Les Russes au secours de l’industrie française

L’entreprise Uralwagonzavod, producteur russe de tanks, de citernes et de wagons de marchandises, a reçu en 2012 le prix de la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe du meilleur investisseur russe en France à la suite du rachat de la fonderie Sambre et Meuse. Quelles sont les ambitions du géant russe en France ? Le nord de la France va-t-il devenir une filiale à part entière de la ville industrielle russe de Nijni Taguil, où se situe l’usine principale d’Uralwagonzavod ? Reportage de Kommersant Dengui dans le Nord-Pas-de-Calais.

Petite région de l’extrême nord de la France, climat rude et paysage des moins accueillants : bienvenue dans le Nord-Pas-de-Calais. Ici, pas question de sortir sans un gros manteau – il ne se passe pas un jour sans pluie. La toile de fond de mon trajet vers Lille était un décor industriel morose, villages ouvriers plus gris les uns que les autres. Heureusement, la capitale de la région est loin de ressembler à ses consoeurs. La ville, propulsée « capitale de la culture » de l’Union européenne en 2004, avait subi une véritable cure de rajeunissement peu avant sa nomination. C’est ainsi une ville toute neuve qui s’offre à moi, avec ses théâtres et salles de spectacle rénovés, ses anciennes usines réhabilitées en centres d’art contemporain…

Une seconde vie pour ces anciennes friches, puisque la plupart des industries de ce bassin minier se trouvaient soit en crise profonde, soit fermaient les unes après les autres. La France a en effet vu fermer 900 de ses usines rien qu’au cours des trois dernières années. Le même triste sort attendait la fonderie d’acier Sambre et Meuse, située à 100 km de Lille dans la commune de Feignies, qui avait pourtant connu son heure de gloire dans les années 1980 et 1990, lorsqu’elle employait 2 400 ouvriers et produisait des dizaines de milliers de tonnes d’acier pour la construction de lignes de métro à Paris, Londres, Singapour et pour les entreprises Bombardier et Alstom. Mais l’arrivée de nouveaux concurrents en provenance de Chine, d’Inde et de Turquie a sonné la fin de l’ère de prospérité de la fonderie. Pourtant, après plusieurs années de crise – et contre toute attente –, la compagnie russe Uralwagonzavod s’est proposée, en 2010, pour reprendre l’usine sidérurgique française.

Zone d’influence

Faire ses achats en France n’est pas une occupation nouvelle pour les Russes. En pratique, la Côte d’Azur (où une villa sur trois appartiendrait à un citoyen russe), la Provence, les Alpes ou encore la banlieue parisienne sont des lieux de prédilection pour les investissements immobiliers en provenance de Russie. Et Oleg Sienko, le directeur général d’Uralwagonzavod, n’échappe pas à la règle. Il a d’ailleurs été aperçu à de nombreuses reprises sur la côte méditerranéenne lors de soirées très mondaines. Cependant, les ressources industrielles ne se trouvent pas dans le sud et les Russes, de gré ou de force, doivent élargir leur zone d’influence en France. À l’image de Vladimir Lissine, président du Combinat métallurgique de Novolipetsk (NLMK), qui fait souvent le voyage entre sa villa provençale et la ville de Strasbourg, où sont basées deux entreprises du groupe NLMK – NLMK Strasbourg et NLMK Coating.

Oleg Sienko est arrivé sur le site de l’usine Sambre et Meuse dès le lendemain de son acquisition, en 2010 – transaction d’un montant estimé par les experts entre 20 et 30 millions. L’homme d’affaires se trouvait également sur le site lorsque les ouvriers ont coulé la première poutre transversale de bogie (charriot situé sous un véhicule ferroviaire) destinée à être utilisée dans l’usine de montage de Nijni Taguil. Surpris par la rapidité des négociations, le nouveau patron de Sambre et Meuse n’avait même pas eu le temps de se mettre à la langue de Molière.

Certains experts voient derrière ce rachat une volonté d’Oleg Sienko de soigner sa réputation vis-à-vis des Français en apportant son soutien au pays au nom de l’amitié franco-russe. Mais il semblerait que cette opinion soit erronée. Les spécialistes s’accordent en effet à dire que le marché russe fait actuellement face à une pénurie d’acier coulé : ses fonderies à l’équipement périmé en produisent moins qu’il n’en faudrait.

Pour faire face à cette insuffisance, les entreprises russes sont obligées d’importer de l’acier coulé de Chine, d’Inde, de Turquie, d’Ukraine et même des États-Unis. La demande pour ce métal est liée à la renaissance du marché russe de la construction de wagons. Le pays a en effet connu, ces trois dernières années, un pic de production de wagons et ses usines croulent sous les commandes.

Pourtant, sachant qu’un wagon ne se change pas tous les ans, cette demande sur l’acier coulé diminuera nécessairement.

Constat qui n’inquiète que très peu les Français. « Il ne sert à rien de s’en faire pour l’instant, confie avec assurance un journaliste de La Voix du Nord. La pratique acheter une usine puis virer lâchement les employés ne fonctionne pas chez nous. Je suis certain que les Russes ont d’autres projets pour ce site. De toute manière, nous les avons à l’œil. Pour vous dire, j’ai même entendu dire que certains ouvriers s’étaient mis au russe. »

Une journée à l’usine

Jusque là, j’avais du mal à imaginer à quoi pouvait ressembler cette fameuse usine. Mon chauffeur confiait ne pas discuter avec les propriétaires russes, se disant seulement ravi que l’ancien directeur ait été remplacé par un nouveau, également français. Malheureusement, quand je suis arrivée, ce dernier était en rendez-vous avec les représentants syndicaux.

