Le 1er juillet, le territoire de Moscou a été multiplié par deux. Aux anciens problèmes de la gigantesque mégapole s’en sont ajoutés de nouveaux. Pourquoi la capitale occupe-t-elle la dernière place du classement pour le climat d’affaires, et comment les autorités ont-elles l’intention de la rendre plus confortable pour y travailler et y vivre ? L’adjoint au maire de Moscou pour les questions de politique économique s’est entretenu avec l’hebdomadaire Kommersant Dengi.

Kommersant Dengi : Moscou est arrivée la dernière au classement régional russe de Doing Business. Ce résultat est-il pour vous logique ou inattendu ?
Evgueniy Sigal : C’était un résultat tout à fait prévisible. Moscou est une mégapole gigantesque, ce qui complique objectivement, pour les entrepreneurs, le franchissement de toutes les procédures d’autorisation. Pour délivrer un permis de construire, par exemple, il faut savoir ce qui se trouve sur le terrain et dans le sous-sol du futur bâtiment. À la différence d’Oulianovsk, Saransk et Vladikavkaz, leaders de ce classement, ce peut être, à Moscou, le métro. Dans un tel cas, le volume des documents administratifs nécessaires et les délais d’autorisation augmentent.
Il faut également reconnaître que Moscou, en termes d’investissements, était et demeure une ville substantiellement plus attrayante. Les autorités n’avaient pas de motif de s’accrocher aux investisseurs : un de parti, dix de retrouvés. Cette logique a longtemps régné à Moscou.
K.D. : Les choses ont-elles changé depuis, surtout dans des sphères comme l’obtention de permis de construire ou le raccordement aux réseaux énergétiques ?
E.S. : Selon les estimations des experts de la Banque mondiale, à l’origine du classement Doing Business, les délais d’octroi de permis de construire sont passés, dans la capitale, de 720 à 392 jours. C’est plus long qu’à Oulianovsk, où les procédures analogues prennent 218 jours mais c’est déjà une avancée substantielle. Concernant le raccordement aux réseaux énergétiques, la question ne relève pas seulement de la compétence des autorités municipales. Elle est liée en grande partie à l’activité des compagnies commerciales, telles que MOESK, OEK et « Energokomplex », qui branchent les consommateurs à leurs réseaux. Il faut admettre honnêtement qu’il existe dans ces compagnies, aux niveaux moyen et inférieur, des problèmes de corruption qui freinent les processus de raccordement.
K.D. : Le manque de surfaces commerciales se fait sentir à Moscou de façon assez criante, en pourtant la « guerre aux échoppes » se poursuit…
E.S. : Je ne ferais pas des échoppes un fétiche. Elles bénéficient d’une demande et sont importantes pour la palette des formats commerciaux mais leur part dans le volume global des échanges commerciaux n’est pas grande. Nous n’avons pas l’intention de poursuivre la politique de fermeture des échoppes. Mais elles doivent, du point de vue de la fiscalité, opérer dans le champ du droit.
Quant à l’insuffisance des surfaces commerciales, c’est en effet une question qui n’est pas inutile. Elles sont à Moscou au minimum deux fois moins nombreuses que dans une ville européenne moyenne. Et si l’on parle de la qualité des surfaces, alors les indices sont sans doute encore plus navrants. Le phénomène conduit à l’augmentation de la marge bénéficiaire, qui dans notre pays est déjà importante. Mais les problèmes les plus graves s’observent moins dans ce réseau de détail que dans celui de la vente en gros. Le segment du gros est très mal développé autour de Moscou et cela influe de façon négative sur les majorations dans le gros comme dans le détail.
K.D. : Parle-t-on d’ententes déloyales, de monopole ?
E.S. : On peut au moins dire que l’arrivée sur le marché moscovite de denrées périssables est limitée artificiellement. Il y a un nombre limité de bases, sur lesquelles se fournissent une pléthore de revendeurs. Cela limite la concurrence, permet de s’entendre sur les prix, conduit à des structures monopolistiques et à la croissance injustifiée des majorations dans le commerce intermédiaire. C’est un thème inépuisable – autant pour les organes anti-monopole que pour la ville. Notre tâche principale est d’élargir l’offre de surfaces commerciales.
L’autre question, c’est la création à Moscou d’un grand marché de gros. Le maire a visité le marché parisien de Rungis, fantastique organisation sur 236 hectares avec une circulation annuelle de marchandises équivalant à 8 milliards d’euros. L’énorme entreprise fonctionne comme une horloge et approvisionne tout Paris et la moitié de l’Europe en denrées alimentaires. Même Moscou s’y fournit. Les huîtres fraîches, le poisson frais viennent, le plus souvent, du marché de Rungis. Désormais, décision a été prise d’élaborer le concept d’un centre similaire d’approvisionnement à Moscou. Cela permettrait d’améliorer sérieusement la fourniture de la ville en produits alimentaires.
K.D. : Le 1er juillet est entrée en vigueur la loi sur l’élargissement de Moscou. Peut-on estimer, d’une façon ou d’une autre, le bénéfice pour la ville, ou bien n’obtenons-nous que des perspectives à la réalisation complexe ?
