attente des touristes allemands qu’il doit emmener le long de la Volga. L’équipage russe s’est mis à l’allemand, on lit un peu partout des Ausgang et Eingang. La carte du bar du deuxième pont est aussi en allemand et la barmaid recompte une dernière fois les bouteilles d’eau. Le Courrier de Russie s’est, quant à lui, tranquillement installé devant un verre de cognac, en compagnie du capitaine et du directeur de la croisière.

«Je ne suis pas né sur un pont mais je n’ai jamais imaginé faire autre chose que travailler dans le transport fluvial de passagers. Tu montes à bord et tu laisses derrière toi tous les soucis, les problèmes, Poutine, la crise… Le capitaine, grand moustachu à la peau mate – Khristophor (ce qui fait penser, en russe, à Christophe Colomb) – prend un air rêveur. Malheureusement, nous ne naviguons que cinq mois par an, de mai à septembre. »
« Et ces cinq mois passent en un clin d’oeil, reprend Sergueï, organisateur de la croisière, ancien interprète militaire ayant servi en Guinée, bilingue russe-français et dont le bronzage n’a rien à envier à celui du capitaine. On a l’impression d’être sur une île déserte malgré les escales presque quotidiennes dans les petites villes sur la Volga. C’est un univers à part, vraiment magique. Et qui attire même ceux qui sont le plus attachés à la terre, comme moi. »
« Nous avons emmené en croisière des Russes, des Japonais, des Américains… Pendant plusieurs années, on a eu des Français, poursuit Kristophor. Mais les plus difficiles ont toujours été les Russes – surtout dans les années 1990, à l’époque des bandits. On voyageait avec des OMON, avec des policiers – mais ils s’en fichaient. Un jour, pas loin de Kazan, des passagers ont fait un pari et l’un d’entre eux a sauté à l’eau. J’étais second à l’époque, et donc, en charge des opérations de sauvetage. On arrive près de lui sur une barque et lui, il refuse de monter, il continue de nager en disant laissez-moi tranquille ! »
« J’ai aussi eu un cas de force majeure mais avec un Français, se souvient Sergueï. Un passager qui avait décidé de se noyer à cause d’un amour malheureux. Il était déjà assis sur la proue, prêt à sauter. J’arrive près de lui, je demande ce qui se passe et il me répond que sa compagne de croisière ne le laisse même pas entrer dans leur cabine. Je l’ai invité à en parler autour d’un verre et il m’a raconté presque toute sa vie. Finalement, je lui ai proposé de faire une dernière tentative et, si ça ne marchait pas, de lui présenter une autre femme. Eh bien, vous savez quoi ? Je l’ai revu cinq heures plus tard – l’air radieux ! »
« Moi, j’ai constaté que les Russes sont les plus exigeants et les plus capricieux pendant les voyages. Même d’après les statistiques, ce sont nos compatriotes qui causent le plus de problèmes », reprend le capitaine.
« Eh bien moi, je dirais que les Français sont aussi assez pressants, intervient Sergueï. Il y avait ce passager qui était venu me voir un premier jour de croisière pour m’expliquer que les cabines étaient toutes pourries, qu’il était très mécontent. Je lui ai proposé de parier une bouteille de vodka qu’il changerait d’avis au cours de la croisière. Il s’est un peu calmé, et s’en est allé. Le dernier jour du voyage, j’avais totalement oublié cette histoire, et le voilà qui arrive dans ma cabine avec une bouteille de vodka – pour me dire que j’avais eu raison ! »
« Sergueï est célèbre pour son goût de la plaisanterie et aussi pour son amour des bêtes. Des légendes ont longtemps couru sur son python domestique, Jeanne, qu’il a emmené une fois à bord. Le serpent dormait dans son placard. Et tous les passagers mouraient de curiosité ! », renchérit Khristophor.
« Je n’ai pris Jeanne qu’une seule fois mais ces bruits ont couru pendant des années. Tout le monde était persuadé que mon python était toujours là. Lors d’une escale, j’ai acheté un jour un porcelet, il dormait sur le plancher de ma cabine, enveloppé dans un drap. Une de mes assistantes est entrée pour travailler sur mon ordinateur. Le porcelet, réveillé par le bruit, est venu voir ce qui se passait et, apparemment, a frôlé la jambe de mon assistante de son groin. Persuadée que c’était le serpent qui l’attaquait, elle s’est mise à hurler comme une folle ! »
« Une autre fois, Sergueï a voulu inclure au programme un feu d’artifice, reprend le capitaine. Moi, j’étais très occupé, je lui ai dit ok. Vu qu’il devait insérer ce feu d’artifice entre le dîner et le concert, les pétards ont commencé à exploser pile au moment où nous passions devant la gare fluviale. L’aiguilleur de la station m’a contacté par radio, effrayé – il était persuadé que c’était notre bateau lui-même qui explosait ! »
« Et cet autre jour, pas drôle du tout, la tempête près de Saint-Pétersbourg, tu te souviens ? », interrompt Sergueï.
« Oh oui, ça c’était sérieux. J’ai vraiment eu peur. Nous nous sommes retrouvés pris dans une tempête sur le lac de Ladoga. Les aiguilleurs avaient fait une erreur de pronostic. Ils avaient annoncé des vagues de 2,5 mètres – notre type de navire peut supporter des vagues de 3 mètres maximum – en réalité, les vagues atteignaient 3,8 mètres au centre du lac, alors que nous ne pouvions déjà plus faire demi-tour. Sergueï a dit aux passagers, par la radio de bord, de déposer leurs objets fragiles à terre pour qu’ils ne se brisent pas. Sauf que la plupart ne l’ont pas cru – ils pensaient que c’était encore une de ses blagues ! »
« Oh, cette nuit-là, nous avons eu des tas de bocaux, verres et assiettes cassés au bar ! », coupe la barmaid, Vera.
« Très tard dans la nuit, poursuit le capitaine, je comptais les vagues avec le navigateur. Vous savez, la neuvième vague est la plus haute – et il faut à tout prix éviter de la prendre par la proue quand on tourne. Nous avons recompté cinq fois avec le navigateur mais nous nous sommes trompés. Et nous avons pris la neuvième en pleine tête… Chaque bateau a ce qu’on appelle un « niveau de déclin » – c’est l’angle maximal d’inclinaison au-delà duquel il chavire. Pour le « Ivan Bounine », c’est 24 degrés. Cette nuit-là, nous avons atteint 22… Le moteur droit a tourné deux fois en l’air, mais le bateau a tenu bon. »
« Je n’ai pas dormi non plus cette nuit-là, se souvient Sergueï. Je travaillais sur le programme de la journée suivante mais à cause du ballottement ma chaise tanguait d’un côté à l’autre de la cabine. »
« Et je le vois arriver, le Sergueï, un peu plus tard, dans la cabine de commandement, l’air effaré : Khristophor, tu es sûr que tout va bien ? Je lui ai répondu que oui, maintenant, ça allait. »
Et les deux loups de mer de conclure, unanimes : « Et pourtant, ces problèmes que tu peux avoir à bord, les inquiétudes : tout cela disparaît en un instant face à la joie que tu lis dans les yeux de tes passagers. C’est la seule chose qui compte. »