Et les syndicalistes ne sont pas pris à la légère par la direction russe. « En France, on ne rigole pas avec les syndicats », furent les premiers mots, en m’accueillant, d’Alexandr Kopaev, ingénieur en chef d’Uralwagonzavod international. À l’en croire, ces réunions permettent d’aborder des questions concernant aussi bien l’achat de nouveau matériel que le nombre de porte-manteaux à accrocher dans les vestiaires. Quant aux préoccupations sociales, elles étaient au cœur des négociations lors de la première rencontre avec la direction d’Uralwagonzavod, au cours de laquelle Oleg Sienko avait assuré que la société russe, en qualité de compagnie d’État, n’entrerait pas en conflit avec la « classe ouvrière ». Cette dernière, selon Kopaev, serait ainsi satisfaite de l’arrangement actuel. Et en  effet, si l’on se base sur la présentation faite par l’ingénieur – 210 employés, accroissement de la production et modernisation récente du matériel –, l’usine semble avoir de beaux jours devant elle. Mais toutes ces paroles réconfortantes ne suffisent pas au représentant russe : « En tant qu’ingénieur, je ne peux pas vous parler de tout ça sans vous emmener sur le terrain. Allons-y ! ».

Équipements de sécurité enfilés, nous entamions la visite des ateliers. Kopaev m’a tout montré : nouvelles lignes d’assemblages automatiques, nouvelles machines et surtout four à induction écologique. « En Russie, nous n’avons pas encore l’habitude de ce type d’engins écologiques, admet Kopaev.  En France, à l’inverse, il est interdit de travailler avec du matériel non-conforme aux normes de respect de l’environnement, et les éco-contrôles sont très fréquents. Je dirais même qu’ils le sont particulièrement ici, car nous sommes situés en ville, à proximité d’écoles primaires et maternelles. Les autorités locales ne laissent rien passer ! »

Dans chaque atelier, les ouvriers nous saluent, plaisantent. À ma grande surprise et malgré la pénibilité du travail, les travailleurs ne sont pas des émigrés africains. Il semble qu’il soit moins difficile de trouver de la main d’œuvre qualifiée en France qu’en Russie.

Un peu plus tard dans la journée, je parviens à bavarder un moment avec les travailleurs. Ces derniers ne savent que très peu de choses de l’usine russe mère, ne connaissant même pas la traduction du nom « Uralwagonzavod » [Usine de fabrication de wagons de l’Oural, ndlr]. Ils s’étonnent quand je leur explique que d’anciens cadres de la corporation, tels Igov Kholmanskiï ou Evgueniï Chkolov, occupent actuellement des postes de représentants plénipotentiaires ou de conseillers du président. « Ce doit être des gens dignes puisqu’on leur a confié le sort de la Russie !, dit en riant l’un des employés. Nous ne sommes pas plus mauvais qu’eux ! De toute façon, je ne veux pas faire de politique – enfin, sauf en Russie ! » L’ambiance détendue est révélatrice de l’état d’esprit actuel des ouvriers. « Vous me demandez comment est le travail ? Le plus important est d’en avoir, me répond un homme proche de la retraite. En principe, rien n’a changé depuis le rachat des Russes. Sauf peut-être notre dignité retrouvée : car l’entreprise se développe, et nous avec. »

Rencontre avec le directeur

Au retour de notre visite, nous tombons nez-à-nez avec le directeur de l’usine, Antoine Gauchet. Nous entamons la conversation et le directeur me confie les craintes qu’il éprouvait à l’arrivée de la nouvelle direction. « Nous avions déjà eu une mauvaise expérience avec un repreneur qui nous avait presque fait fermer l’usine. Les promesses de développement actuelles sont certes rassurantes mais il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué », constate-t-il, prudent.

L’arrivée des nouveaux actionnaires russes n’a cependant pas été simple. « Au début, le traducteur était omniprésent : impossible de dialoguer directement avec nos nouveaux partenaires, se souvient le directeur. D’autre part, nous ne comprenions pas bien pourquoi ils souhaitaient produire pour le marché russe et non européen. Cela a généré des difficultés, car nous étions confrontés à de nouveaux standards, très différents des nôtres. »

Antoine Gauchet, qui a occupé, depuis 30 ans, différents postes au sein de la fonderie, est par ailleurs nostalgique de l’âge d’or. « À l’époque, nous produisions tout : des bancs, des couteaux ou encore des plaques d’égout. C’était la grande époque de l’usine. Mais vu le rythme actuel de développement, il se pourrait bien nous connaissions une renaissance. »

Certes, les Russes n’ont pas l’intention de faire des plaques d’égout – produit phare de l’entreprise française à son heure de gloire – mais ils ont en tout cas le projet de transformer Sambre-et-Meuse en une usine de premier plan. En effet, alors que les premières commandes de pièces n’ont même pas encore été livrées en Russie, la direction d’Uralwagonzavod prévoit déjà d’augmenter ses parts dans l’actionnariat jusqu’à 75 % et d’investir 6 millions d’euros dans l’usine, destinés à la création de 140 postes supplémentaires et à la modernisation des moyens de production.

 

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