Krymsk : les survivants démunis tentent de surmonter leur désespoir

La région est secourue par les forces du Ministère des situations d’urgence mais, comme le souligne Oleg Kachine, journaliste au quotidien Kommersant, les secours ont eux-mêmes souvent besoin de l’aide des pompiers volontaires.

A Krymsk, dans la région de Krasnodar, l’agitation qui fait suite aux inondations du 6 juillet se fait sentir. Si les autorités régionales commencent à indemniser les sinistrés, certains ne reçoivent leurs indemnités qu’en échange d’une déclaration signée, selon laquelle ils ont été avertis de la catastrophe au préalable par les autorités.

Polina Nalioushkina, quinquagénaire, a vu l’inondation emporter sa sœur et son beau-fils. Lorsqu’elle a voulu le signaler à la police, elle a dû signer une déclaration indiquant qu’elle avait été informée de la catastrophe le 6 juillet à 22h précisément.

– Au commissariat, on m’a dit que si je ne signais pas, je ne recevrai aucun dédommagement, raconte Polina. Alors je l’ai fait, même si tout cela n’est que mensonges. Je travaillais la nuit, j’étais de service : la télévision était allumée et le téléphone fonctionnait. Il n’y a eu ni avertissement aux informations radio-télévisées, ni sms envoyé sur les téléphones. C’est le bordel, par ici…

Polina est alors approchée par un homme en tenue de camouflage – sans épaulettes – qui lui explique patiemment qu’elle a tort :

– Mais ce n’est pas vous que je critique !, rétorque la femme, qui raconte à nouveau l’histoire de la déclaration.

– Ah, ça oui, mais nous n’y sommes pour rien, dit l’homme qui n’a pas voulu se présenter mais qui est visiblement le chef ici – il représente le comité d’investigation (СК). Dans ses mains, un cahier avec des noms et des chiffres – il surveille la restitution des cadavres à leurs proches. Polina Nalioushkina attend ses proches, Galina et Anatoliy, depuis 4 heures : l’homme lui promet alors qu’ils lui seront bientôt « rendus », une fois qu’ils auront été habillés.

– On a déjà rendu 37 corps, explique-t-il en montrant son cahier à Polina. 23 aujourd’hui et 14 dimanche. Il y a quand même 175 morts en tout…

– Quand j’ai fait enregistrer le cadavre de ma tante, vous m’avez dit qu’il portait le numéro 315, et maintenant qu’il y en a seulement 175, réplique Nadejda Vinogradova de Temryuk, venue à Krymsk pour identifier sa parente, noyée dans sa chambre sans avoir eu le temps de fuir.

– Voilà comment naissent les rumeurs, répond l’homme sur le même ton. Vous avez signé dans le journal de la morgue. Ils ont leur propre numérotation, qui n’a rien à voir avec l’inondation. Votre tante est la 315ème depuis le début de l’année, pas depuis le début de l’inondation !

La morgue du 2ème hôpital municipal de Krymsk est fermée, des experts de Krasnodar et de Rostov procèdent à l’autopsie des défunts : même le personnel habituel ne peut pas y pénétrer. Nadezhda Vinogradova déclare que dans la morgue se trouve « une vingtaine de morts ». C’est sûrement le cas, puisque l’homme du comité d’investigation ajoute que « la morgue ne peut pas accueillir tout le monde », en appelant de nouveau à ne pas croire les gens qui exagèrent le nombre de victimes.

– Trois véhicules, dit-il.Regarde-toi, regarde-moi et compte combien de gens de cette corpulence rentrent dans une voiture. Au total, ça fait donc bien 175.

Les-dites voitures sont sur place, entre l’hôpital et la morgue. Ce sont de grands camions-réfrigérés, fournis par la chaîne de supermarchés Magnit.

– C’est notre fournisseur principal, explique le représentant du comité d’investigation, alors on a réquisitionné leurs véhicules, c’était la solution la plus simple.

Nadezhda Vinogradova reçoit enfin le corps de sa tante, monte dans une camionnette avec le cercueil et dit à la femme qui l’accompagne :

– Ils ne donnent que le cadavre et un cercueil. Cadavre et cercueil. C’est bien la façon de faire d’ici, rien à redire. Ni couronnes, ni fleurs, ni prêtres. Ils auraient quand même pu organiser un service funèbre, non ?

Le chef de la région, Vassili Kroutko, déplorait la veille dans les colonnes de Kommersant la désorganisation, principal problème de la gestion de la crise à Krymsk. Il s’est fait licencier par le gouverneur, Alexandre Tkatchev, mais la situation dans la région n’a pas changé pour autant.

Le 9 juillet, la ville a connu une nouvelle vague de panique : un homme au septième étage d’un immeuble de la rue Vishnevaïa aurait vu une « deuxième vague » qui, croyait-il, avançait sur la ville en provenance des montagnes. Il n’a pas manqué de communiquer son hallucination à tous ceux qui étaient alentour. Dix minutes plus tard, une centaine de citoyens à moitié nus s’est réunie en centre-ville, près du commissariat régional. Certains avaient emmené leurs affaires, les femmes étaient en pleurs. La foule est sortie sur la route, bloquant le trafic sur la rue Komsomolskaïa. Les policiers ont alors commencé à interroger les citoyens, demandant constamment par talkie-walkie : « Il y a de l’eau ? ». Il n’y avait de l’eau nulle part, mais les gens n’en démordaient pas.

– Mais regardez, la voiture laisse une trace mouillée!, a crié une femme, poussant la foule à se tourner vers la route. Effectivement, des traces mouillées…

– Mais les gentes sont sèches !, a répondu à son tour un policier, en désignant les roues. Effectivement, les gentes étaient sèches. La foule laisse alors partir la voiture, puis quelqu’un lève à bout de bras un téléphone sur haut-parleur. On y entend des grésillements : le propriétaire du téléphone est persuadé que c’est de l’eau. La foule écoute attentivement et attend de nouvelles rumeurs.

À 7 km de Krymsk en direction des montagnes, tout est calme. Le village de Nizhnebakanskaya, le premier à subir la catastrophe, se rétablit et ne pense pas à une « deuxième vague » éventuelle ; d’ici on voit qu’il n’y en a simplement pas. Les gens bricolent dans les cours. Le niveau de l’eau est descendu dès le 7 juillet mais les maisons sont remplies de boue. La retraitée Nina Loukyantseva, dont la maison a déjà été endommagée après l’inondation de 2002, espère qu’on lui attribuera enfin un nouveau logement – l’eau a emporté la moitié de son immeuble.

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