E.S. : Considérer que nous avons aujourd’hui obtenu un morceau de terrain et de riches contribuables et que c’était le but du jeu est une simplification substantielle de la situation. Nous avons gagné des perspectives mais il n’y a pas de retombées directes. Même si, d’après les estimations de l’oblast de Moscou, ils perdent formellement une part significative de leurs rentrées financières [selon les calculs des autorités de l’oblast, les pertes annuelles de la région dues à l’élargissement de la capitale s’élèveront à 35 milliards de roubles, NdA].
K.D. : Comment fonctionnera le Grand Moscou ?
E.S. : En septembre, les dizaines de collectifs d’experts auront achevé leur travail, ils présenteront des propositions pour la stratégie de développement de l’agglomération, notamment aussi pour l’installation de la cité des fonctionnaires. L’idée est de créer un nouveau centre d’activité et d’attraction. On suppose que les territoires annexés seront occupés par des gens fiables, venus des affaires autant que des organes de pouvoir, fournissant la demande nécessaire à l’augmentation de la qualité. Voilà, en somme, le moteur de la création d’une infrastructure et la réorientation des flux de transport. Le transfert des organes gouvernementaux est ainsi une sorte de carotte qui doit stimuler les investisseurs, les inciter à aller là-bas.
K.D. : On a récemment appris que des contrats avaient déjà été conclus sur les nouveaux territoires de Moscou.
E.S. : C’est vrai. Il faut malheureusement admettre qu’à la période où la décision a été annoncée [en juillet 2011, ndlr] mais que la terre se trouvait encore dans la juridiction de l’oblast de Moscou, une grande quantité de contrats a été confirmée. Nous n’avons pas encore une idée tout à fait précise de leur volume. Une analyse des contrats d’investissements hérités et l’élaboration d’une politique sont actuellement conduites afin de savoir quoi en faire.
K.D. : Moscou prend des obligations financières significatives, liées aux investissements dans l’infrastructure et l’équipement des territoires. La capitale est de retour sur le marché des emprunts ?
E.S. : Nous avons pu, l’année dernière, éviter les emprunts. Pour cette année, nous avons aussi la chance, pour le moment, de ne pas entrer sur le marché des emprunts. Et en 2013, Moscou reviendra peut-être sur le marché obligataire en roubles. Nous lançons une série de projets à long terme : avant tout sur le métropolitain et la construction de routes.
K.D. : De quels volumes d’emprunts peut-on parler ?
E.S. : C’est difficile à dire aujourd’hui.
K.D. : Ce sont des dizaines de milliards de roubles ou des centaines ?
E.S. : Des dizaines. Aujourd’hui, la dette de Moscou s’élève à 252 milliards de roubles, avec des revenus du budget à hauteur de 1,5 trillions. Ce n’est pas une grosse dette et nous avons la possibilité potentielle de l’accroître. Mais il n’est pas question de pousser jusqu’à la limite. Le volume de la dette demeurera proche des limites actuelles : 250-300 milliards.
K.D. : Les sondages en témoignent, la confiance des Moscovites envers les autorités municipales chute. Le premier crédit de confiance accordé à la nouvelle direction est-il épuisé ?
E.S. : On touche à la question de la formation des attentes. De nombreux problèmes se sont installés durant de longues années. Le problème du transport, par exemple, est né déjà dans les années 1970, lors de l’élaboration de l’ancien plan de construction et d’aménagement de la ville. Si les prévisions de trafic se basaient sur trois automobiles pour 100 habitants et qu’aujourd’hui elles sont 32 pour 100, il est de fait impossible d’augmenter rapidement la capacité de la capitale, même si des dizaines de Sobianine travaillent dessus pendant des années. Mais il y a aussi des situations transitoires, comme la question des voies réservées qui, pour l’instant, agacent plutôt qu’elles ne soulagent.
K.D. : Elles agacent, vraisemblablement, parce qu’on ne croise dessus presque pas de véhicules de transport en commun et qu’elles limitent pourtant le trafic.
E.S. : Vous avez raison. La mission est de parvenir à une fréquence de trafic de deux minutes le long des voies réservées ; avec une telle fréquence, elles se justifient. Si l’on parle du transport, une grande quantité de projets a été lancée pour le métropolitain. Un travail est en cours avec les RZhD : le système des tarifs a évolué et de plus en plus de gens se sont mis à se rendre à Moscou en elektritchka, sans changements en métro.
K.D. : D’ailleurs, à propos des RZhD… Le chemin de fer périphérique de Moscou fonctionne-t-il ?
E.S. : Le travail est en cours dans le cadre du projet pilote. À la fin 2013 doit commencer le trafic depuis la place Gagarine jusqu’à Moskva City avec cinq arrêts.
K.D. : Vous quittiez il y a cinq ans le poste de vice-ministre de l’économie pour rejoindre le monde des affaires presque sans cacher votre lassitude des services de l’État. Pourquoi êtes-vous revenu ?
E.S. : Sobianine m’a appelé dans sa nouvelle équipe avec une tâche ambitieuse. Le caractère de mon activité actuelle est différent de celui de ma fonction au sein du ministère de l’économie – substantiellement plus concret. Je n’avais pas eu, jusqu’à présent, une telle expérience, et il m’intéressait de la vivre. Je vois des changements positifs, qui justifient le fait que je me trouve dans le gouvernement de Moscou. Je suis passé des affaires à Moscou, vraisemblablement pas pour le restant de mes jours. Mais consacrer une certaine quantité d’années de ma vie à résoudre des tâches ambitieuses, c’est une chance.
